Un déicide
 

Quelles sont les raisons qui peuvent vous pousser à tuer un dieu ? La principale évidemment est qu'il se refuse à exaucer vos prières, fussent-elles absurdes. Pour s'émouvoir de l'histoire qui va suivre, il faut soit avoir la foi, soit être particulièrement touché par les manifestations de la bêtise humaine. A moins bien sûr d'éprouver une affection toute spéciale pour les orangs-outans

Dieu habite à la cime des arbres.

Des hauts de la forêt, Il contemple Son peuple.

Parfois, Il quitte Son abri de verdure et va Se plonger dans les nombreux cours d'eau qui parsèment le pays Ho.

Alors, tel un grand vaisseau divin, Il navigue sur le fonds sablonneux des rivières, dans la clarté des rayons du soleil.

Parfois encore, Il Se cache au plus profond des cavernes, au sein des carrières creusées il y a si longtemps par les peuples antédivins construisant leurs villes fabuleuses.

Et Il grogne et crache à l'adresse des enfants assez imprudents pour venir jouer en ces lieux.

Dieu, du haut des arbres, est bon.

Il est la source de toute richesse chez Son peuple.

Grâce à lui les pluies d'été sont abondantes et régulières les récoltes. Jamais le peuple de Dieu ne connaît la faim car Il est là qui les aime.

C'est Lui qui rabat le daim dans la direction du chasseur. C'est Lui qui dirige la flèche vers la coeur de l'animal.

Jamais le peuple de Dieu ne connaît la faim.

Dieu, car c'est là Sa bonté, est beau.

Il est la source de toute beauté chez Son peuple. Il en a décidé ainsi : tôt venu est le printemps dans le pays Ho, belles sont les fleurs que les amoureux offrent et belle la forêt qui s'éveille au sortir de l'hiver.

Et beaux aussi les hommes et les femmes de Son peuple, car Dieu a décrété la beauté pour toutes les choses qui naissent, grandissent et vivent au pays Ho; et même pour les êtres inertes comme les rochers et les monts.

Extrait d'une prière du pays Ho.

Quelqu'un est venu.

De par delà les montagnes, franchissant bois et torrents, un homme est venu et a parlé au peuple de Dieu. Ils ignoraient l'existence d'autres hommes avant cela.

Et voici qu'arrivait celui-ci, qui amène avec lui des outils et des armes de métal, tels qu'on n'en avait jamais vus. Il les a échangés contre de la nourriture, des pierres précieuses et de nombreuses nuits avec les plus belles femmes du peuple Ho.

Et il a surtout apporté des histoires et des récits de son peuple. Aussi, dès le lendemain de son départ, les jeunes gens sont allés dans la forêt pour parler à Dieu.

Ils ont levé la tête vers les arbres et ils ont demandé à Dieu la guerre.

Il n'a pas répondu.

Alors les enfants sont allés dans la forêt. Ils ont levé la tête vers la cime des arbres et ils ont demandé la guerre.

Il ne leur a pas répondu.

Les vieillards ont suivi.

Puis ce fut le tour des femmes.

A aucun, Dieu ne répondit.

Un matin, les hommes sont partis dans la forêt. Ils tenaient à la main leur longue lance, à leur côté pendaient les boucliers ronds et dans leur dos les arcs courts et les carquois pleins de flèches aux pointes durcies.

Ils explorèrent la forêt, surtout le dôme végétal; mais ils ne Le virent point. Ils suivirent le cours des rivières, observant les fonds sablonneux; mais ils ne purent L'entrevoir.

Alors, ils se rendirent aux vieilles carrières de pierres. Ils explorèrent les anciennes galeries l'une après l'autre, tendant aux entrées de grands filets à mailles noires et fouillant de la lance les recoins les plus sombres. Ils Le prirent ainsi, malgré Ses grondements et Ses cris, Ses morsures et Ses ongles qui déchiraient les chiens, et Sa force qui tua deux hommes.

Ils le ramenèrent au village et le lièrent à un cadre de bois pour que tous puissent l'observer. Ils virent ainsi que Dieu était grand, presque aussi grand qu'un homme; et beau aussi avec Sa barbe hirsute et Ses poils roux qui Lui couvraient presque tout le corps, avec Ses petits yeux intelligents qui luisaient au milieu de Sa face plate, avec Ses longs bras où les muscles se nouaient comme des cordes, avec Ses courtes jambes torses et Ses pieds préhensiles.

Le chef du village s'avança alors et parla à Dieu: "Jusqu'ici, nous nous croyions seuls au monde, commença-t-il, mais un homme est venu qui nous a parlé des peuples au-delà des forêts. Et ce sont des peuples très étranges que ceux-là, ô Dieu. D'autres que Toi les protègent; ils naviguent, paraît-il, sur les mers qui sont de grandes étendues d'eau; ils travaillent des matières étranges, dures, brillantes et tranchantes dont ils font des armes fabuleuses qui leur servent pour se battre entre eux.

