Le Champ de Seigle Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
Je sens que des oiseaux sont ivres
D'être parmi l'écume inconnue et les flots…

 

En haut de la falaise j'aperçus une maison baignée par le soleil. Elle paraissait parfaitement blanche à la lumière de midi. Je marchais depuis le matin et un violent mal de tête m'avait saisi en chemin. Je n'avais plus d'eau. Je décidai d'en demander aux habitants de ce morceau de falaise. Je montai un petit sentier à la pente raide, bordé de coquelicots rouge sang.

Je pestais contre mon imprudence. Le soleil depuis des heures dans le ciel clair avait brûlé ma peau et dessiné un rictus torve sur mes lèvres desséchées. Je ne reconnaissais plus ma voix quand j'essayais de parler. Les mots restaient accrochés à ma gorge avec un bruit de papier froissé.

La faiblesse de mes jambes quand j'arrivai en haut de la côte ! Je titubais comme un homme ivre, la vue brouillée par l'insolation, poussé par l'espérance d'un réconfort prochain, d'un grand verre d'eau. Mais à quelques pas de la porte, je finis par m'évanouir.

Je me réveillai à l'intérieur de la maison. Mon sac de voyage était posé à côté de moi et, à portée de main, sur une grande table basse fumait une tasse de thé, visiblement servie à mon attention. Dans la grande pièce où je me trouvais, j'observai quelques meubles anciens en bois clair, rien sur les murs tapissés de teintures un peu pâles, et personne, pas un son de voix, pas un bruit. Je me levai. Tout était propre, en bas, mais je ne rencontrai personne, c'en devenait absurde. Je n'avais pas touché au thé, ma gorge en feu réclamait violemment de l'eau. Je trouvai un verre sur l'évier, dans la cuisine, et je pus enfin me désaltérer. Pendant que je buvais, j'observai la main qui tenait le verre. Elle tremblait. Je pus constater aussi à quel point elle était desséchée. La peau avait comme éclaté par endroits. Elle formait des rides affreuses.

En sortant de la cuisine j'aperçus un escalier. Malgré mon état de faiblesse, je me décidai à monter. En haut, un couloir, des portes fermées. J'en ouvre une au hasard.

C'était une sorte de dortoir, plongé dans la pénombre des volets clos et l'odeur tiède d'un sommeil paisible. Il y avait une dizaine de petits lits, où des enfants dormaient. Quand j'ouvris la porte, l'un d'eux émit un petit son et se retourna. Je refermai. Seul dans le couloir, mon cœur battait à tout rompre, en proie à une peur sombre. Me sentant repris d'une faiblesse, je m'appuyai contre le mur.

Je me réveillai après un temps indéfini. J'ouvris les yeux. J'étais dans la pénombre. A travers la fenêtre au fond du couloir entrait une lumière dorée de fin de journée. Je pris conscience que j'étais affalé au milieu du couloir, le dos appuyé au mur, à l'endroit même où j'avais dû m'évanouir. La porte de la chambre s'ouvrit. Un enfant sortit, en pyjama. Il avait les cheveux tout ébouriffés de sommeil, les yeux encore collés de rêve. Il était très maigre, m'a-t-il semblé.
Il s'arrêta devant moi, sans montrer de grande surprise, comme si j'étais un jouet ou une chaussure oubliés là la veille. Je voulais dire quelque chose, mais j'étais comme stupéfait, aucun son ne sortait. Il passa son chemin, descendit les escaliers. Je n'entendais plus rien. Je me rendormis, harassé de fatigue, contre le mur du couloir.

Le lendemain je constatai que l'on m'avait couché sur le sofa, en bas. Je fus troublé de constater que l'on m'avait aussi lavé et changé, avec des vêtements qui se trouvaient dans mon sac de voyage. Comment ne m'étais-je pas réveillé ? À travers les portes-fenêtres une lumière pâle et blanche passait, enveloppant les meubles d'un doux éclat mordoré. Je me sentais moins faible. Les enfants dormaient encore, sans doute. Je décidai de me promener un peu dehors, devant la maison, persuadé qu'à leur réveil j'aurais la solution de tant de mystères.

Devant la maison et jusqu'au bord de la falaise sur laquelle elle était construite s'étendait un champ de seigle déjà mûr. Un mince sentier le traversait en ligne droite, vers la mer. J'entendais son bruit au loin, le ressac des vagues sur les rochers en contrebas. Le vent m'apportait son odeur d'algues fraîches et cette brise marine me semblait devoir chasser les dernières faiblesses de mon insolation d'hier.

J'étais presque au bord déjà, pris d'une douce euphorie à l'idée de voir la mer du haut de la falaise quand quelque chose de froid, une sorte de souffle glacial, effleura mes épaules. Je me retournai, surpris. Il n'y avait que le champ de seigle, et la maison, un peu plus loin. J'étais idiot, à la fin, avec mes impressions… J'allais me retourner pour continuer mon chemin, quand je vis les enfants sortir de la maison par les portes-fenêtres du salon. " Tiens, les enfants ", me dis-je simplement. Ils se mirent à courir dans ma direction.
Une main se ferma sur mon cœur. Quelque chose n'allait pas. Le temps semblait résister, se tendre comme un filin d'acier, et je pris plusieurs secondes à comprendre que je n'entendais plus rien, ni les cris des enfants courant droit vers le bord de la falaise, ni la mer, ni le vent qui agitait mes cheveux et les épis de seigle. Puis quelque chose cassa et dans une confusion invraisemblable tous les sons se précipitèrent à l'intérieur de moi, rentrèrent en moi comme une meute de loups hurlants, comme une foule fuyant un jour d'émeute : les cris joyeux des enfants, le vent sifflant sur le champ de seigle et l'énorme bouillonnement des vagues se brisant sur le roc saillant de la falaise.

Une panique affreuse m'avait saisi et elle avait coulé en moi comme du plomb. Je ne pouvais plus bouger, parfaitement paralysé au milieu du champ de seigle. Et je savais, comme si je les voyais, que les enfants ne s'arrêtaient pas au bord de la falaise, attirés fatalement, aimantés par le gouffre béant de l'écume que j'imaginais en bas, sur les rochers. Je ne pouvais rien faire, ni les prévenir, ni tenter, au moins, d'en retenir un ou deux dans mes bras… J'assistais impuissant à un holocauste invisible. Les vagues dans mon dos faisaient un bruit épouvantable et il me semblait entendre le ronflement liquide de quelque monstrueuse déglutition marine.

Puis ce fut fini. Le bruit diminua et des larmes commencèrent à couler abondamment de mes yeux, dans le relâchement de tout mon corps. Je pus enfin me retourner. Il n'y avait personne sur la falaise, que moi, au milieu du seigle mûr. Le cœur chaviré je rebroussai chemin vers la maison. Je saisis mon sac dans le salon. L'esprit en blanc, absent à moi-même, je partis en courant par le sentier raide que j'avais emprunté en arrivant, la vue brouillée par des larmes que je ne sentais pas.

Je ne me rappelle plus ce que je fis le reste de cette journée, les villages que je traversai, comment j'arrivai à l'étape suivante de mon voyage touristique. Je couchai dans un petit hôtel que j'avais réservé et, le lendemain, en trempant mon croissant dans le café, parmi d'autres paisibles vacanciers, je me persuadai sans difficulté que j'avais rêvé toute cette histoire.

 
DH
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