L'enterrement fut misérable.
F. repose maintenant sous une dalle de marbre du cimetière de S***.
Dans le vaste bureau d'un notaire réputé, vous êtes huit, convoqués par télégramme. Le notaire est un homme plutôt âgé, mais grand et
vigoureux. Il a l'air plutôt embarrassé par la situation.
"Hum... j’ai demandé à chacun d'entre vous d'être ici ce matin pour la lecture des dernières volontés de F.,... Je dois vous avertir que les
dispositions testamentaires ont été modifiés par lettre le jour même du décès, mais la lettre est sans aucun doute possible authentique. F. avait rédigé un testament il y a quelques années et ses biens sont légués dans leur totalité à l'Institut psychiatrique L***. Le jour même de sa mort, F. m'a fait parvenir un paquet contenant les dispositions à prendre, la liste de vos noms, une lettre cachetée et un épais manuscrit de sa main. J'avoue que je ne sais que penser de cette dernière demande, mais là n'est pas mon rôle. Voici le manuscrit -il pose sur la table, une liasse de feuilles dans une reliure de cuir- et je dois maintenant vous lire cette lettre."

Le notaire se racle la gorge, ouvre lentement l'enveloppe cachetée et commence sa lecture :
"Je n'en peux plus. Ils reviennent toutes les nuits. Je les croyais amicaux, désintéressés, mais ils n'ont pas d'ombre. J'ai tout écrit, cela me fascine, il ne faut pas, non, il ne faut pas. Je ne suis pas fou, je l'ai cru au début, mais ce serait trop rassurant de penser que tout est issu de mon imagination. Soient-ils maudits, ils n'ont pas d'ombre. Ils vivent dans nos rêves, ou plutôt ce sont nos rêves qui les nourrissent. Ils n'ont pas de nom, ils vivent dans de gigantesques cités de pierre, en dehors du temps et de l'espace et ils attendent. Je suis épuisé, il me faut mourir, je ne peux plus le supporter, j'ai tout écrit, mais je n'ai fait que recopier dans notre langue ce qui était déjà gravé sur des pierres sans âges venues de la nuit des temps. Oh, cela me fascine, mais il faut trouver la force pour que tout s'arrête. Je ne l'ai pas, je vous confie cette tâche, vous êtes les seules personnes que je connaisse, à part eux. Ils n'ont pas d'ombre. Ils vont venir me prendre, ils attendent que je m'endorme. Il faut tout détruire, détruire le manuscrit, il faut brûler ces pages maudites, sinon, ils continueront à répandre leur abomination dans les rêves des hommes. Ne lisez surtout pas, sinon vous serez perdu comme moi. Ils reprennent chaque jour davantage de forces. Ils n'ont pas d'ombre. Il faut tout brûler. Faites que je meure. Si je meurs, je serai heureux. J'espère seulement qu'il n'y a rien après, rien où ils ne puissent me retrouver. Adieu, je dois mourir. Ne lisez pas. Brûlez tout."

Le silence qui suit est des plus pénibles. Léa semble terrorisée. Certains ont les larmes aux yeux, d'autres n'ont dans le regard qu'une vague lueur de curiosité. Simon Loupieux, le célèbre critique littéraire, laisse échapper un petit gloussement de dédain...

 
     
  Le notaire reprit : "Vous comprenez mes réticences. Manifestement, F. n'avait pas toutes ses capacités mentales quant il a rédigé cette lettre. Mais ce manuscrit vient s'ajouter à la succession et selon les dernières dispositions prises par mon client, vous en êtes tous les huit collectivement les propriétaires. Etant donné sa demande, celle de brûler ce texte, mais aussi qu'il n'a pas jugé bon de le faire lui-même, il vous appartient de déterminer ce qui doit en advenir."  
     
  Docteur Portier-Angreï : Je ne peux laisser dire ça de ce pauvre garçon :
"Excusez-moi, mais je suis... j'étais son médecin et F. n'était pas fou... angoissé, torturé, peut-être mais rien ne permet de dire qu'il était fou... Je n'explique pas tout dans son décès, mais je suis sûr qu'il n'était pas fou..."
 
     
  Le notaire ne put s’empêcher d’esquisser un petit sourire en remarquant le désarroi visible du médecin. Il contrastait avec l’agacement à peine dissimulé de Jérôme Santier, le cousin du défunt. Léa Bronkowicz, qu’il soupçonnait d’avoir été l’amante de F. était prostrée dans son fauteuil et n’osait visiblement pas jeter un coup d’œil à la reliure de cuir foncée posée sur la table.  
     