Dieu, aide-nous à rejoindre ces hommes et à nous mêler aux grands combats du monde, car depuis que celui-ci est venu, nous ne rêvons plus que de cela. Il nous a parlé du fracas des armes et de la grandeur des exploits guerriers. Et de la gloire que l'on acquiert au combat et qui dure éternellement. Dieu, aide nous et donne nous la victoire sur les ennemis que Tu créeras. O Dieu, réponds nous, je T'en prie, et ce faisant prends garde à ne pas nous repousser ! Car, sache le, alors nous Te tuerions pour aller demander à un autre ce que Tu nous a refusé."

Mais Dieu ne répondit point. Il Se contenta de grogner, de siffler et d'essayer de happer ceux qui passaient à portée de Ses puissantes mâchoires.

Alors, ils entreprirent de Le tuer ...

On ne tue pas Dieu comme un simple mortel. C'est là une longue et douloureuse opération, entraînant une énormité de sang, de douleurs et de maux de toutes sortes. Ils tentèrent de Le tuer de leurs armes de pierre et de bois. Ils ouvrirent Sa peau de leurs silex sans tenir compte de Ses hurlements et plongèrent dans Son coeur la pointe de leur lance. Lorsque celui-ci eut cessé de battre et que le corps de Dieu se fut arc-bouté une dernière fois, tous regardèrent Sa flamme qui, devant Son temple, continuait de flamber furieusement. Ils surent alors qu'ils avaient échoué. Deux jours durant pourtant ils s'acharnèrent sur Son corps.

Mais la troisième nuit la devineresse du peuple Ho réveilla tout le village par ses pleurs et ses cris. Dieu lui avait parlé dans son sommeil, grand était Son courroux et Il allait le déchaîner sur Son peuple. Pendant trente jours, les hommes mariés du village se révéleraient impuissants à connaître leurs épouses car ils étaient les victimes qu'Il S'était choisies.

Aussi, pour apaiser Sa colère, le peuple tout entier vint auprès des restes du corps de Dieu pour y brûler de l'encens et des aromates. Ils Lui firent présent de fruits rouges et de viandes, de pains et de poissons fraîchement péchés et cela sans doute dut contenter la divinité car le mal promis n'advint point.

Le lendemain, ils se rendirent dans la forêt et capturèrent Dieu de nouveau.

Ils essayèrent de le tuer avec le couteau de fer que leur avait donné l'homme des lointains. Ils arrachèrent Son coeur et le brûlèrent. Mais la flamme divine ne s'éteignit point et la nuit suivante Dieu apparut de nouveau à la devineresse. Il allait, dit-il détruire leurs récoltes : le blé flamberait en une heure et le maïs et le seigle se changeraient en blé pour pouvoir brûler à leur tour.

Aussi, pour apaiser Sa colère, le peuple tout entier vint auprès des restes du corps de Dieu.

Ils Lui brûlèrent en offrande des meules entières de blé, de maïs et de seigle. Ils enduisirent Son corps martyrisé d'huile pur et Lui offrirent de monstrueuses libations de vins et de bières. Cela dût sans doute Le contenter, car les récoltes ne brûlèrent point.

Ils construisirent un grand bûcher et y jetèrent le corps suivant de Dieu. Mais la flamme ne vacilla même pas. Aussi, pour apaiser la colère divine qui menaçait de dysenterie toutes les femmes enceintes, ils durent en rassembler les cendres et leur immoler le quart de leurs troupeaux, la moitié de leurs barques de pêche et un vieillard à barbe blanche.

L'avatar divin capturé par la suite fut donné aux fourmis rouges. Ce qui n'éteignit en rien la flamme et la devineresse au matin dut leur révéler que bientôt, avant que s'écoule la semaine, tous les hommes du village de plus de trente ans nés pendant une lune montante se verraient atteints de blennorragie. Rassemblés devant le squelette divin, nettoyé à blanc par les féroces hyménoptères, ils durent pour fléchir Sa volonté Lui brûler près de cinquante kilos de fleurs bleues, les robes de leurs femmes et un enfant nouveau-né.

Le corps de Dieu qui suivit fut pendu avec Ses propres intestins. Mais comme la flamme brûlait toujours et que Dieu menaçait de frapper de verrues les trente plus belles femmes du pays, ils durent pour se concilier Ses grâces brûler deux de leurs maisons, sodomiser à mort vingt-huit poules et seize canards et émasculer cinq enfants de dix ans.

