| Pourquoi
ce livre ? Pourquoi existe-t-il, de quoi est-il fait, comment a-t-il
vu le jour, qui l'a conçu ? Falaises est-il d'Olivier
Adam, ou est-il Olivier Adam ? On pose rarement de telles questions
à propos d'un roman. Les sources d'un récit sont affaire
entre son créateur et lui ; le lecteur se doit de considérer
le récit en soi. On se les pose en permanence en lisant Falaises,
tant il donne l'impression d'être le fruit d'une gestation
et d'un accouchement douloureux. Falaises est un livre dont le narrateur
trouve enfin dans sa vie le temps, le vide et le soutien nécessaires
pour se raconter, trois conditions qui lui sont données par
un personnage qu'on ne rencontre qu'épisodiquement, l'un
des nombreux fantômes traversant l'arrière-plan : Claire.
Claire, son sourire doux, son silence, sa confiance chaude, sans
exigence. Figure et fantôme de l'amour maternel.
"Ici
la nuit est profonde et noire comme le monde. De l'autre côté
des baies vitrées, séparée du dehors et des
falaises, protégée du bruit de la mer et de la compagnie
des oiseaux, Claire dort et qui sait où nous allons."
Ainsi s'ouvre
un récit articulé en trois parties au terme desquelles
il ressort que, de l'enfance à l'adolescence à l'âge
adulte, le monde est noir en effet. Noir et indéchiffrable.
"Dans les
sables" (ceux de l'enfance ?) évoque les souvenirs parcellaires
que le narrateur a de sa vie avant l'accident qui va la mettre en
pièces et le démolir si complètement qu'il
mettra vingt ans à réaliser, par le récit,
l'ampleur de cette destruction : le suicide de sa mère. Dès
les premières pages, on comprend que tout lui échappe.
Ses souvenirs sont des souvenirs d'albums-photos. Il les feuillette,
incapable de décider s'ils sont à lui ou non, lui
ou non, de lui ou non. "Antoine avait dix ans et ma mémoire
s'ouvre cette année-là". "Je me souviens
de (ma mère) comme d'(...) un souvenir de souvenir."
Trois scènes centrales marquent cette première partie
: le suicide de la mère, son enterrement et le coma d'Antoine,
le frère aîné. Hors ces trois scènes,
l'évocation de son enfance est, de son propre aveu, fragmentaire,
énumérative, sans fil, comme un diaporama auquel se
mêlent des odeurs, des bruits, des saisons, les ambiances
mornes et déprimantes de banlieues, défilé
absurde, collier-colifichet de souvenirs, mémoire sans conscience,
abrutie. "Des années qui précèdent la
mort de ma mère, je ne garde qu'un flot brumeux d'images
qui pour la plupart sentent la pluie et la terre mouillée
(...)." Enfance au cadre banal, dans une de ces banlieues de
misère mécaniquement répétées
et multipliées autour de nos grandes villes, laide à
force d'être sans charme, vide de toute beauté, et
peuplée d'humains errants, perdus dans leur labyrinthe de
béton. Le monde autour du narrateur est pétri d'indifférence
; elle est son matériau de base, coulée dans le gris
et le froid. Dans un tel cadre, le choc ressenti par la disparition
de tout ce que sa vie contenait de chaleur, par le suicide de celle
qui seule lui donnait de l'amour, comme un aveu de son échec,
de l'impuissance même de l'amour noyé dans un tel univers,
ressort avec une violence inouïe. Une violence si éblouissante
qu'elle engloutit tout ce qui n'est pas elle, souvenirs, sentiments,
les êtres eux-mêmes. Elle laisse un paysage de destruction,
hantée de spectres abrutis. L'enterrement se déroule
comme un mauvais rêve. Tout y sonne faux. Au milieu de la
cérémonie, Antoine s'effondre, inconscient, et plonge
dans un coma de plusieurs semaines. Il en émergera persuadé
d'avoir tout imaginé. Ainsi se termine cette enfance, par
un retour au réel brisant toute illusion, mais un réel
qui semble lui aussi illusoire, sans consistance, intangible, fuyant.