  Simon Loupieux (vagabond) : Mais qu'est-ce que je fous avec cet aréopage de cinglé ? Je n'aurais jamais dû accepter de venir... A quoi pouvais s'attendre F. ? A ce que je publie son manuscrit, sans doute... et cette lettre aurait dû me mettre l'eau à la bouche. Une stratégie désespérée ou lamentable... Enfin, connaissant le quidam, ça doit être pathétique. Mais qui sait... Je pourrais peut-être y voler une bonne idée mal exploitée pour mes futurs succès.
"Si vous êtes tous d'accord, j'accepte de prendre possession du manuscrit. Si F. m'a fait convoquer, c'est probablement pour que je juge des qualités littéraires de l'ouvrage et qu'éventuellement, j'en assure la publication à titre posthume. Je ne crois pas qu'il faille prendre cette dernière lettre à son pied : au contraire, j'y vois comme une demande. Oui, une requête. Tout à fait le style de F."
 
     
  Anne-Marie Dirieux : Lui ! Il ose réclamer le dernier texte de F. !
"Je vous en prie, monsieur Loupieux... Je me demande bien ce qui est passé par la tête de F. pour qu'il vous fasse venir ici, mais vous n'avez en aucune sorte le droit de faire cela. Quant à vos jugements sur les qualités littéraires de F. nous avons déjà vu par le passé ce qu'ils valaient, il vaudrait mieux que vous cessiez d'importuner la mémoire de mon élève"
 
     
  Simon Loupieux (vagabond) : Hum, il semblerait que je ne sois pas en odeur de sainteté...
"Dans ce cas, maître, pourrions-nous chacun en avoir copie ?"
Qui est cette femme, son professeur ? "Je regrette, madame, que vous ayez une si piètre opinion de moi. Certes, je ne peux nier avoir produit une critique plutôt négative du texte qu'avait publié F. dans cette petite revue... Mais si j'ai été sévère sur de nombreux points, vous n'avez certainement pas oublié les compliments que j'ai formulé quant à son sens de la phrase, la justesse de ses images"
Il fallait bien sauver quelque chose... "Même alors, j'estimais F. capable du meilleur. Je n'ai rien lu de lui depuis : peut-être a-t-il réussi entre temps a trouver ce petit quelque chose qui manquait à sa plume"
Une pointe un peu moins émoussée sans doute... Pourquoi ai-je si envie de lire son manuscrit dans ce cas ? "Vous me connaissez, mais je crains que ce ne soit pas réciproque. Vous avez laissé entendre que F. était votre élève ?"
 
     
  Jérôme : Je vous demande pardon, Maître, mais à moins de me tromper, je suis ici le seul membre de la famille de F. N'est-ce pas à moi que doit revenir ce manuscrit plutôt qu'à ses amis, si toutefois les personnes ici présentes étaient bien ses amis?  
     
  Le Notaire se tourna d'un bloc vers Jérôme Santier.
"Je vous présente toutes mes excuses, j'aurai dû vous présenter les uns aux autres avant de commencer. Je suis navré. Tout le monde aura ici compris que Monsieur Santier est le cousin de F. Je vois également que certains d'entre vous ont reconnu Monsieur Loupieux qui est écrivain et critique littéraire. Le docteur Portier-Angreï fut comme il nous l'a dit le médecin de F., mais également le propriétaire de son logement. Monsieur Le Kervedec est... astrologue, si je ne m'abuse et a entretenu une correspondance avec F. Le Professeur Dirieux est membre du Collège de France et occupe la chaire de Philologie de l'Ecole des Hautes Etudes. Madame Lumigne gère un... établissement que fréquentait F. et a noué avec lui des relations amicales. Enfin, Mademoiselle Bronkowicz et Monsieur Blake sont les plus proches amis de F.
Les présentations étant faites, je me dois de vous rappeler, Monsieur Santier, que F. a souhaité que vous soyez collectivement dépositaires de ce manuscrit. Il n'y a pas à revenir là-dessus.
 
     
  Le Kervedec : Hmm... Sait-on jamais. Je n'ai pas un souvenir précis de notre correspondance, mais si le manuscrit valait quelque chose, je pourrais peut-être réclamer une partie des droits d'auteurs. D'un autre côté il m'y met peut-être en cause...
"Pour moi, je refuse de prendre une décision sans avoir pris connaissance du manuscrit. Monsieur Loupieux a beau être une autorité littéraire -même si, apparemment, il ne fait pas l'unanimité- je pense être le spécialiste de cette... assemblée pour ce qui concerne le contenu. En tout cas, c'est en cette qualité que F. s'était adressé à moi. Je vous propose donc, cher maître, de me le confier, et je vous remettrai mes conclusions d'ici... disons d'ici trois jours."
 