Ils eurent beau écorcher Dieu vivant, la flamme brûlait toujours. Pour éviter que l'homosexualité ne devînt le fait de tous les hommes nés entre juin et septembre, ils durent brûler toutes les maisons de leur village, faire voeu de vivre debout sur des colonnes pendant trois années, et enlaidir leurs femmes avec des poids accrochés aux oreilles, au nez et aux paupières.

Lorsqu'ils tentèrent de tuer Dieu en le jetant du haut d'une falaise, Il se fâcha sérieusement et menaça de transformer leurs femmes en hommes, leurs enfants en cochons et vice-versa. Ils durent s'enivrer pendant deux lunes, lapider deux nouveau-nés et faire le voeu de ne se déplacer qu'en roulant sur eux-mêmes jusqu'à la fin de leurs jours.

Ils continuèrent pourtant à essayer de tuer Dieu.

Ils Le lapidèrent à coups de fruits mûrs;

L'empalèrent sur un pieu de frêne taillé une nuit de pleine lune;

Le firent piétiner par un taureau furieux;

Le saoulèrent à mort;

Le noyèrent dans un tonneau d'huile;

Lui pissèrent dessus jusqu'à ce que mort s'ensuive;

et ainsi de suite...

Mais la flamme ne s'éteignait pas; tout au contraire : jamais l'oracle de Dieu ne fut plus actif qu'en ce temps-là; tantôt Il parlait d'affliger de priapisme tous les enfants de sept ans ou au contraire d'impuissance tous les hommes étant allés uriner face à la pleine lune. Tantôt Il condamnait les femmes du village à n'accoucher que de sextuplés, ou menaçait de transformer les patates douces de la réserve en autant de rhinocéros ...

Et pour apaiser un Dieu dont la colère n'avait pas plus de limites que les facultés d'invention, les gens du pays de Ho durent multiplier les sacrifices bizarres et les voeux tarabiscotés. Ils sodomisèrent le reste de leurs poulets et de leurs canards et y ajoutèrent les dindons. Ils se couvrirent de cendres et s'habillèrent de sacs. Immolèrent la plupart de leurs vieillards et la moitié de leurs enfants. Jurèrent de ne connaître leurs femmes que les jours de pluie, de ne se torcher qu'au moyen d'orties et de chardons, et, nul ne sait pourquoi, de ne jamais franchir cinq pas sans planter un arbre...

Enfin, ils parvinrent à tuer Dieu. Un matin, roulant sur lui-même, le chef du peuple Ho planta cinq arbustes jusqu'au centre de la place du village, essayant ce faisant de ne pas enfoncer davantage les aiguilles plantées dans ses biceps. Puis il appela les siens à grands cris, avant d'immoler un coq noir avec ses dents pour se punir d'avoir élevé la voix au dessus du simple murmure.

Lorsque tous furent descendus de leur colonne et eurent roulé jusqu'à lui, il leur exposa son plan.

Capturer un nouveau corps de Dieu ne fut pas facile. Il n'est pas aisé de chasser Dieu qui saute si facilement de branches en branches lorsqu'on ne peut se déplacer qu'en roulant sur soi-même et en plantant un arbre tous les cinq pas. Lorsqu'on ne peut pas tirer une flèche sans immoler un porc ou toucher par mégarde une plante à fruits rouges sans égorger un boeuf et lorsqu'au surplus il faut sans cesse s'arrêter pour éventrer les contrevenants. Sans compter que la population des corps de Dieu s'était bien réduite depuis quelques temps.

Ils y parvinrent cependant.

Et ramenèrent Dieu au centre du village, Le ligotèrent à côté du monceau pourrissant de cadavres qu'Il y avait laissé au cours des derniers mois.

Et ils Le laissèrent là sans plus y toucher. Ils avaient en effet compris que les hommes sont impuissants à tuer Dieu et qu'il convenait d'attendre de le voir mourir de Sa propre mort, de vieillesse ou d'inanition. Ils ne Le nourrirent point. Ni Lui, ni Sa flamme; et lorsqu'au bout de nombreux jours, celle-ci s'éteignit, ils ne furent point surpris de trouver inerte le corps ligoté au centre du village.

Ils avaient tué Dieu ...

Ils s'armèrent. Ils formaient une bien pitoyable troupe; les trois quarts d'entre eux étaient morts et les survivants, qui depuis trois mois ne se nourrissaient que de feuilles de menthe étaient dans un triste état.

N'importe, ils rêvaient de partir à la guerre et de connaître la gloire immortelle.

Ils abjurèrent leurs voeux et se mirent en route.

La première tribu qu'ils rencontrèrent venait d'Haddawa et les tua jusqu'au dernier.

 
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