"Toutes
lumières éteintes" raconte une adolescence dans
laquelle le narrateur est tout autant à côté
des événements. Le temps s'accélère.
Errances dans la rue, indiscipline scolaire, mauvaises notes, alcool,
cigarettes, joints, extasy. Découverte du sexe bien avant
l'amour. Le narrateur rôde le soir avec son frère,
rejoint une bande qui se réunit dans les terrains vagues,
en bordure de parcs. La nuit, il se cache dans les buissons et épie
ses camarades qui, "en couple ou par trois", viennent
baiser contre les arbres. "Ces années-là sont
des années de meute, et Antoine était pour tous un
genre de guide, une figure tutélaire et magnétique."
"Nous passions le moins de temps possible à la maison,
fuyant à la fois les colères de notre père
et la présence invisible mais entêtante de notre mère.
La vraie vie était ailleurs et elle vibrait." Apparaissent
d'autres personnages à la dérive : Lorette, premier
"amour" du narrateur, adolescente anorexique et lunatique
; Nicolas, battu par un père alcoolique. Les autres membres
de la tribu ne sont pas évoqués, ou à peine.
Ensemble, dans cette ivresse, ils trouvent une forme de bonheur.
Las, celui-ci ne dure que quelques pages. Bientôt, Nicolas
se suicide en enfonçant dans sa bouche, devant son père,
le canon d'un fusil de chasse. Lorette est internée pour
anorexie. Antoine enfin, le guide, celui sur qui s'ouvre la seconde
partie, la referme en s'enfuyant du domicile familial, de Paris,
de la France. Le narrateur ne le reverra plus qu'épisodiquement.
A dix-huit ans, il se retrouve seul, ayant lui aussi quitté
la maison, traînant derrière lui les fantômes
de sa mère, de son frère, de son père, de son
meilleur ami et de son premier amour. Ainsi s'apprête-t-il
à entrer dans ce qu'il est convenu d'appeler "la vie
active", sans personne, sans amour, s'accrochant à l'espoir
qu'il a connu et qu'il connaîtra un jour la chaleur et l'affection
: "Ces photos-là sont des preuves (...) de la possible
tendresse de mon père."
Falaises
est rythmé tout du long par deux présences, qui ménagent
des poses lorsque le narrateur a besoin de retrouver son souffle.
Claire d'une part, Claire et son silence, sa compréhension
totale, son acceptation de tout, n'interrogeant jamais, cherchant
moins à comprendre qu'à aimer, inconditionnellement.
Image d'un amour maternel dont Olivier a manqué ; amour silencieux,
dont la présence a quelque chose du spectre. La mer, d'autre
part, la mer qui a englouti sa mère, qui rugit au long du
récit, bat les falaises, la mer où Olivier va s'enfoncer
au milieu de la nuit, image du chaos, de la mort si attirante :
"Je marchais bien à plat et m'enfonçais sans
hâte (...). Le corps gelé, je ne sentais plus rien,
mon cerveau était tout à fait liquide et la lune peignait
en noir des traits brillants et troubles." "A ciel ouvert",
la troisième partie, montre l'émergence d'un adulte,
entre la mère et le chaos. Malgré le ton plus picaresque,
les personnages croisés sont tout autant frappés du
signe de la mort, de la fuite, de la disparition. Immigrés
clandestins un jour emplissant un immeuble, disparus le lendemain,
voisins de paliers sombrant dans l'alcoolisme ou la maladie, amours
suicidaires ou anorexiques... La rencontre de Léa achève
de le briser. Sa solitude touche à son comble alors qu'il
l'épie, assis dans le noir contre la porte de sa chambre.
Dans la chambre voisine, elle couche avec des quarantenaires ou
des cinquantenaires qu'elle ramasse dans les bars. Cette ultime
histoire d'amour résume l'impasse et la détresse de
toute relation humaine. Qu'est-ce que l'amour, sinon deux être
tentant de se tenir chaud sans y parvenir ("A deux doigts du
radiateur nous tremblions de froid") ? Séparés
par des murs, ils s'entendent mais ne se touchent pas, se parlent
mais ne se consolent pas, se serrent mais ne se réchauffent
pas. Un soir, Léa se tue en se noyant dans sa baignoire.
