Legend Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
de David Gemmel
 

J'avais seize ans, non plutôt quinze, quand pour la premiere fois j'ai lu le Monde des non-A. Je sais que c'est ridicule mais ce livre, je l'ai relu au moins quinze fois. Peut-être vingt.
Parce que, quand vous avez quinze ans, certains livres sont encore capables de vous laisser une telle impression, de vous marquer pour longtemps, de vous changer peut-être. Alors peut-être, non, ce n'est pas ridicule. Ce qui est ridicule, c'est ce qu'on devient.
On ne devrait lire que de bons livres…
La lecture, vous allez rire, c'est un peu comme une ampoule au pied, ou une douleur musculaire. Si vous marchez pendant suffisamment longtemps vous commencez à vous engourdir, la douleur s'estompe et vous cesser de boîter, comme si vos nerfs sur-sollicités "disjonctaient" et vous laissaient tranquille. Et, au bout d'un moment, vous ne pouvez plus comprendre pourquoi un livre vous a tant ému quand vous aviez quinze ans. Car vous ne retrouvez plus cette sensation au coeur des livres nouveaux. Bien sûr, vous vous dites qu'il n'y a qu'un faible pourcentage de bons livres, avec raison d'ailleurs (95% de tout ce qui est publié est fait de merde pure et simple) et qu'il faut continuer à chercher.
Alors vous lisez encore, avec espoir, encore.
Et vous ne vous rendez pas compte que, ce faisant, vous vous engourdissez, vous devenez encore plus imperméable à la magie d'un livre nouveau. Vous n'avez plus quinze ans et la plupart des livres sont mauvais. Certains sont même criminels quand ils manquent détruire tout à fait votre foi en la lecture. On ne devrait lire que de bons livres.
Et puis, un jour, après ce qui sans doute vous a semblé une éternité passée à fouiller les recoins encombrés du cerveau commun de la grande légion des écrivains merdiques, vous tombez sur David Gemmel et un bouquin intitulé Legend et pour un peu de temps, vous retrouvez la foi. Principalement la foi dans les miracles car Legend est un petit chef-d'oeuvre et, de toutes les branches de l'arbre SF, la fantasy, et plus encore l'heroic-fantasy est sans doute la moins capable de produire des chef-d'oeuvres. Plus que toute autre, elle est une littérature de conventions et de clichés auxquels, pour les suivre ou les briser, le narrateur doit sans cesse se référer. Ceux, trop nombreux, qui les suivent aveuglément ne feront que produire à la chaîne des fac-similés du Seigneur des Anneaux (Raymond Feyst par exemple) mais, parfois, certains, comme Donaldson et ses Chroniques de Thomas l'Incrédule, ce héros lépreux, impuissant, intéressé avant tout par sa propre survie, peuvent en se tenant sur l'amas des conventions en miettes atteindre au chef-d'oeuvre.

D'autres, comme David Eddings, essayeront de les utiliser, de les tordre ou de les changer, les dissimulant parfois sous la véracité des personnages, l'humour des situations (Les Tamulis).
Mais David Gemmel, lui, s'avancera tout en puissance.
Il ne brisera pas ces clichés, ne les entortillera pas non plus pour s'en servir, il écrira de la fantasy sans complexe. Rien de plus conventionnel que ses héros: un lâche cynique qui découvrira les vertus du courage et de la loyauté, une jeune fille qui veut être un guerrier, un roi barbare mais honorable qui veut par la guerre réaliser l'unité de son peuple opprimé, et Druss la Légende, le vieux soldat invincible que sa force commence à déserter et qui se résoud à mourir en un dernier combat. Conventions? Oui. Mais clichés?
Car prenant ces personnages et les placant dans une situation d'une simplicité thermopylesque (le siège d'une forteresse, l'ennemi est là, plus que largement superieur en nombre, tous devront mourir pour l'arrêter…) et par la seule force de son écriture et de son amour pour ses personnages, David Gemmel fera plus que simplement transcender les conventions, il les fera s'incarner sous nos yeux, de clichés les fera archétypes.

Coincé que je suis dans un pays barbare, je n'ai pas eu accès à la traduction francaise de Legend, je ne puis qu'espérer qu'elle sera à la hauteur de l'original. Et envier ceux d'entre vous qui, pour la première fois, vont ouvrir ce livre…

 
AS
Oh Oui ! vos réactions Ah Non !
Voir les autres textes de cet auteur - Envoyer ce texte à un ami
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés