Les jumeaux Pallas
 
Je m’appelle Pierre Pallas. Mon histoire personnelle n’a rien d’étrange. Je suis né dans un petit village des Ardennes, en 1941. Ma mère était fille d’instituteur, et se destinait elle-même à l’enseignement. Mon père et mon oncle, bien sûr, étaient à la guerre. Une période troublée pour tous ceux qui l’ont connue, et qui en parlent encore. Quant à moi, je l’ai traversée dans les langes, bavant, gazouillant et trottinant comme un enfant de moins de quatre ans. Ma mère n’étant pas mariée et n’ayant pas de ressources, j’étais élevé par mon grand-père.
Ma mère eut peu de nouvelles des deux absents. Après la démobilisation, ils ne reparurent pas. On crut d’abord qu’ils avaient été fait prisonniers. Puis, un jour, l’un des jeunes du village nous annonça qu’ils étaient entrés dans la résistance. Ce fut tout. Pas une lettre. Pas une visite. Ils ne manifestèrent aucune curiosité à mon sujet. Mon père ne m’avait pas vu naître. Il perdit tout de ma prime enfance. Lorsque nous nous connûmes, il était déjà bien tard. Il me faisait peur, et je pense que de mon côté, je devais l’impressionner.
Mon oncle et lui revinrent de la guerre l’un après l’autre. Leur retour est mon premier vrai souvenir. Le premier à se présenter chez nous avait beaucoup changé, paraît-il. Il était plus coléreux. Il s’irrita lorsque ma mère lui demanda où était son frère. « Faut-il vraiment que ce soit ta première question ? » J’entends encore sa voix terrible tonner dans la petite cuisine jaune où nous terminions notre repas, mon grand-père, ma mère et moi. « Et puis moi, c’est Mathieu ! » ajouta-t-il en tapant du poing sur la table, et son coup dispersa les miettes de pain que j’avais soigneusement accumulées près de mon assiette.
Ce fut Mathieu donc. Son long visage maigre aux cheveux blonds broussailleux constamment mal rasé s’ornait désormais d’une fine cicatrice sur la joue gauche. C’était Mathieu, il était colérique et balafré, il était le premier à revenir et ma mère l’épousa. C’est ainsi qu’il devint mon père.
Le mariage fut une belle et grande fête comme on en faisait alors. Il n’a pas vraiment de place dans cette histoire, mais si j’en parle, c’est parce qu’il en a une importante dans ma vie. Ce fut un moment joyeux, éblouissant. Nous vivions jusqu’alors en cercle fermé, à cause de la situation de ma mère. C’était la première fois que je rencontrais du monde. Les femmes me souriaient, me disaient des mots doux et poussaient des hauts cris quand leurs maris cherchaient à me faire boire du vin. Je fus touché, tâté, palpé dans tous les sens. On me reconnaissait enfin, on prenait ma mesure. On célébrait ma naissance.
Mes parents s’installaient. Ma mère obtint un poste dans la banlieue de Mézières. On m’inscrivit dans sa classe. Mon père se lança dans la politique. Il avait gardé des contacts avec les réseaux de la résistance et voyageait souvent. L’entente entre eux était plutôt sereine, si l’on peut en croire les souvenirs d’un gamin de cinq ans. A l’époque, je regardais la cicatrice de mon père comme une sorte de distinction, quelque signe de famille qui nous classait à part. Nous insistâmes souvent pour en connaître l’histoire, ma mère surtout. Je compris que cette marque était encore fraîche. Du reste, mon père répondait évasivement à nos interrogatoires, de même qu’à nos questions concernant son frère, et dans mon esprit, cet oncle mystérieux se lia bientôt à l’histoire de la cicatrice. L’un et l’autre appartenaient à des temps mythiques où, au prix de quelque exploit héroïque, mon père construisait une gloire dont, aujourd’hui, il tentait de récolter les fruits.
Plus tard, je n’eus pour me rattacher à lui que l’image de cette balafre et le souvenir du drame qu’elle avait provoqué. Ceci explique sans doute l’étrange fascination qu’elle exerça sur moi. Je voulus à tout prix en connaître l’histoire (j’étais déjà beaucoup plus vieux. J’avais réalisé, douloureusement, qu’il était inutile d’attendre de cet âge où l’on devient homme qu’il m’accordât d’être distingué pareillement. Je n’étais qu’un individu banal aux joues vierges, n’était ce duvet fort commun dont s’enorgueillissaient mes camarades). Tout naturellement, je partis d’abord sur le sentier de la guerre. Quelques recherches auprès des amis politiques de mon père me fournirent le nom de Marcel Champlain, un soissonnais qui, me dit-on, l’avait connu en 1941 en Allemagne. « Il était encore en vie l’an dernier, ajouta mon informateur. Avec un peu de chances, il acceptera peut-être de vous recevoir. C’est qu’il a un drôle de caractère, le vieux Champlain. Même nous, ses anciens camarades, on a du mal à le voir. »
Je l’ai découvert dans un hameau de l’Aisne. Le simple fait d’avoir retrouvé sa trace était déjà une victoire. Pourtant, en frappant à sa porte, je nourrissais peu d’espoirs. Après tout mon père et lui s’étaient connus à la guerre. Le vieux Champlain en avait probablement peu de souvenirs. Ce sentiment se confirma après que je me fus présenté. « Pallas ? Connais pas » fit-il. Je m’empressai d’ajouter le nom de Jean Aster, sous lequel mon père était connu dans la résistance. Avec un grognement, il consentit à me laisser entrer.
Dans les premières minutes de notre entretien, Marcel Champlain trouva une foule d’anecdotes à me raconter au sujet du Stalag VB de Willingen, où il avait séjourné pendant plus d’un an. Je crus à une fausse piste : mon père était résistant, pas prisonnier de guerre ! La remarque agaça l’ancien : « Ca vient, petit, ça vient... » Mais l’esprit opérait son travail sur la mémoire. Il la feuilletait comme un album, riait ou pleurait à des images banales, raffinées, purifiées par leur longue vie souterraine jusqu’à devenir ces cristaux d’émotion où les scènes du passé décomposent leur éclat le plus vif en un jeu nouveau de lumières, ineffable et aussi éloigné de l’original qu’une photographie prise au filtre. Dans cette lente et laborieuse exhumation entrecoupée de silences, je m’impatientais. Je n’y reconnaissais qu’une désespérante loghorrée, un discours perverti par la solitude. Je cherchais un moyen de couper court. Je ne pourrais pas croire, je le sentais, à l’histoire qu’il allait me servir à propos de mon père. Je ne voulais pas l’en remercier. La chose m’eut semblé sale, un peu comme cette façon de dire aux mourants « Tu nous enterreras tous » ou toute autre phrase où la convenance touche sa limite. Mais le vieux Champlain me devança soudainement.
« Je me rappelle bien maintenant le jour où ton père est arrivé au camp. C’était à l’automne 41, en pleine saison de la pomme de terre. La moitié du Stalag s’était vidée et dormait sur les exploitations. On n’était guère plus qu’une dizaine à la popote. Et puis, d’un coup, voilà ce type qui arrive. Il s’approche de notre table, il pose son sac et il regarde Robert. « C’est toi le dénommé Murpaie ? Elle est où, ta paillasse ? » Il lance son sac sur celle du dessus. « Je m’appelle Jean Aster, qu’il fait. Viens voir par là, Murpaie, j’ai à te parler ».
Le vieux se tut un instant. Il me livra un de ces regards qui s’assurent que l’autre suit bien. Il se rejeta en arrière dans son fauteuil et éclata de rire. Il riait lentement, à la manière des vieux, avec des rocailles plein la gorge et des hochements de tête, à tout propos, sans prévenir. « Ah! Il était comme ça, le Jean Aster... Des sacrés bonshommes, lui et son frère... Ah oui, des sacrés !... »
J’avais sursauté. Mon hypothèse semblait se confirmer. De nouveau, je venais pour connaître l’histoire de la cicatrice, et il était question de mon oncle.
« Et comment, que je l’ai connu, fit le vieux Champlain en réponse à ma question. En fait, je crois qu’il est arrivé au Stalag quelques jours après ton père. On n’a pas fait tout de suite le rapprochement, avec les gars de la popote. Les Chleuhs venaient de recruter un nouveau gardien, un grand blond rasé de près, avec des épaules larges comme ça. Aster, lui, portait la moustache. Et il avait le visage plus rond. C’est ça qui nous a trompés. Et puis, nous, on ne faisait pas de différence entre les gardiens. C’était pas concevable... Le nouveau s’appelait Hermann Schmidt expliqua-t-il devant mon coup d’oeil intrigué. C’était ton oncle, le frère jumeau de ton père. Paraît pourtant qu’ils se ressemblaient tellement que c’est tout juste si leur père savait les distinguer. Connaissaient pas leur mère, je crois ? (j’acquiesçai) Elle est morte en couches, hein ? »
Il fit une courte pause pleine de hochements de tête et de haussements d’épaules. Puis il reprit :
« Voilà ton histoire, petit. Robert Murpaie, celui qu’Aster avait interpellé en arrivant, était communiste. Il avait créé une cellule dans le Stalag. Avant la guerre, il tenait une sacrée place dans le Parti, en France, et je suppose qu’il savait des choses là-dessus qui devaient intéresser les résistants. Toujours est-il que le Maquis se préoccupait de son sort. Ces gars-là étaient prêts à tout pour obtenir ce qu’ils voulaient savoir. Pour Murpaie, ils avaient le choix entre deux solutions. Ou bien ils lui arrachaient le renseignement, ou ils organisaient son évasion. Seulement à cette époque, pour se faire la belle, c’était du 50-50. On pouvait aussi bien y laisser sa peau, et les résistants ne voulaient pas courir le risque.
Alors ils ont envoyé les jumeaux Aster. Le principe était simple : un prisonnier qui gagne la confiance de Murpaie. Il lui explique la situation, fait vibrer la corde patriotique, enfin, le grand jeu. Il obtient les informations. A ce moment-là, il change de rôle avec le gardien. Devenu un Chleuh, il pose une perm’, en profite le cas échéant pour faire évader son frère, balance son uniforme et rentre à la maison. Facile, rapide, discret. Un plan idéal et, pour le réaliser, les deux gars parfaits. Deux copies conformes du même type. Ca ne pouvait pas rater. »
Marcel Champlain ménagea un autre silence théâtral. Ce petit suspens fonctionna à merveille ; je sentais monter mon agacement. Enfin, il reprit :
« Tu comprends, petit. Tout reposait sur la parfaite similitude des jumeaux Aster. En fait, le prisonnier s’était juste collé une moustache et avait arrondi son visage en coinçant des bouts de latex contre ses gencives. Pour tester leur déguisement, ils inversaient les rôles presque tous les soirs. Ils s’arrangeaient pour se rencontrer. Le prisonnier trouvait un prétexte pour aller au Vorlager, ou à l’infirmerie ou je ne sais où. Ou bien c’était le gardien qui passait nous inspecter ou nous ramenait au baraquement. Quand ils ne trouvaient pas d’excuse, ils se changeaient dans les chiotes. Rien que ça, c’était du sport, vu l’étroitesse et la puanteur et l’inconfort des cabines. Et ils repartaient tranquillement, ni vu ni connu, chacun de son côté. Même nous, à la popote, on ne s’en est pas aperçu. Il a fallu que Murpaie nous mette au parfum.
Mais c’était comme ça. Imagine un peu. Tous les soirs, tu parles au même gars. Tu lui fais des blagues sur ta journée, des remarques, tu lui lances des vacheries. Des fois même, tu lui racontes ton histoire, par petits bouts. Tu ne lui présentes plus tes parents, ta fiancée ni rien, vu que tu lui en as parlé la veille, il est censé connaître. Tous les soirs tu reprends ta vie avec lui, tu joues aux cartes, tu utilises les trucs sur lesquels vous vous êtes mis d’accord hier -et ça marche !- Et pourtant, tous les soirs tu es avec un type différent. Au début, j’ai pas voulu le croire. C’était simplement pas possible, qu’ils se refilent toutes ces infos ! comme ça, si vite ! Jusqu’au moindre détail ! Sans rien oublier !... Jamais !... Jamais ! Ils n’ont jamais rien oublié !... »
« Et puis, une fois, j’étais près des latrines, et j’ai assisté à l’échange des vêtements. J’ai cru devenir fou. Je n’arrivais pas à admettre... Après, j’ai préféré ne plus y penser. Pour moi, il y avait Jean Aster et Schmidt le gardien et point barre. Le reste, c’était du décor, de la technique. Je ne voulais pas la voir. Pas mon problème, petit, c’était pas mon problème !... »
Le père Champlain se tut de nouveau, en proie à de vives émotions. Il respirait par saccades bruyantes. Il avançait vers moi une figure aux yeux exorbités et aux lèvres écumeuses. Sûrement, il avait besoin que je comprenne, que je voie ce qu’il voulait dire. Il tentait de me tirer à lui, et ses mains tremblaient sous l’effort. J’étais moi-même mal à l’aise, ne sachant par quel moyen lui montrer ma compassion. J’optai finalement pour un violent haussement de sourcils accompagné d’une expiration vigoureuse. Sur cette lancée se précipita un « ben ouais tu m’étonnes ! » que je retins un peu tard. Il se transforma en une bouillie répugnante que je bredouillai du bout des lèvres. Nous nous enfermâmes alors tous deux dans un silence absent propre à nous rendre le contrôle de la situation. Au bout de quelques secondes, je relançai le récit :
« Mais... et la cicatrice dans tout ça ? »
Le vieux revenait de loin. Il ne comprit pas tout de suite le sens de ma question. Je dus lui rappeler l’objet de ma visite.
« Ah, oui...La cicatrice...C’est une histoire un peu bête, tu sais. Le genre de truc qu’on aurait dû à peine remarquer. Je ne devrais pas m’en souvenir, si ça n’était pas arrivé à ces deux là. Mais ça les a tellement perturbés...
Bref. Ca devait faire dans les... trois semaines un mois qu’Aster était au Stalag avec son frangin. Murpaie ne voulait rien lâcher. Il monnayait ses infos contre une évasion, et pas moyen de le sortir de là. « Je ne céderai pas, qu’il nous disait, je ne céderai pas s’ils ne me font pas sortir de ce trou à rats. Et vous en faites pas, les gars. Vous allez partir avec nous. J’vais pas vous laisser là. » Comme on dit, les négociations en étaient au point mort.
Et puis un soir, on revenait de l’extérieur. On était allé faire des travaux de drainage sur la route de Donaueschingen. Ils avaient envoyé toute la popote, plus quelques gars qu’ils avaient détachés d’un Kommando pour la journée.
On était encadré par trois gardiens, dont Schmidt, plus un sous-officier, le genre jeune, costaud, violent et plutôt borné qu’on croise partout sous les drapeaux. Presque au moment de repartir, un de nos gars est tombé dans la tranchée qu’on creusait. Il était à bout, le pauvre, et en tombant, il a cassé net le manche de son outil. Le sous-off s’est énervé. Il menaçait de cravacher le type, mais Aster s’est interposé. Il s’est mis devant le Boche et lui a dit comme ça calmement que c’était rien, qu’il allait réparer lui même la pelle et que demain, elle serait comme neuve. Mais l’autre voulait rien entendre. Il fallait qu’il se défoule, j’imagine. Il avait vraiment envie de taper. Il a levé sa cravache sur Aster en gueulant comme un veau. Il allait le frapper quand Schmidt a arrêté son bras. Ils se sont expliqués en allemand, et le Boche tendait sa cravache à Schmidt, mais lui secouait la tête en faisant « Nein, nein, Herr Machin. » Ca n’a pas calmé l’autre. Il s’est mis à hurler encore plus fort, et pour finir, il a cinglé Schmidt en plein visage, à toute volée. On était tous muets, mais le pire dans tout ça, c’était Aster. Il est resté comme paralysé en voyant son frère avec cette balafre toute pleine de sang sur la joue. Il pouvait plus bouger. Ils se sont regardés un bon moment, Schmidt et lui, et puis le sous-off a donné le signal du départ.
A partir de là, tout est allé très vite. Le soir même, Aster a annoncé qu’ils acceptaient de faire évader Murpaie. Il semblait très nerveux. Quand Murpaie lui a dit qu’il ne partirait pas sans nous, il a haussé les épaules. Il a dit qu’il s’en foutait, et que si on voulait tous y passer, c’était notre problème. Les Chleuhs attendaient un convoi de munitions et de ravitaillement pour dans trois jours. Il y aurait du monde à loger au Stalag. On profiterait de la nuit pour filer dans un des camions. Il se chargerait de nous ouvrir les portes. De là, on roulerait droit vers le sud. A quarante kilomètres, le Rhin fait une boucle qui passe de la Suisse à l’Allemagne et qui revient en Suisse. Le Schaffouse, que ça s’appelle. Un endroit rêvé pour passer la frontière sans barrage. Une fois en Suisse, faudrait qu’on se débrouille. Lui et Murpaie, ils regagneraient la France. Pour les autres, il voulait plus en entendre parler.
Le soir dit, les jumeaux Aster devaient changer une dernière fois de rôles, vu que le blessé avait eu le temps de prendre ses renseignements sur les tours de garde, l’endroit où se trouvaient les camions, les patrouilles et tout. Mais ils se sont disputés, Schmidt voulait rester Schmidt. Il disait qu’il nous couvrirait, qu’il pourrait ralentir un peu les poursuivants et que de toutes façons, il voulait pas revenir tout de suite au maquis, qu’il préférait prendre un mois ou deux. Donc, ils sont restés comme ils étaient, le balafré en Schmidt, l’autre en Aster. Pas une fois, ils n’ont eu l’air de se soucier des informations. De toutes façons, personne n’a jamais vraiment su comment ils se les échangeaient. Eux disaient qu’ils tenaient des journaux de bord dans lesquels ils notaient tout, mais ça m’étonnerait qu’un gardien allemand ait pu faire ça sans que ses supérieurs s’en aperçoivent. Même maintenant, rien que d’y penser, ça me flanque les jetons. Je sais bien qu’à mon âge, on est prêt à accepter des tas de choses mais là, franchement, ça va trop loin pour moi. »
J’étais, je dois l’avouer, plutôt fier de mon père. L’héroïsme qu’enfant je lui supposais n’était pas vain. Mon oncle et lui avaient risqué leur vie pour une belle cause. Une vraie belle cause, sans espoir d’utilité. Simplement, sans doute, la rage de se battre, le goût de l’aventure. Et peut-être d’autres choses : allez savoir ce qui se passe dans la tête de deux jumeaux !
Le père Champlain parla encore pendant une heure. Il raconta l’évasion. Au dernier moment, ils avaient dû renoncer aux camions, trop bien gardés. Néanmoins, ils parvinrent à s’enfuir à bord de deux voitures garées à l’entrée du Hauptlager. L’aide de Schmidt leur fut précieuse, qui détourna l’attention des gardes au moment propice, et ouvrit la porte extérieure du camp. Tandis qu’ils coupaient à travers champs pour gagner le fleuve, la voiture où se trouvait le vieux Champlain se retourna. Sur les douze partants, six furent repris. Mon oncle -puisque c’était lui- et Murpaie réussirent à passer en Suisse. Quant aux autres, ils furent envoyés en Pologne. « Le Stalag 325, petit, ça te dit quelque chose ? Le camp disciplinaire de Rawa Kuska, en territoire polonais. C’est là que j’ai fini cette putain de guerre. A côté, le VB, c’était les vacances ... Pas question d’évasion, là-bas. 4 ans ... Quatre bon Dieu d’années, j’y ai croupi. Par moments, c’était pire que la mort ... » Depuis cette nuit fatale, il n’avait revu aucun des jumeaux Aster.
Pour intéressante qu’elle soit, cette histoire de cicatrice ne m’apprenait pas tout. Je savais, par d’autres sources, que mon père avait fait sa réapparition dans le maquis trois mois après l’incident. Bien sûr, il n’avait pas attendu le lendemain de l’évasion pour poser une permission. En compagnie de deux hommes de troupe, il s’était lancé sur la trace des fugitifs. Le surlendemain, les autorités du Stalag retrouvaient son véhicule abandonné dans les bois à une centaine de mètres du fleuve. Les deux soldats avaient été abattus, l’un d’une balle dans la nuque, l’autre dans la tempe. De là, je perds sa trace, jusqu’à son retour au milieu des résistants. Il n’a pas daigné s’expliquer sur ce hiatus de trois mois. « J’ai vaqué ici et là » fut tout ce qu’on obtint de lui. Ses compagnons le soupçonnèrent d’intelligence avec les Allemands, et le gardèrent sous surveillance plusieurs semaines. Au terme de cette période probatoire, ils finirent par le réemployer, mais sans son frère. De toutes façons, lui et mon oncle ne semblaient plus tenir à travailler ensemble. On eût dit que leur belle harmonie avait été brisée.
En 1949, mon oncle refit surface à Mézières. Mes parents étaient mariés depuis bientôt quatre ans, et ne parlaient plus guère de lui. J’avais presque oublié son existence, ou bien je le considérais comme mort. Du haut de mes huit ans, je datais de ma naissance l’avènement du monde. Tout ce qui l’avait précédée n’était qu’une donnée brute de l’univers. Elle n’avait pas d’existence en dehors de ce que ma mère pouvait m’en dire, pas de réalité hors de la cellule familiale. Elle n’était qu’une des impalpables composantes de mon placenta social. A mes yeux, mon oncle avait vécu au même titre que mon grand-père avait été jeune, ou que Christophe Colomb avait découvert l’Amérique. Je ne concevais pas que ce Thomas Pallas dont je connaissais le nom de toute éternité pût un jour se présenter à moi en chair et en os.
Ce fut pourtant ce qui arriva. Je jouais dans le petit jardin cerné de hauts murs de brique rouge attenant à notre maison lorsque ma mère vint me chercher. « Viens, Pierre, me dit-elle. Viens avec moi. Il y a une surprise au salon, quelqu’un qui veut te voir .» Elle me prit par la main et m’emmena jusqu’au salon. Là, elle me planta devant un grand gaillard dont le visage me sembla vaguement familier. « Pierre, c’est ton oncle ... ton oncle Thomas, tu sais, dont nous t’avons souvent parlé. » Oncle Thomas me tendit la main avec un sourire crispé. Puis il voulut la retirer mais, voyant que j’avançais timidement la mienne, exécuta un salut maladroit qu’il compléta d’un baiser brutal sur mon front. « Alors, Pierre, comment vas-tu ? Tu es déjà un fameux bonhomme, hein ? » fit-il en m’ébouriffant les cheveux. De mon côté, je le contemplais avec sur le visage, j’imagine, cette même expression d’hébétude que l’on voit aux gamins de trois ans à qui on présente le Père Noël. Avec cette différence tout de même que je n’avais rien pour l’identifier, lui, plutôt qu’un autre : pas de barbe blanche, pas de hotte ni de houppelande. Rien qu’un visage très réel, terriblement précis, qui se trouvait être, à la cicatrice près, celui de mon père.
Je me souviens que déjà, lors de cette première visite, l’atmosphère était tendue. Me regardant de nouveau, mon oncle dit ; « C’est tout le portrait de son père . » Et tous partirent d’un rire gêné, ma mère surtout, qui baissait les yeux en murmurant « Thomas ». Ils se parlaient par phrases inachevées, entrecoupées de longs silences. Puis mon père ou mon oncle soupirait en disant « Tout ce temps ... » et de nouveau la conversation retombait.
Il revint plusieurs fois nous voir. On ne me dérangeait plus. Il passait simplement la tête à la fenêtre de la cuisine et criait « Hoho ! Pierre ! Salut bonhomme ! » Je courais l’embrasser, et je retournais à mes jeux. Souvent, tandis que j’étais dans le jardin ou dans ma chambre à lire quelque roman de Jules Vernes, je surprenais des éclats de voix venant du salon. Peu après, la porte d’entrée claquait. Lorsque je descendais voir mes parents, ma mère pleurait et mon père arpentait la pièce en remâchant des injures.
Un jour, après l’une de ces visites orageuses, je vis ma mère s’accrocher au bras de mon père en le suppliant. « Mathieu, il est fou !Il est fou ! Il faut prévenir les gendarmes ! » Mon père se débarrassa d’elle d’un geste impatienté : « Mais enfin, Lucie, c’est ridicule. Tu sais comment il est depuis qu’il est revenu. Il ne le fera pas, je te dis. Il ne le fera pas. C’est des paroles en l’air. Il est juste très énervé. » Quant à moi, qui ne comprenais pas l’origine de ces scènes, j’en vins à haïr mon père et mon oncle. Je songeais aux temps heureux où nous vivions chez mon grand-père, ma mère et moi. Tout était si paisible, si radieux alors, avant qu’on nous impose ces deux-là. Je sentais une menace planer sur nous. Par la suite, la violence finit par peupler mon quotidien. J’acceptais les cris, la peur, les injures comme foncièrement attachés à notre famille. Je ne réalisais pas ce qu’ils contenaient de souffrance, ni combien notre univers devenait instable. Je me résignais. Simplement, j’imaginais que j’étais en train de grandir.
Cependant, chaque visite se faisait plus dramatique. Au fil des semaines, je compris obscurément qu’il était question de ma mère et de moi. Mon oncle semblait souffrir d’une injustice. Mon père lui-même devint plus irritable. Il exigeait de ma mère une réponse qu’elle ne semblait pas vouloir lui fournir. « Mais toi, toi, tu dois bien savoir ! » lui criait-il. Et elle lui répondait d’une voix lasse : « Mathieu, s’il te plaît, pas devant lui. » Dans ces moments-là, feignant d’être absorbé par autre chose, je détournais mon regard. Je rougissais malgré moi du mystère qu’on me faisait. Il me pesait comme un secret inavouable. Le silence gêné que gardaient mes parents au sujet des visites de mon oncle me rongeait comme un poison. Peu à peu, je développai un sentiment de culpabilité. Les cris de mon oncle me faisaient mal. Quelquefois, lorsque j’étais à bouts et que le ton montait trop, j’en pleurais. Mais, de même que je n’avais pas réalisé l’existence d’un Thomas Pallas, mon malheur m’apparaissait comme une fatalité. Je ne concevais pas qu’il pût finir.
Un jour pourtant, la dispute dégénéra. Mon père et mon oncle en vinrent aux mains. Le plancher et les murs résonnèrent de coups sourds et des objets fragiles furent brisés. Ma mère hurlait, appelait au secours tandis que les deux frères s’insultaient. Puis j’entendis mon oncle hurler « Tu ne l’emporteras pas au Paradis ! » avant de claquer la porte avec une violence inouïe.
Je courus rejoindre ma mère et me serrai contre elle en sanglotant. J’étais terrifié. Mon père proférait des mots que je ne connaissais pas. « Ca ne peut plus durer ! vociféra-t-il. J’en ai marre ! Il faut qu’il s’en aille ! Je ne veux plus le revoir ici ! » il empoigna sa veste pour sortir. Ma mère se précipita pour le retenir, mais il la repoussa sans ménagement. « Laisse-moi, fit-il. Autant s’expliquer une bonne fois pour toutes. » Il ouvrit la porte d’entrée. « Et calme un peu ce gosse ! » ajouta-t-il à mon intention.
Ce furent les dernières paroles que je lui entendis prononcer (il me parlait toujours par l’intermédiaire de ma mère. « Qu’est-ce qu’il a ? Qu’est-ce qu’il veut ? Tu crois qu’il est content ? Il faudrait qu’il aille se coucher ... » Je n’ai pas souvenir qu’il se soit une seule fois adressé directement à moi). A l’heure du souper, il n’était toujours pas revenu. Ma mère me servit mon repas, puis se décida à prévenir la police. Immédiatement, on lança des recherches ; durant deux jours, elles restèrent vaines.
Au matin du troisième jour, on convoqua ma mère. On avait retrouvé un corps dans la cour de l’ancienne ferme du père Pallas, à vingt kilomètres de Mézières. On lui demandait de bien vouloir procéder à l’identification.
Nous y allâmes tous les deux. Lorsqu’elle vit le corps, ma mère eut un instant d’hésitation. Le côté gauche du visage du mort avait été broyé à l’aide d’une lourde pierre plate qui reposait non loin de là. Le profil droit était intact. Il était littéralement impossible de savoir lequel des deux jumeaux gisait là, posé légèrement sur le côté dans une attitude un peu grotesque de pantin. J’étais fasciné par la chose. Je restai planté devant, reconnaissant tour à tour mon père ou mon oncle. Je me sentais étrangement détaché. L’absence de cicatrice sur le visage du mort mais également, je suppose, l’artificialité du lien qui m’avait uni à mon père m’empêchait de ressentir vraiment toute l’horreur de la scène. Ainsi mutilé, le corps rejoignait cette irréalité où j’avais toujours placé mon oncle. Pourtant, au bout d’un moment, je fus pris de nausées, dues davantage à l’incertitude où j’étais qu’au spectacle proprement dit. Je me tournai vers ma mère, enfouissant mon visage dans les plis de sa jupe. Alors, je l’entendis affirmer : « C’est lui. C’est bien mon mari, Mathieu Pallas. »
L’avait-elle réellement reconnu, guidée par cette intuition dont on dote les femmes ? Avait-elle choisi, pour lui, de le laver du soupçon de criminel plutôt que, pour elle, de sauver l’espoir de le revoir vivant ? A vrai dire, je ne l’ai jamais su. Mais j’acceptai le verdict de cette femme qui était, à elle seule, tout mon univers affectif. Il fut établi que Mathieu Pallas était mort, assassiné par son frère Thomas, le 3 août 1949, dans la cour de leur maison d’enfance. On ne retrouva pas le meurtrier.
Dans les mois qui suivirent, nous reçûmes, ma mère et moi, un courrier abondant. On y trouvait des lettres de condoléances de tous les habitants du village de mon grand-père, des collègues de ma mère, des relations politiques de mon père et de quelques amis de la famille. Nous reçûmes également de nombreuses missives de gens dont nous ignorions le nom, et qui étaient d’anciens partisans ayant travaillé avec mon père et mon oncle. Ma mère les garda toutes. Au cours de mon adolescence, je les relus beaucoup. Peut-être y trouvais-je alors le moyen de me rapprocher de ce père auquel, faute de l’avoir connu, je ne pouvais m’opposer dans cette période où la personnalité se définit. Parmi tous ces témoignages de compassion, je préférais ceux où les auteurs s’attardaient à décrire les circonstances de leur première rencontre. Je ne résiste pas à l’envie de rapporter l’un d’entre eux, que je dois à Jean Meunier, le chef du réseau d’appartenance de mon père et de mon oncle. La lettre est écrite avec cette vieille éloquence d’avant-guerre qui lui donne davantage les allures d’un discours élogieux que d’un billet de condoléances. En voici un bref extrait :
« Ce qui m’impressionna chez eux, lorsque je fis leur connaissance, ce fut leur capacité de s’abstraire du monde extérieur, et de ne vivre que par eux. La chose me frappa, car j’eus souvent l’occasion de les encadrer lors de divers travaux d’aménagement de notre quartier général. Penchés sur leur tâche, ils étaient comme deux doigts oeuvrant à desserrer une vis ou à gratter une tache opiniâtre, l’un relayant l’autre au premier signe de fatigue, sans un mot, sans un reproche, avec une efficacité totale, parfaite et immédiate. Le compromis, l’effort ampathique, leur étaient aussi étranger, dérisoire et ornemental qu’un accessoire de théâtre. De temps en temps, ils s’adressaient quelques mots qu’on sentait malhabiles, peu habitués qu’ils étaient à donner le change, pour calmer nos inquiétudes, mais ces phrases trop rares et tombant malgré eux toujours trop loin des constatations triviales imposées par l’instant ne faisaient qu’accroître notre malaise. »
Aujourd’hui, en relisant cette lettre pour la centième fois peut-être, je comprends soudain la terreur du père Champlain. Cette faculté qu’ils semblaient avoir de communiquer sur un autre plan que celui de notre pauvre et grossier langage continue moi-même de me fasciner. Comme si elle propulsait ces deux êtres que j’avais si peu connus, bien qu’étant de leur chair, dans une sphère surréelle, quelque part dans ce qu’on appelle peut-être les limbes. D’ailleurs, étaient-ils vraiment deux ? Il y a quelques années, désespérant de lever le mystère sur les causes de leur dispute, je fis passer un appel à témoin dans les journaux. Les réponses affluèrent. La majorité d’entre elles étaient signées des mêmes personnes qui nous avaient déjà écrit après les obsèques. Toutefois, parmi le petit nombre d’inconnus -je fais ici la part des lettres de professionnels, détectives, escrocs ou psychopathes-, je découvris ce mot étrange signé d’une madame X, nécromancienne de son état. Elle avait tenté, disait-elle, d’entrer en contact avec l’esprit de l’homme dont le journal reproduisait la photo. En vain. Elle ajoutait que je ne pourrais retrouver celui que je cherchais parce que simplement, il n’existait pas. « Comprenez-moi bien, monsieur Pallas. Aucun des deux frères n’existe. Les vivants existent. Les morts existent. Eux n’existent pas, ou plus, je n’en sais rien. Il est inutile de s’obstiner. Vous courez après une chimère. »
A l’époque, j’en ai ri, bien sûr. Je savais bien, moi, qu’ils avaient existé. Je les avais vus, touchés, embrassés. Je leur avais parlé. J’en avais même enterré un ! On ne disparaît pas comme ça, d’un coup, de la surface de la terre et de la mémoire des hommes ! Mais aujourd’hui -est-ce l’âge, la maturité ou le recul des années ?- je n’ai même plus cette certitude.
 
FXS
 
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