     
  Simon Loupieux (v.) : Hum... si tout le monde réclame ce maudit manuscrit - dans tous les sens du termes, à en croire F., nous ne sommes pas prêts de sortir de ce bureau...
"Bien, il apparaît clairement que nous avons tous de bonnes raisons de vouloir consulter ce manuscrit. Pourquoi ne nous quitterions nous pas avec chacun une copie, pour nous retrouver ici-même, mettons dans une semaine, pour discuter du sort à lui réserver ? Publication, incinération ou autre, entendu que nul n'entreprendra de l'exploiter sans le consentement des sept autres. Qu'en pensez-vous ?"
 
     
  Léa : "Jamais ! Vous êtes sourds ou quoi ? Vous avez entendu ce que dit F.; il avait peur, il me l'avait dit : il ne faut pas lire ce manuscrit. Il vous le demande ! Il faut tout brûler pour que cela s'arrête..."
... et que s'arrêtent ces maudits rêves.
 
     
  Blake : My God, she looks so upset.
"Pardon, je ne parle pas très bien votre langue, mais je crois que nous devons considérer la dernière volonté de notre malheureux ami... il nous demande de brûler ce livre, pourquoi hésiter ?"
And for God's sake, these crooks have no respect.
 
     
  Simon Loupieux (v.) : "Parce que F. aurait pu le brûler lui-même, parce qu'il ne faut pas huit personnes pour allumer un feu... Voyons, croyez-vous vraiment que F. avait besoin de tous nous réunir pour détruire une liasse de feuilles ? Pas besoin d'être marabout - sauf votre respect, Monsieur Kervedec, pour comprendre que F. souhaitait au contraire que nous lisions tous son manuscrit"
Et finissons en rapidement, que je puisse être rentré à Paris pour vingt heures.
 
     
  Marie-Thérèse (Zenda) : " Si je peux me permettre ? "
"Mais enfin, je ne sais pas, pourquoi faites-vous tant de salamalecs ? F. nous a donné ce manuscrit pour que nous le gardions et que nous le lisions. Ses avertissements sont destinés à nous prévenir de l'étrangeté de ce que nous y lirons ; mais, sauf votre respect Mesdames, nous faisons preuve jusqu'à présent de plus de timidité et de pusillanimité que les visiteurs de mon établissement..."
Je vois que les esprits s'offusquent de mes paroles... bien que le visage de ces messieurs trahissent qu'ils connaissent cette timidité des hommes pris par la volonté d'assouvir leurs instincts...
"Monsieur le Notaire, puis-je ouvrir ce livre, que nous voyons tous ce qu'il contient ?"
 
     
  Le Kervedec : "Oui, Madame a bien raison, ne soyons pas si timides !"
Il faudra que je pense à demander à cette dame l'adresse de son établissement...
" Voilà ce je vous propose : vous n'ignorez pas que les arts occultes n'ont pas de secrets pour moi. Même les sceptiques parmi vous reconnaîtront que je suis le plus indiqué pour nous protéger des maléfices de ce livre, s'ils existent... non, non, ne m'interrompez-pas... F. y fait allusion, et nous ne sommes pas réunis ici aujourd'hui pour contester ses dires mais pour répondre à son appel, excellement transmis par notre ami notaire ici présent. Laissez-moi vous protéger par quelques charmes et nous jugerons du contenu de ce livre !"
" Léa, voulez-vous m'assister ?"
 
     
  Anne-Marie Dirieux : "Ah ça, Monsieur, je connaissais votre réputation, mais je ne pensais pas qu'elle était si peu usurpée ! Arrêtez vos fariboles, laissez les mânes de F. en paix, laissez-nous juger du contenu du livre sans le prisme navrant de vos contes à dormir debout ! "
...je me demande ce que F. craignait dans ce manuscrit et surtout pourquoi il voulait qu'on le détruise. Ce que F. a écrit mérite de lui survivre. Est-ce donc qu'il aie jugé cette dernière oeuvre complètement insuffisante ? Je ne peux le croire. Je dois faire un effort pour comprendre très rapidement la teneur de ces écrits et orienter la décision que nous prendrons vers la conservation dans les fonds de l'université. Il va falloir se méfier des tentations marchandes...
" Allons, il y a peut-être dans ce manuscrit, n'en déplaise à Monsieur Loupieux, un texte qui appartient de droit au patrimoine de l'humanité. Lisons-le ! "
 
     
  Simon Loupieux (v.) : "Bah, la Bible appartient sans doute au patrimoine de l'humanité, elle n'en reste pas moins le plus gros succès d'édition qu'on ait connu"  
     
  Léa : "Vous êtes tous fous ! Vous ne m'écoutez pas ! Vous n'écoutez pas F... ! Vous ne pensez qu'à vos petits intérêts, à vos petits calculs ! Un succès d'édition? Vous ne savez pas... Vous ne savez pas à qui vous vous êtes en train de vendre votre âme ! Non ! Non ! Cela ne sera pas ! Plutôt... Plutôt... ! Ah !"  
     
  Elle se dresse brusquement, s'empare du portefeuille dans lequel se trouve le manuscrit et se précipite vers la porte. Elle cherche un court instant la poignée : il n'y en a pas. La porte s'ouvre visiblement grâce à un système électrique commandé depuis le bureau du notaire. Celui-ci est resté calme, assis sur son large fauteuil de cuir. Il a l'air ennuyé de ceux qui ont vu plusieurs fois de recommandables personnes se couvrir de ridicule devant son bureau.
"Mademoiselle Bronkowicz, je vous prie de rester calme et de vous rasseoir. Je vous demande à tous de conserver votre calme. Je n'aime pas faire usage de l'autorité que me confère ma fonction mais je n'ai jamais hésité à le faire."
 
     
  Marie-Thérèse : Non, mais il se prend pour qui, lui ?
"Dites-donc le Notaire, même si la petite est bien cavalière de vouloir s'en aller comme ça, c'est pas la Santé ici quand même... Alors regardons une bonne fois pour toute si il y a quelque chose de caché dans ces feuilles..."
M'étonnerais qu'elle s'agite comme ça pour un livre, F. a dû planquer quelque chose dans la reliure.
 
     
  Jérôme : Ca peut pas être qu'un tas de feuilles, la fille est au courant, y'a autre chose.
"Elle a raison, ouvrez tout ça et qu'on en finisse."
 
     
  Le Notaire hoche la tête d'un mouvement sec et tend la main vers Léa qui, comme privée de toute volonté, lui remet l'épaisse pochette de cuir. Au moment où le Notaire défait les deux cordons de tissu qui ferme la couverture, John Blake pousse un gémissement étouffé et détourne le regard. L'atmosphère de la pièce change. Tout semble soudain quelque peu estompé, diffus, pourtant les couleurs et les ombres paraissent davantage contrastées. Le maroquin de cuir s'ouvre, le notaire détache la première feuille, la regarde un instant et la tend au Docteur Portier-Angreï.  
     
  Docteur Portier-Angreï (Zenda) : Voyons voir ce que contient ce manuscrit qui déjà nous divise...
" Voyons voir... ah mais laissez-moi de la place, enfin..."
... j'espère que F. ne met en doute ni la qualité de mes soins, ni l'affection que je lui portais...
"...donc je vais déchiffrer le début du texte et le lire à haute voix... non mademoiselle ? pas à haute voix ? Pourquoi ? Très bien, laissez-moi en prendre connaissance..."
Sous la lumière infecte qui tombait des nuages, les murs cyclopéens condamnaient l'horizon ; je marchais comme en songe vers le centre sans nom. Mes pas sans résonance s'engluaient dans leur vol, tandis que l'ombre de mon corps s'allongeait sur le sol... qu'est ce que cela ??!! Mon rêve, mon rêve de la semaine dernière... ils me regardent tous, je dois dire quelque chose...
" C'est très étrange, vraiment... car vous voyez..."
Comment leur dire ? Comment expliquer qu'il s'agit de ce cauchemar qui m'a poursuivi tandis que j'assistais à l'agonie de ce pauvre F. ? Ces murs sans fin, ce but sans nom, cette ombre déformée !
"...il s'agit d'un rêve, d'un rêve que j'ai fait... ah, ne criez pas Léa ! Un rêve, oui parfaitement, j'en revois les détails dans ce texte de F."
...plus que les détails ! C'est horrible, cette sensation d'impuissance glacée qui m'étreint, je retrouve dans ce texte mon cauchemar. Mais qu'est ce donc que ce texte, bon sang !
" Ah, je n'en puis plus, lisez vous-même !"
 
