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Elle regardait
un tableau monochrome dont la toile était percée de deux fentes,
au centre, presque parallèles. Pas lui. Il la regardait elle et
tournait depuis un moment derrière son dos qui s'inclinait régulièrement
en direction du tableau. Elle paraissait absorbée, il ne savait
comment la déranger. Bientôt, elle se dirigea vers une petite pièce
attenant à la salle principale de la galerie où l'on regardait des
photographies noir et blanc, à environ un mètre cinquante du sol,
d'un artiste allemand. La pièce étant vide, elle hésita un peu avant
de s'y engager. Surpris de cet arrêt et anticipant une volte-face
imminente, il accrocha ses yeux à une toile au hasard. Trouée de
trous de diamètre inconstant disposés en lignes, elle représentait
un ovale au contour invisible. Elle entra sans un coup d'oeil en
arrière. Comme aucune des photographies ne parvenait encore à éveiller
son intérêt ou sa curiosité, elle demeurait à bonne distance de
chacune d'elles, au milieu de la pièce. De son poste d'observation,
il était impossible de ne pas se rendre compte des allées et venues
dans la pièce. Il fut donc immédiatement repéré. D'un regard, elle
le contraint à parler. Ça vous plaît, lança-t-il. Il connaissait
vaguement l'oeuvre de l'artiste, un certain Joerg Haentzchel, suffisamment
pour pouvoir remplir le début d'une conversation. Peu de chances
pour qu'elle s'y connaisse. Il saurait riposter de toute façon.
Mais elle garda le silence. Il durait et lui commençait à douter
d'avoir jamais posé sa question. Elle avait d'ailleurs cessé de
le regarder au profit des photographies. Il ne lui demandait pourtant
pas grand chose, un oui ou un non, juste pour embrayer. Mais elle
s'obstinait à tourner sur elle même, en prenant son temps et sans
émettre un son. Il n'y tint plus. Il fonça sur l'une des photographies
en prenant soin de franchir par la même occasion son champ de vision.
" Celle-ci, c'est assez particulier, un travail sur la dimension
". Ce fut un peu douloureux de croiser son regard. Il s'aperçut
qu'elle lui souriait. Il s'était déjà arrêté de parler. Ne vous
tracassez pas, des tâches dans des cadres en pin sur des murs blancs,
je ne suis pas sûre d'aimer vraiment. Il ne s'était pas trompé.
La vibration moqueuse qu'il crut déceler dans sa voix lui plût.
La salle principale était à présent bondée. Ils s'y glissèrent côte
à côte. Il déposa avec dextérité une coupe de champagne dans sa
main. A force de parler à n'importe qui, ils finirent par se perdre
entre les groupes compacts et bruyants. Grâce à la sûreté
de leur regard qui effleurait les crânes indésirés sans les
voir, ils parvinrent cependant à se rejoindre. Au bout de quelques
mots, ils réalisèrent qu'ils avaient le même métier dont ils évitèrent
soigneusement de parler. Le reste allait de soi. Il l'invita à dîner
pour le lendemain soir. Elle accepta. C'était encore l'automne.
Il avait prévu
un voyage. Acheté les billets, réservé les hôtels, cherché
les visas, loué son appartement au plus offrant, convaincu l'ami
de l'accompagner. Il avait décidé qu'il lui faudrait trois mois
pour récolter les bénéfices de ce périple. Et puis, il l'avait rencontrée.
Comme pour exprès tout contrarier. Longtemps, avant les trous dans
la toile et les photographies de l'allemand, il avait savouré l'approche
du départ. Maintenant il n'était plus certain. Une nuit, il s'éveilla
avec la pesante idée qu'elle était devenue indispensable à sa vie.
Alors, il la dégagea de son sommeil lui proposant d'annuler. Elle
n'ouvrit pas les yeux, secoua simplement la tête en signe de refus.
