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En haut de la
falaise j'aperçus une maison baignée par le soleil.
Elle paraissait parfaitement blanche à la lumière
de midi. Je marchais depuis le matin et un violent mal de tête
m'avait saisi en chemin. Je n'avais plus d'eau. Je décidai
d'en demander aux habitants de ce morceau de falaise. Je montai
un petit sentier à la pente raide, bordé de coquelicots
rouge sang.
Je pestais contre
mon imprudence. Le soleil depuis des heures dans le ciel clair avait
brûlé ma peau et dessiné un rictus torve sur
mes lèvres desséchées. Je ne reconnaissais
plus ma voix quand j'essayais de parler. Les mots restaient accrochés
à ma gorge avec un bruit de papier froissé.
La faiblesse
de mes jambes quand j'arrivai en haut de la côte ! Je titubais
comme un homme ivre, la vue brouillée par l'insolation, poussé
par l'espérance d'un réconfort prochain, d'un grand
verre d'eau. Mais à quelques pas de la porte, je finis par
m'évanouir.
Je me réveillai
à l'intérieur de la maison. Mon sac de voyage était
posé à côté de moi et, à portée
de main, sur une grande table basse fumait une tasse de thé,
visiblement servie à mon attention. Dans la grande pièce
où je me trouvais, j'observai quelques meubles anciens en
bois clair, rien sur les murs tapissés de teintures un peu
pâles, et personne, pas un son de voix, pas un bruit. Je me
levai. Tout était propre, en bas, mais je ne rencontrai personne,
c'en devenait absurde. Je n'avais pas touché au thé,
ma gorge en feu réclamait violemment de l'eau. Je trouvai
un verre sur l'évier, dans la cuisine, et je pus enfin me
désaltérer. Pendant que je buvais, j'observai la main
qui tenait le verre. Elle tremblait. Je pus constater aussi à
quel point elle était desséchée. La peau avait
comme éclaté par endroits. Elle formait des rides
affreuses.
En sortant de
la cuisine j'aperçus un escalier. Malgré mon état
de faiblesse, je me décidai à monter. En haut, un
couloir, des portes fermées. J'en ouvre une au hasard.
C'était
une sorte de dortoir, plongé dans la pénombre des
volets clos et l'odeur tiède d'un sommeil paisible. Il y
avait une dizaine de petits lits, où des enfants dormaient.
Quand j'ouvris la porte, l'un d'eux émit un petit son et
se retourna. Je refermai. Seul dans le couloir, mon cur battait
à tout rompre, en proie à une peur sombre. Me sentant
repris d'une faiblesse, je m'appuyai contre le mur.
Je me réveillai
après un temps indéfini. J'ouvris les yeux. J'étais
dans la pénombre. A travers la fenêtre au fond du couloir
entrait une lumière dorée de fin de journée.
Je pris conscience que j'étais affalé au milieu du
couloir, le dos appuyé au mur, à l'endroit même
où j'avais dû m'évanouir. La porte de la chambre
s'ouvrit. Un enfant sortit, en pyjama. Il avait les cheveux tout
ébouriffés de sommeil, les yeux encore collés
de rêve. Il était très maigre, m'a-t-il semblé.
Il s'arrêta devant moi, sans montrer de grande surprise, comme
si j'étais un jouet ou une chaussure oubliés là
la veille. Je voulais dire quelque chose, mais j'étais comme
stupéfait, aucun son ne sortait. Il passa son chemin, descendit
les escaliers. Je n'entendais plus rien. Je me rendormis, harassé
de fatigue, contre le mur du couloir.
Le lendemain
je constatai que l'on m'avait couché sur le sofa, en bas.
Je fus troublé de constater que l'on m'avait aussi lavé
et changé, avec des vêtements qui se trouvaient dans
mon sac de voyage. Comment ne m'étais-je pas réveillé
? À travers les portes-fenêtres une lumière
pâle et blanche passait, enveloppant les meubles d'un doux
éclat mordoré. Je me sentais moins faible. Les enfants
dormaient encore, sans doute. Je décidai de me promener un
peu dehors, devant la maison, persuadé qu'à leur réveil
j'aurais la solution de tant de mystères.
Devant la maison
et jusqu'au bord de la falaise sur laquelle elle était construite
s'étendait un champ de seigle déjà mûr.
Un mince sentier le traversait en ligne droite, vers la mer. J'entendais
son bruit au loin, le ressac des vagues sur les rochers en contrebas.
Le vent m'apportait son odeur d'algues fraîches et cette brise
marine me semblait devoir chasser les dernières faiblesses
de mon insolation d'hier.
J'étais
presque au bord déjà, pris d'une douce euphorie à
l'idée de voir la mer du haut de la falaise quand quelque
chose de froid, une sorte de souffle glacial, effleura mes épaules.
Je me retournai, surpris. Il n'y avait que le champ de seigle, et
la maison, un peu plus loin. J'étais idiot, à la fin,
avec mes impressions
J'allais me retourner pour continuer
mon chemin, quand je vis les enfants sortir de la maison par les
portes-fenêtres du salon. " Tiens, les enfants ",
me dis-je simplement. Ils se mirent à courir dans ma direction.
Une main se ferma sur mon cur. Quelque chose n'allait pas.
Le temps semblait résister, se tendre comme un filin d'acier,
et je pris plusieurs secondes à comprendre que je n'entendais
plus rien, ni les cris des enfants courant droit vers le bord de
la falaise, ni la mer, ni le vent qui agitait mes cheveux et les
épis de seigle. Puis quelque chose cassa et dans une confusion
invraisemblable tous les sons se précipitèrent à
l'intérieur de moi, rentrèrent en moi comme une meute
de loups hurlants, comme une foule fuyant un jour d'émeute
: les cris joyeux des enfants, le vent sifflant sur le champ de
seigle et l'énorme bouillonnement des vagues se brisant sur
le roc saillant de la falaise.
Une panique
affreuse m'avait saisi et elle avait coulé en moi comme du
plomb. Je ne pouvais plus bouger, parfaitement paralysé au
milieu du champ de seigle. Et je savais, comme si je les voyais,
que les enfants ne s'arrêtaient pas au bord de la falaise,
attirés fatalement, aimantés par le gouffre béant
de l'écume que j'imaginais en bas, sur les rochers. Je ne
pouvais rien faire, ni les prévenir, ni tenter, au moins,
d'en retenir un ou deux dans mes bras
J'assistais impuissant
à un holocauste invisible. Les vagues dans mon dos faisaient
un bruit épouvantable et il me semblait entendre le ronflement
liquide de quelque monstrueuse déglutition marine.
Puis ce fut
fini. Le bruit diminua et des larmes commencèrent à
couler abondamment de mes yeux, dans le relâchement de tout
mon corps. Je pus enfin me retourner. Il n'y avait personne sur
la falaise, que moi, au milieu du seigle mûr. Le cur
chaviré je rebroussai chemin vers la maison. Je saisis mon
sac dans le salon. L'esprit en blanc, absent à moi-même,
je partis en courant par le sentier raide que j'avais emprunté
en arrivant, la vue brouillée par des larmes que je ne sentais
pas.
Je ne me rappelle
plus ce que je fis le reste de cette journée, les villages
que je traversai, comment j'arrivai à l'étape suivante
de mon voyage touristique. Je couchai dans un petit hôtel
que j'avais réservé et, le lendemain, en trempant
mon croissant dans le café, parmi d'autres paisibles vacanciers,
je me persuadai sans difficulté que j'avais rêvé
toute cette histoire.
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