     
  Marie-Thérèse : Il a pas l'air dans son assiette, le toubib.
"C'est bizarre, son histoire de cauchemar, ça me rappelle cette petite rousse, May Year, qui travaillait chez moi et que F. avait prit en affection. Le soir, entre deux cl... quand elle avait un moment de libre, il lui racontait je ne sais quelles histoires... Et puis une nuit, alors qu'elle... s'occupait d'un de nos vieux habitués (il avait eu un léger malaise et elle était partie l'allonger dans une des chambres à l'étage) on l'a entendue pousser un cri qui a fait sursauter tout le monde. Quand je suis arrivée dans la chambre, elle était toute pâle, dressée devant le lit et elle menaçait son... notre client avec un chandelier. Elle hurlait "Je l'ai vu ! Je l'ai vu ! Un truc, un machin, comme dans l'histoire de monsieur F. !" Je n'ai jamais pu la faire retravailler après ça. J'ai dû m'en séparer. Elle ne m'a jamais vraiment donné d'explications, mais elle m'a dit qu'elle avait comme qui dirait "rêvé" une des histoires de F. Le "rêve" était tellement réaliste qu'elle s'était affolée. F. n'a jamais voulu me dire ce qu'il avait bien pu raconter à May Year la rousse."
 
     
  Jérôme : Qu'est-ce que c'est que ces contes de bonnes femmes ? Ah, il avait de fameuses fréquentations, le cousin ! Une voleuse qui joue les hystériques pour mettre la main sur le butin, un docteur qui a besoin de se faire soigner, et maintenant une... une dégénérée, une débauchée, une harpie !
"Ecoutez, madame, je ne sais pas bien ce que vous faites dans la vie de mon cousin et DE GRACE je ne veux pas le savoir. Mais vos affabulations n'intéressent personne. Il s'agit d'un simple livre, d'un manuscrit. Donnons-le à examiner à monsieur Loupieux, puisqu'il est apparemment dans la profession, et s'il est valable, publions-le. Quant à moi, je garderai le portefeuille de cuir, si vous voulez bien. C'est un objet de famille."
Curieux cette lumière dans la pièce tout à coup. Le temps va encore tourner à l'orage. Bon pour les affaires, ça...

Et il pose la main sur le portefeuille
 
     
  Blake : What the Hell is he talking about ? What the fuss ? I had those dreams too, if I remember. Gosh.
F. told me about the shadows and the walls and I thought his words made those nightmares happen.
Dreams, nightmares... everybody is talking about dreams. I must read what F. wrote...
"Puis-je voir, s'il vous plaît, ce texte, please..."
 
     
  Simon Loupieux (v.) : J'ai une petite notoriété, mais tout de même... Une caméra cachée ? Un canular ? Non, je ne fais pas un bon client. Je commence à mieux comprendre le leg de F. à son hôpital psychiatrique... Du reste, qui sait si tout ces gens n'en sortent pas non plus... Brrr, je commence à me sentir mal à l'aise. Il n'y a que ce Santier qui ait l'air d'avoir les pieds sur terre. Pas étonnant, avec sa tête de cul-terreux.  
     
  Mais le Notaire est en train de lire silencieusement une page du texte de F. qu'il a prise au hasard dans la liasse.
Puis il lève les yeux vers Jérôme Santier :
"C'est vous... ça parle de vous... comment avez-vous pu faire cela ?... c'était votre fille, n'est-ce pas ?... vous pâlissez... ça parle de vous... et vous êtes un monstre !"
Le Notaire crie presque, il a l'air bouleversé. Quant à Jérôme, il paraît soudain cent ans de plus.
 
     
  Jérôme (Zenda) : Comment ? Comment a-t-il pu savoir ? Mon Dieu ! Mon Dieu pardonnez-moi !
" Je ne vois pas, Monsieur, ce que vous voulez dire. Non. Ne parlez pas de... F. ne m'était rien, ce qu'il a pu inventer ou écrire, Mon Dieu je ne sais pas... s'il vous plaît ! Arrêtez de me regarder comme cela ! "
...mais que savent-ils ? Comment a-t-il pu savoir ? Félicia, mon Dieu ! Félicia pardonne-moi...
"...Arrêtez je vous en prie ! Arrêtez de me regarder ! "
Félicia, l'ombre de Félicia est sur moi... je suis damné...
" Arrêtez !"
 
     
  Simon Loupieux (JPS) : Mais j'y pense, n'y aurait-il pas dans la nouvelle que F. a écrite il y a un an un rapport quelconque avec ce testament ?
Il fouille dans sa serviette pour retrouver le document.
 