Elle pensait qu'il n'était bon d'aliéner personne, surtout pas son
amant. Chaque chose prévue devait être réalisée si on voulait cesser
de l'envisager. En vérité, contrairement à lui, elle circulait encore
mal entre ses sentiments. Elle le laissa donc s'en aller. Il l'informa
qu'il ne serait pas aisé de la joindre d'aussi loin. Surtout, surtout,
qu'elle n'attende rien. On se retrouve si l'on doit se retrouver,
lui offrit-il en guise d'adieu. Au cours des trois mois suivant,
il écrivit peu, téléphona plus souvent. Il craignait les promesses
et chacun de ses appels retentissait toujours plus tôt que ce qu'elle
n'escomptait. Bientôt, il se mit à l'appeler, sans faute, tous les
deux jours. Puisqu'elle ne s'attendait à rien et qu'elle n'avait
encore rien décidé, elle allait ainsi, paisiblement, de joie en
joie, pour s'apercevoir progressivement de la platitude des jours
sans, de l'allégresse des jours avec. De son côté, goûtant
l'exotisme d'un pays en voie de développement, il se sentait de
plus en plus enclin à lui décrocher la lune. Il parla de voyage
à entreprendre, ensemble, dès son retour, de quelque chose qui ressemblait
beaucoup à la vie commune mais dont il ne fournit jamais explicitement
le nom. Elle était d'autant plus touchée par ces paroles spontanées
qu'il lui semblait que c'était sa propre voix, grésillante et anonyme,
qui leur donnait naissance. Parfois elle se demandait si elle savait
à quoi il ressemblait en réalité, il se demandait si elle était
vraiment celle qui lui convenait. Mais leurs inquiétudes se dissipaient
comme par magie au bout du fil. La sagesse populaire est pleine
de vérités se répétaient-ils, songeant au grands feux et aux petites
flammes soufflés par le vent. L'absence devenait le gardien vigilant
de leur histoire. Enfin on se mit sans amertume à user du mot retour.
L'hiver touchait à sa fin.
Elle écoute
attentivement son pas claquer le long du couloir désert et interminable.
Elle s'immobilise devant le 2E. Elle sonne et attend et entend le
raclement d'un pied de chaise sur le sol, la voix marmonnant quelque
chose d'incompréhensible. Sur le seuil de cet appartement, là, tout
de suite, dans trois ou quatre secondes à peine, ils vont se revoir.
Il a mis très peu de temps à vérifier l'ordonnance de ses traits
devant la glace avant de se précipiter contre le loquet. Il a dit
un instant juste pour calmer sa voix. Et aussitôt la porte est ouverte.
Lorsque son visage illuminé apparaît par l'entrebâillement
de la porte, elle ne sait pas s'il a changé. Il la trouve toujours
aussi jolie. Face à face, ils échangent un salut formel parce qu'incapables
d'organiser simultanément regards, gestes et paroles. Comment savoir
où poser ses lèvres : devant, de côté, l'une sur l'autre. Ni l'un,
ni l'autre n'ose s'avancer. Alors ils se croisent dans l'embrasure
de la porte sans se toucher. Trois mois, c'est long, comment vous
expliquer ? C'est la durée, par exemple, d'une saison. Par réflexe,
il se laisse aller à offrir du thé. Ravie de cette opportunité,
elle se précipite, essaye de feinter, de transformer son appartement
en un lieu d'habitudes harcelant les placards retors de la cuisine
pour en extraire une théière et deux bols. Sur le point de capituler
- dis moi juste, ne viens pas - elle l'appelle finalement à la rescousse.
