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On a beaucoup parlé des portes de l'Enfer qui se referment en grincant sur les damnés méritants, ce portail d'acier qui se dresse à l'extrémité de la route des bonnes intentions. Mais c'est que l'Enfer est une cité et on s'est beaucoup trompé, c'est la bienheureuse (ou autrefois bienheureuse) et très antique cité de Thèbes et elle possède sept portes très puissantes qui donnaient autrefois sur la plaine très terrestre entre deux monts en Béotie et devant lesquelles un massacre très humain eut autrefois lieu pour être raconté par Eschyle. Elle fut transporté par la suite au centre des Enfers pour y demeurer toujours et à jamais en expiation de ce crime, demeure des démons tout comme des damnés.

Mais les sept portails de Thèbes? Ils donnent désormais sur la plaine démoniaque…

Le premier portail est devenu votre porte infernale dans son expression la plus classique, faite toute entière d'un acier magique, moulée de scènes horribles et qui réagit à sa propre facon aux températures changeantes de la Géhenne : les "décorations" mouvantes qui le recouvrent entièrement varient en couleur du blanc de l'incandescence au bleu que le métal prend une fois exposé au froid le plus extrême, une couleur qu'on ne peut voir qu'en Enfer : partout ailleurs l'acier s'émiette bien avant.

Et cette porte garde deux secrets mais… pas très bien : elle les livre à tous ceux qui la voient.

La seconde entrée dans l'enfer, elle est toute de cuir pourrissant, monté sur une armature de bois vermoulu. Les fentes que le temps a créé dans la peau grisâtre laissent entrevoir les terribles supplices qui ont lieu dans la cité mais aussi dans la plaine. Elles laissent aussi passer les mouches qui peuvent ainsi se repaître des deux cotés.
Cette porte a deux secrets elle aussi, rien qu'en la voyant vous comprendriez tout de suite.

La troisième est d'un bois moyenâgeux hérissé de clous de fer noircis. Le bois lui-même est sombre et couvert de cicatrices comme si, dans un passé très lointain, on avait essayé de prendre la porte d'assaut. Mais comme toute chose en ce lieu, ce n'est là qu'une apparence : un examen plus attentif révèle que le bois est toujours vivant. Ici et là, il y a comme des veines qui battent spasmodisquement à intervalles irréguliers. Le portail vit… et souffre lui aussi. Ce bois connaît deux vérités qu'il est supposé ne dire à personne. Mais comme il souffre déjà tout ce qu'il peut endurer, il les hurle à qui veut bien l'entendre.

La quatrième porte est de peau humaine qui n'a jamais été tannée : ici et là des morceaux de chair s'y accrochent encore où s'agglutinent les mouches omniprésentes de l'Enfer. Le matériau non traité s'en dégrade assez vite et doit souvent être remplacé. A cette fin un certain nombre de damnés se tiennent tout à coté, attendant le bon vouloir des démons qui l'entretiennent. Les damnés savent à propos des deux secrets et ne font rien pourtant. Mais ils vous le diront si vous leur demandez.

La cinquième porte, toute d'os blanchis, sourit cruellement. Elle observe ceux qui la veulent franchir avec la compassion du vrai débauché, et pour un long moment les pèse en ce qui semble être vraiment de très fines balances. Face à cette imposante surface d'un blanc mat et sale, le damné souvent se sent comme mis à nu, les différentes couches de son existence pelées et étalées comme celle d'un oignon, puis examinées attentivement. Mais quel que soit le résultat, la porte s'ouvrira toujours pour vous laisser passer. Elle n'a pas le choix.
Bien sûr que cette porte connaît les secrets. Vous les connaîtriez vous aussi, rien qu'en la voyant.

La sixième porte de l'Enfer : composée des cris des damnés de l'avant-dernier cercle. Tout ce que l'expérience humaine et démoniaque peut produire en termes de douleur et d'horreur, mais aussi d'humiliation et de frustration, de jalousie et de peur, ou tout simplement d'angoisse devant le monde qui n'en finit pas, est contenu dans ce cri qui garde l'entrée mieux qu'aucun bronze. Ce cri est tellement pénétrant que ce n'est plus vraiment un secret…

De la septième porte, je puis à peine parler. Basse comme celle d'une cave à charbon et faite d'un bois tout ordinaire fut la facon dont elle m'apparut, mais sa structure je le sais n'est jamais la même : changeant pour chaque nouveau visiteur. C'est qu'elle est la porte la plus fidèle, notre meilleure amie, celle qui demeure toujours entre nous et notre cauchemar le plus véritable et que jamais nous ne pouvons ouvrir.
Deux frères jadis s'entretuèrent devant elle.
Cette porte fut la première de toutes à apprendre les secrets. Elle ne sût jamais les garder pour elle-même. ...

Le premier secret des portes est celui de leur inexistence. Exeltémion-III, le 8ème Shaitan de la dynastie Balry les avaient toutes détruites dans un moment de colère - sans doute quand il reçut connaissance de l'énoncé divin lui interdisant à jamais de les fermer. Elles ne furent jamais reconstruites, pas même après la rédemption d'Exeltémion.

Là réside le véritable secret des portes infernales : celui de leur inutilité ; elles ne servent à rien, et quiconque se trouve en Enfer peut le quitter à tout moment. Bien sûr les démons tant que vous êtes là peuvent vous torturer de toutes les manières possibles et imaginables mais tous se bandant ensemble ne pourraient empêcher un seul homme de marcher au travers des Portes.

Beaucoup demeurent en Enfer pourtant, où les Hordes se délectent à leur faire endurer d'atroces tourments. Les cercles infernaux sont remplis à craquer d'âmes en détresse qui, elles aussi, pourraient sortir, à tout moment se libérer de la cage, du grill ou de la roue, quitter le bain de plomb et les mains des démons. Mais, même si parfois, dans un court moment de rébellion, elles en menacent leurs tourmenteurs, elles n'en font jamais rien.

Elles ont bien trop peur.

 
AS
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