     
  Jérôme (jps) : "C'est curieux cette impression de chaleur que peut dégager ce cuir" se dit-il en lui-même au moment où il mettait la main sur le portefeuille. Puis à Léa "Comment avez vous réussit à soulever ce document Mademoiselle. J'ai peine à l'arracher à ce bureau. C'est comme si je ne devait pas l'ouvrir. Y aurait-il pas de la sorcellerie dans tout cela? Mais soyons raisonnable maître, mon oncle vous aurai-t-il communiqué d'autres instructions comme une mise en scène par exemple nous conduisant tous vers une messe noire? Vous connaissez mes opinions sur ce sujet. Je ne tolérerai pas de participer d'une manière ou d'une autre à une rencontre avec des esprits. Notre famille a bien de la peine à oublier la vie dissolue de l' oncle F. pour vendre son âme aujourd'hui. D'ailleurs je ne crois pas à la valeur de ce manuscrit aussi je vous prie de bien vouloir noter mon refus à poursuivre cette réunion. Je vous prie de bien vouloir m'ouvrir cette porte dit-il en se levant.  
     
  L'assemblée reste hébétée. Jérôme est debout, il est très agité et ne semble plus en état de contrôler ses nerfs.
Le Notaire semble incapable de s'arrêter : il prend une nouvelle feuille au hasard dans la liasse. Une odeur de décomposition s'immisce lentement dans l'air du bureau.
"Qu'ai-je là ? - il semble apprécier la situation comme un procureur qui découvrirait d'irréfutables preuves contre tous les accusés du monde. Il regarde un autre feuillet puis un autre, des mots se devinent sur ses lèvres mais il ne les prononce pas.
- Tous, j'ai bien l'impression que vous y êtes tous... "
Simon Loupieux vient de tirer de son cartable un exemplaire de la revue qui avait publié la nouvelle de F. et qu'il avait etrillé dans une critique féroce quelques années auparavant. Ce texte a pour titre "Celui qui attend dans l'ombre" et dégage une impression d'horreur grotesque.
Jérôme semble à bout, il fait quelques pas vers la large fenêtre, marmonne quelques mots et tombe à genoux.
Il semble soudain que le chaos s'empare de la pièce.
 
     
  Marie-Thérèse (Zenda) : ... je me demande ce que je viens faire dans cette histoire...
" Et moi, Monsieur le notaire, qu'ai-je donc à voir avec histoire ? F. parle-t-il de moi dans ce manuscrit ? Je n'ai rien à me reprocher, moi !"
Sauf peut-être la petite qui m'a claqué entre les doigts à force de dépériri sous les clients avinés ou bien encore celle que cet enragé londonien a éventré avant de s'enfuir et de disparaître... mais je n'étais pas responsable... qu'est ce que F. a pu bien écrire sur moi...quel ingrat, moi qui l'ai choyé... offert mes plus belles petites...
"Eh bien, vous ne dites rien, dites-moi ! dites-moi ! "
 
     
  Léa : " F. nous regarde par delà les limbes et nous voit pris de folie. De folie ! Ne voyez-vous pas que ce livre nous mènera à notre perte ? Mais brûlons-le, je vous en conjure, brûlons-le ! "
...fous, ils sont tous fous, laissez ce livre nous gagner insidieusement et mettre à jour la substance de nos rêves... F. me l'avait dit, F. me l'avait soufflé...
"Laissez ce livre, je vous dis, laissez-le avant que nous ne mourrions tous !"
 
     
  Blake : "A la fin, allez-vous tous vous taire ? Qu'avons nous à craindre d'autres que nos esprits superstitieux ? Shut up, taisez-vous , taisez-vous !! F. ne nous aurait pas ainsi plongé dans la douleur ! Vous manquez de respect à son âme ! "
...mais que croient-ils donc ? Ils lisent trois lignes des derniers mots de F. et cela suffit à les impressionner jusqu'à croire les divagations d'un esprit égaré par sa fin proche... comment F. aurait-il pu connaître nos rêves ?
"Maître, je vous en conjure, reprenons nos esprits. Me permettez-vous d'examiner l'ouvrage ?"
...je dois voir si mes cauchemars sont là, dans le texte de F....
 
     
  Docteur Portier-Angreï : Il s'est penché sur Jérôme qui reste prostré près de la fenêtre
"Maître, monsieur Santier ne va pas bien du tout. Son pouls est très irrégulier, il semble avoir des difficultés à respirer... C'est une attaque nerveuse. Il faut lui administrer un calmant très rapidement ou ça pourrait dégénérer en accident cardiaque. J'ai besoin de ma trousse qui se trouve dans mon véhicule ! Si vous voulez bien déverrouiller la porte, s'il vous plaît".
Il faut que je sorte d'ici, l'atmosphère est irrespirable.
 