Une fois les sachets immergés dans l'eau chaude, ils s'assoient
sur le même canapé, boivent et se taisent. Taries les paroles du
téléphone. Il n'y a pourtant pas beaucoup de mystère derrière leur
mutisme. Leur séparation n'a pas attisé le même type de désir chez
chacun d'eux, voilà tout. L'un veut un corps qui lui quémande des
mots. Bien sûr, ils n'ignorent pas que tout cela est un peu
bête, un peu grotesque. Paniqués, ils s'embrassent. Tout se déroule
ensuite selon une mise en scène rodée. Les membres s'agitent, les
corps frétillent, les vêtements se retirent jusqu'à ce que, nus,
ils parviennent en position correcte. Alors, bardé de désir, il
pénètre la presque inconnue. A cet instant, il a l'impression rassurante
qu'à chaque poussée, il va se rapprocher un peu plus d'elle. Il
se sent soulagé, enfin. Soudain, elle se crispe, se rebiffe, se
refuse. Il continue, s'obstine. Car il lui faut aimer ainsi avant
de pouvoir aimer autrement, il le lui faut. Englouti par cette pensée,
il ne perçoit plus de protestations. Ce n'est qu'au mouvement brusque
du corps sous lui, corps qui s'est enfui, qui l'a quitté, désarçonné,
refusé, qu'il comprend. Interdit, il se recouvre de ce qui traîne
autour de lui. Plus tard dans la nuit, elle le rejoint. Elle essaye
de se blottir délicatement contre lui, de lui prendre la main. Il
la sent aimante mais il ne peut pas. Elle s'endort, pas lui. Le
lendemain au réveil, elle lui sourira. Il s'assiéra au bord
du lit pour y prononcer la sentence définitive. Il faut que tu t'en
ailles maintenant, ça ne marchera pas. Tu sais, comme au poker
avec une mauvaise donne, il y a très peu de chances de gagner. Un
moment, l'ironie de cette voix la confondra . Elle hésitera sur
la réaction à suivre. En se retournant, pour la première fois, il
affrontera ses yeux en larmes. Dehors, ce sera déjà le printemps.
Ils se sont
appelés. Au bout du fil, l'intonation de leurs voix, leurs plaisanteries,
leur complicité restent étonnamment semblables à elles-mêmes. Alors
sans préméditation ils prennent la décision. De se rencontrer. Une
seule fois. Au café. Lorsqu'il arrive, elle se tient encore debout
cherchant sur la terrasse où s'installer. Il l'aborde, ils s'embrassent,
consciencieusement, sur chaque joue, pour mieux marquer la différence.
Puis ils s'assoient de chaque côté d'une table ronde et bancale.
A cet instant, il ne la pense plus comme ravissante, jolie, belle
ou attirante. Il la considère elle. Tout comme elle ne questionne
plus le bien-fondé de sa présence. Et c'est ainsi que chacun
commence à servir à l'autre les morceaux favoris de sa vie. On y
picore quelques éclats de rire, y étale quelques erreurs, y goutte
quelques secrets, et ceci dans la plus satisfaisante désinvolture.
Puisque c'est encore la vie de l'autre. On y est arrivé, on se comporte
comme les amis le font. Mais bientôt, la conversation bute, trébuche
et renverse un peu de noir sur l'atmosphère immaculée. On a maladroitement
accroché quelque chose au passage. Quelque chose qui n'a sans doute
pas besoin d'être touché et qui pourtant a tendance, même si on
s'efforce de l'ignorer, à revenir en travers du chemin. Ce souvenir
repêché au hasard, qui semble à première vue poli et élagué, contient
toutefois des traces de l'autre, pire il se transforme en emblème
de l'ancienne intimité commune. Pris par surprise, l'ayant déjà
entamé, on s'astreint à en terminer le récit afin de ne rien laisser
paraître. S'étant sans précaution secoué l'âme, ils finissent par
se regarder vraiment. Pas longtemps, assez pour qu'ils souhaitent
intensément que le paysage urbain leur cède un événement digne d'intérêt,
susceptible de justifier un regard de biais, de permettre à chacun
de récupérer ses yeux. Heureusement le serveur apporte l'addition.
Ils vont pouvoir faire quelque chose de leurs mains. Ensuite ils
se lèvent, se tiennent encore un peu debout l'un près de l'autre.
L'envie monte, l'envie folle de s'embrasser pour de bon, sans raison.
Pourtant il ne se passe rien. Chacun rejoint docilement un bout
de la rue où débute l'été.
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