Tribu 3
 
La tribu participe de l'extinction de Paris. Comme de sages petits vieux, notre parole se fait rare et difficile. Puisqu'elle est mythique, la tribu se doit d'être la fin: nous éteignons Paris, la dernière lumière, nous sommes les derniers habitants sortis à la rue.
Pour célébrer la fin de l'année scolaire, une expédition s'est organisée. Dans les chambres du pensionnat, le Petit Prince Guillaume, la Folie le Poète Frédéric et J-F ont tenu conseil, et choisi quelle nuit.
Le départ a été donné au beau milieu de la fête, près de la Cité Universitaire. L'appartement, au rez-de-chaussée, donnait, en contre-fort, sur les rails de la Ceinture. Mystérieuses rails, qui de temps à autre apparaissent, en approchant les territoires de mon frère dans le XVème, en se penchant à la baie vitrée de la Flèche d'Or --vieille gare dansante du XXème arrondissement. Nous abandonnons nos confrères étudiants dans la petite salle illuminée; dehors, nous délibérons: prendrons-nous doucement d'assaut l'incroyable Parc Montsouris, juste en face, ou dormirons-nous la sieste plus tard ?
Nous marchons vers Denfert-Rochereau, oú nous attendent sûrement des compagnons. A part nous quatre se trouve Léa, la fameuse amie asiatique de longue date dont J-F m'avait parlée. Hélas, la petite brune mignonne aux cheveux longs nous quitta au premier croisement, pour aller plutôt étudier.
Sur la route, nous avons ramassé divers objets. Arrivés devant la statue du lion de Denfert, entourés de bolides et de nuit, nous avons rendu hommage au courage intrépide des premiers assaillants: ils nous accueillirent triomphants, juchés sur le Lion au milieu des bolides et des lumières dans la nuit, ils nous aidèrent à déposer nos offrandes injurieuses en haut du monument, et descendirent. Nos nouveaux camarades appartenaient à la jeune garde: Anne, la soeur fraise de Frédéric, sera toujours le même bonbon; à côté sourit Naomi, la plus haute, la plus hermétique et dingue des guerrières-sorcières de l'Afrique, dont le mutisme et le regard tuent.
J'ai regardé monter et descendre; crier un peu; puis en route, nous sommes passés par Ste-Anne et j'ai regardé maudir quelque peu, au nom de Nerval et des autres fous, l'impitoyable docteur électrique de nos auteurs. Peu à peu, Frédéric nous quittait: arrivés chez sa douce Gwenaëlle --une halte prévue, avec toute la fierté de posséder Paris-- nous l'avons laissé. Cette fois, l'objectif se situait par-delà le fleuve, bien au Nord.
Nous avons vite atteint les rivages du XIIIème arrondissement: en passant sous les rails d'Austerlitz, J-F nous a rappelé l'importance de la rue Watt. Elle est aussi inexistante que la rue Broca, aurions-nous pu tous ajouter, petits et grands maintenant. Lorsque nous avons traversé le pont de Bercy, il n'y avait déjà plus de métro au-dessus de nos têtes. Lorsque nous avons pénétré dans la macrostructure du XIIème, nous glissant entre la pyramide végétale et le monstrueux ministère, il n'y avait plus personne. Nous traversions désormais les heures désertiques de la ville; voilà pourquoi je déclare réalisée la métaphore: nous éteignons les phares des voitures, nous désertons Paris sous les réverbères.
Le reste s'est converti, à chaque nouveau pas dans le nord-est, en beauté véritable. Il y a sûrement moins d'esprit, dans ces rues, l'air est plus dense, nous surmontons des pentes douces, jusqu'au Père Lachaise et autour. Avant d'arriver au sommet d'une des rues obscures, une discussion bien parisienne s'est engagée; il s'agit de s'avoir si près d'ici se trouve une entrée au grand cimetière. Nous nous trouvions en effet, à cet instant, contre le flanc du Père Lachaise, caché par les vieux immeubles. J-F ne démordait pas de sa certitude: cette vieille grille, avons-nous alors proposé en choeur, conduit nécessairement, si nous l'ouvrons, au pied du mur à franchir. Nous nous sommes ainsi perdus dans le XIème arrondissement. (Je ne sais plus avec qui et combien de fois nous avons surgi, en provenance de République, sur le boulevard Richard-Lenoir; pareil, lorsque nous venions de Bastille par le même boulevard familier (Richard Lenoir est mon père français du XIXe siècle, celui que Toulouse-Lautrec a peint en noir avec une écharpe rouge, sur une affiche). Il me semble pourtant que cette nuit, la tribu n'est pas passée par la rue de la Fontaine-au-Roi; à croire que je réservai cette promenade à une seule personne.)
L'expédition m'apprit à distinguer: la rue Vaugirard est la plus longue de Paris, mais seulement le jour. Dans notre domaine nocturne, propre aux vagabonds, la rue des Pyrénées détient le titre de Terrible Chemin. Nous avons craint l'échec: la rue se rendait interminable, sans identité (--comment pouvions-nous savoir que nous passions en pleine ignorance, que nous frôlions l'accès aux falaises de Paris?); le désespoir nous sourit, nous voulions atteindre avant l'aube l'herbe des Buttes-Chaumont !
La lumière blanche éclaire l'entrée du Parc comme un cirque. Nous avons surmonté la grande grille. (Il s'agissait du premier retour à un de mes plus vieux souvenirs: mais c'est seulement un mois plus tard, pendant la Journée d'attente, que je profitais du spectacle). Nous avons grimpé sur les buttes, par des escaliers en béton qui simulent du bois, jusqu'au sommet: un petit kiosque, voué au vent, entre les buildings clignotants et Paris, au milieu des arbres (une île, le rocher au milieu du lac). C'est le plus joli jouet de la ville !
Assis chacun contre un des piliers du chapiteau, nous ne nous voyons à peine. Nous faisons ce que nous savons faire: un par un debout sur la pierre centrale, face à l'aube, Guillaume, J-F, Naomi, Raoul et Anne récitent un POEME.
Puis nous sommes allés atteindre le petit-déjeuner au réfectoire du lycée, dans la chaleur du métro de 7h cependant..., et raconter avec croissants et pains au chocolat toute l'histoire à Romaric notre Grand frère.
 
XH
 
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