     
  L'air est âcre et lourd. La fenêtre paraît comme voilée. Les parties obscures de la vaste pièce semblent s'étendre peu à peu. Le Notaire fait un geste vers le bouton-pressoir qui ouvre la porte de son bureau. Mais au même moment, Marie-Thérèse Lumigne qui depuis quelques minutes semblait perdue dans ses pensées, se lève d'un bond en hurlant des mots incompréhensibles :
"Ygnaiih... ygnaiih... thflthkh 'ngha..."
Elle semble prise d'une crise de folie si intense qu'il n'est pas trop de trois hommes pour la maintenir au sol. Elle tient alors un long discours dans une langue archaïque puis paraît se calmer. John Blake et Maurice-André Le Kervedec se relèvent alors : Marie-thérèse Lumigne est morte, étendue sur le sol.
 
     
  Docteur Portier-Angreï : "Elle est morte; sans doute une crise cardiaque... non, je ne sais pas, je ne sais vraiment pas... je n'ai jamais vu ça de ma vie... Quelqu'un a t-il compris ce qu'elle a voulu dire ?  
     
  Anne-Marie Dirieux : Mon Dieu, ce n'est pas possible... La langue des Anciens !
"non, personne ne sait ce qu'elle a dit, la seule chose dont vous pouvez être sûr, c'est qu'elle a utilisé une langue perdue depuis des milliers d'années, une langue que nous autres érudits rencontrons quelquefois sur d'indatables artefacts ou sur quelques vestiges cyclopéens. Nous savons lire cette langue à haute voix mais nous n'avons aucune idée de la signification de ce que nous lisons. Je ne l'aurais pas entendu de mes propres oreilles, je ne pourrais le croire..."
et cette pauvre femme... F., qu'as-tu fais ?
 
     
  Simon Loupieux (Yog-Ourt) : "Maître ! Ouvrez cette maudite porte et quittons cet endroit, je vous en supplie !"  
     
  Le Notaire, sans montrer la moindre panique malgré le cadavre étendu devant sa cheminée, appuie fermement sur le bouton de cuivre qui commande l'ouverture de la porte de son bureau. Celle-ci reste hermétiquement close.
"Je ne comprends pas, il y a doit y avoir un court-circuit..."
 
     
  Simon Loupieux : "Ce n'est pas possible ! Appellez immédiatement votre secrétaire ou téléphonez à la police."  
     
  "Je suis navré, ma secrétaire est à l'étage inférieur et je mets un point d'honneur à ne pas avoir de poste téléphonique dans mon bureau pour ne pas être dérangé quand je suis avec des clients. Mais il y a normalement une sécurité qui empêche la porte de se bloquer. "
Le Notaire reprend sa respiration :
"J'ai bien peur que nous ne soyons coincés ici."
 
     
  Léa : ...Très bien. Nous y voilà. La mort rôde déjà, nos rêves ont pris cette pauvre femme. Elle a couru dans la cité entre les murs sans fin et a découvert le but ; elle en est est morte. Morte de peur, prise d'une transe ancienne. Je me demande ce que F. voyait. Quels sont les êtres sans ombre. Sans ombre. Ce doit être des êtres qui ne voient jamais le soleil, des cloportes, des vermines. Bien dans le style de F....
"Ecoutez-moi ! Laissons-là reposer, nous ne pouvons plus rien pour elle. Nous devons nous sauver. Ecoutez la voix de F. Rappelez-vous sa mise en garde. Il y a parmi nous quelqu'un qui est manipulé par les êtres sans ombre : enfermés ici, aucun de nous n'a une ombre. Maître, quelle lumière de votre bureau serait assez puissante pour projeter nos ombres à tous ? "
"Laissez-moi essayer de démasquer celui d'entre nous qui n'est pas véritablement humain !"
 
     
  Le Kervedec : ...ca y est, la greluche a ses vapeurs ; des êtres sans ombre, elle croit les fariboles de ce taré de F. La taulière est morte d'une crise cardiaque ou d'usure, je ne sais pas. Mais le climat ici confine à l'hystérie. Il faut que je prenne le contrôle...
" Oui, nous devons nous unir pour combattre les forces du mal. Ayez confiance en moi qui me suis déjà battu contre les manifestations les plus étranges du monde d'en-dessous et contre ceux qui n'ont pas d'ombre. Nous devons essayer ensemble de sortir de cette pièce au plus vite. Monsieur Blake, m'aiderez-vous à défoncer cette porte avec le bureau ou avec une chaise ?"
 