Elle laisse à Olivier une de ses amies, Claire.
D'une écriture
splendide, les dernières pages du roman en sont également
le programme. Il faudrait les citer toutes entières.
"J'ai
trente-et-un ans et peu importe. Je sais le poids des morts. Et
je sais le mauvais sort. Je sais la perte et le saccage, le goût
du sang, les années perdues et celles qui coulent entre
les doigts. Je connais la profondeur des sables, j'en ai éprouvé
la résistance, la matière meuble, équivoque.
Je sais que rien n'est fiable, que tout se défait, se fissure
et se brise, que tout fane et que tout meurt. La vie abîme
les vivants et personne, jamais, ne recolle les morceaux, ni ne
les ramasse. (...) Nos mémoires délavées,
rongées par l'acide, trouées comme du mauvais coton.
Notre avenir enfoui, notre histoire illisible, sans contour ni
colonne vertébrale, toutes lumières éteintes.
(...) Nous avons grandi à l'ombre de nos pères menaçants
et froids, dans la fragilité usée de nos mères,
nous nous serrions les uns contre les autres au creux de cités
gelées, de maisons identiques et horriblement silencieuses,
au creux de rues rongées d'angoisse et d'ennui, au milieu
d'adultes morts. (...) Frottés les uns contre les autres
sans jamais nous toucher, nous avons moins peur. (...) Tremblants
de froid nous avançons, comme des têtards aveugles.
(...) Nous demeurons plus petits que nous-mêmes. (...) Infiniment
nous cherchons un abri (...) et cet abri est un visage, et ce
visage nous suffit."
Pourquoi ce livre, donc, et pourquoi cette interrogation ? Acre,
râpeux, douloureux, déprimant, triste et sombre, Falaises
est une épreuve et en cela il est une réussite. Il
blesse là où il touche. Il a néanmoins ses
défauts.
D'une part,
le style, dans sa rigueur, dans son rythme, est inégal. On
comprend très bien que la langue puisse se mettre entre l'auteur
et ses souvenirs, surtout lorsque ceux-ci sont aussi vifs, douloureux,
désorientants. Ces déficiences du style révèlent
alors l'impuissance du langage à communiquer fidèlement
l'intolérable précision des souvenirs. S'il peut informer
d'une souffrance, le langage échoue à la transmettre,
à en expliquer l'intensité, ni même à
en décrire le visage. Nous restons enfermés à
l'intérieur de nos murs, tremblants de froids, à l'écoute
des cris des autres, pleurant nous-mêmes, incapables de nous
isoler comme de nous rejoindre. Le même phénomène
explique l'absence d'humour, l'auteur ne pouvant pas se distancer
de son propos. Il lui est enchaîné ligne après
ligne, ne parvient pas à considérer le livre comme
un tout fini qu'il lui serait possible de manipuler, de tourner
ou de détourner, il ne joue pas avec : il se raconte.
Mais s'agit-il
réellement d'une autobiographie ? Tous ces défauts
que l'on excuse dans le récit autobiographique deviennent
difficilement pardonnables dès lors qu'il s'agit d'une fiction.
Car on se trouve soudain embarrassé par cette invasion de
la réalité qui détruit la langue, perturbe
les équilibres du récit, lui enlève toute légèreté
et partant tout élan. La question revient donc : Olivier
Adam nous propose-t-il une fiction ou des mémoires ? On jugera
différemment ce livre selon la réponse qu'on y apportera.
A cause de cela, Falaises est un échec. Le travail
d'un écrivain est précisément, en la transformant
dans le langage, de donner accès à l'expérience
intime, aussi douloureuse soit-elle. Mon frère l'idiot,
récit de l'enfance de Michel del Castillo par lui-même,
en présente un exemple magnifique et bouleversant. Olivier
Adam s'en approche par moments. Hélas, trop souvent, et bien
qu'il parle d'une époque et d'un contexte plus proches de
nous, il nous demeure étranger.
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