Conte de Noël
 

23 décembre.
Je me souviens d'une maison sans étage. La mer n'était pas loin. Entre elle et nous, il y avait de la terre sèche et de grands arbres que le vent salé pliait à sa guise, bien qu'au matin ils paraissent sans cesse plus droits qu'au premier jour.
Je me souviens aussi que ces arbres étaient toujours verts, d'un vert de cristal sur la terre blanche et sèche.
Je me souviens de cette eau grise, plombée de froid, qui interdisait à quiconque de se sentir lui appartenir.
Je me souviens de ces vagues hautes comme les arbres secs du rivage qui frappaient le sable figé avec constance et détermination.
Je me souviens de journées courtes et froides qui nous chassaient à l'intérieur de cette maison sans étage qui se refermait maternellement sur nous.
Je me souviens d'un escalier en bois qui ne donnait nulle part.
Je me souviens d'une bibliothèque sombre, de quelques lampes et d'un fauteuil en velours brun qui devait achever sa métamorphose quelques années plus tard, bien au-delà de ce que nous aurions pu attendre d'un simple meuble posé sur un tapis, contre un mur de crépi blanc.
Je me souviens d'une cuisine blanche et bleue, de serviettes de table bleues marine et de plusieurs repas joyeux et interminables.
Je me souviens aussi de quelques tableaux, de plus ou moins bonne facture qui attendaient sur nos murs d'en connaître d'autres.
Je me souviens d'une chambre claire, d'un lit gigantesque et d'une infinité de façons de dormir.
Je me souviens de la chaleur de ma mère, de son sourire contre moi, de cette douceur formidable qui m'enveloppait.
Je me souviens de ses mèches de cheveux bruns et de son pull vert, de cette odeur si tendre parmi mille autres parfums.
Je me souviens du regard de mon père, je me souviens de sa taille immense, de sa longue veste en laine blanche et de la facilité avec laquelle il se pliait jusqu'à moi.
Je me souviens aussi de ses mains brûlantes sur mon crâne à travers la chair qui me protégeait.
Je me souviens de mon frère, dont la joue posée sur mon ventre m'assurait déjà du plus tendre des efforts.
Je me souviens curieusement d'une robe de chambre en velours qui contrastait avec un papier-peint vert et bleu.
Je me souviens de quelques sourires échangés qui promettaient des abîmes de compréhension, de douceur réciproque.
Je me souviens d'une nuit sans étoile, dans un ciel gelé par le froid.
Je me souviens des nuages que nous portions autour de nous.
Je me souviens que sous une lune immense et paisible, mon père a serré ma mère contre lui, et que je me tenais entre eux et que j'y étais bien. La nuit a paru basculer dans une lumière sans éclat mais d'une douleur tenace.

Je suis né le lendemain.

 
EM
 
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