     
  Docteur Portier-Angreï (jef) : "Je serais bien partisan de cette solution si ce n'étaient les échecs que nous avons déjà subis pour ouvrir cette porte."
"Ah que cette odeur est immonde! Maitre me serait-il possible de relire la page sur laquelle figurait mon rêve raconté par F. ?"
 
     
  Blake : ...what a liar and a dangerous crook. He doesn't seem to understand what is going on here...
" Monsieur, I don't think...je ne crois pas que monsieur le notaire apprécie que nous détruisions son fourniture. Je crois plutôt que vos dons devraient nous permettre de résoudre le problème posé par mademoiselle Léa. F. savait quoi il parlait à propos, et nous avons tous ici rêvé... oui, please don't deny, ne niez pas... vos rêves ou vos actes sont dans le manuscrit de F..."
...everybody has to tell about his own fears and nightmares written down by F... that way we should understand plainly...
 
     
  Anne-Marie Dirieux : " Oui, nos rêves et nos actes. Monsieur Santier devrait peut-être nous expliquer qui est Félicia ? Cela nous regarde si F. l'a mentionnée dans un texte qu'il nous a légué... Nous devrions tous faire de même. Docteur, expliquez-nous donc ce rêve qui vous a tant troublé avant de relire le feuillet de F. "  
     
  Le Notaire paraît dépassé par les événements.
"Ecoutez-moi tous, et vous Mademoiselle Bronkowicz en particulier, il n'y a aucune raison que l'un d'entre nous soit manipulé par des démons ou je ne sais quoi... Je vous demande de rester raisonnable. Madame Lumigne, Dieu aie son âme, devait sans doute avoir des problèmes dont nous n'avons aucune idée et elle a succombé à un accès d'angoisse ou de folie déclenché par la présente situation mais qui avait ses racines bien au-delà de cette pièce... Quant à ma porte, Monsieur Le Kervedec, elle est blindée et je doute fort qu'on puisse en venir à bout de cette façon. Je ne doute pas un seul instant que quelqu'un va rapidement se rendre compte dans mon immeuble de notre situation et alerter les secours. Je suis tout aussi troublé que vous des révélations que contiennent les délires de F., mais je vous adjure de rester calme. Monsieur Santier... -il se tourne vers l'homme qui est toujours agenouillé vers la fenêtre et marmonne des prières incohérentes- je crois que Monsieur Santier nous a quitté d'une certaine façon et sans vouloir trahir un quelconque secret, je peux vous dire qu'il a sur la conscience un ignoble crime, le pire qu'un père puisse commettre. Je ne crois pas qu'il serve à grand chose de revenir là-dessus, cela ne regarde que cet homme et sa conscience, et il a l'air de le payer assez chèrement."
 
     
  Il reprend son souffle, guette l'assentiment des six personnes devant lui, ne rencontre que des regards hostiles ou désemparés.
"Il nous faut garder notre calme, je ne sais pas si c'est une bonne idée de lire davantage ce manuscrit, cela me semble... obscène..."
 
     
  Docteur Portier-Angreï (Zenda) : "Ah, vous avez raison Madame, je vais vous décrire mon rêve. Mieux vaut ne pas relire le manuscrit...car j'y ai retrouvé ce cauchemar où je marchais sans fin entre des murs immenses à la recherche de je ne sais quoi. Sous mes pieds qui battaient le sol, mon ombre s'étirait jusqu'à se dissocier de mon corps et à s'évanouir en fumerolles ; rien que d'y penser..."
...rien que d'y penser je sens mes jambes battre la terre battue et les pavés disjoints de ces rues sans fin...c'est horrible cette sensation...
"...j'ai l'impression de le revivre, et de retourner à nouveau à la recherche de cette angoisse indéfinissable et effrayante..."
...terrifiante, oui, je sens encore cette terreur qui m'attends au centre des murs, cachée, sans nom...ah c'est trop, trop difficile de se souvenir...
"...ah c'est trop dur, je vous en prie, je vois les murs, et la chose qui...la chose !"
 
     
  Léa : " La chose innommable ! J'ai le même rêve depuis des semaines ! Monsieur le Notaire, les êtres sans ombre sont parmi nous, j'en suis sûre ! Nous devons entrer dans la lumière..."
...peut-être est-ce lui le maître des ombres, pourquoi ne veut-il pas illuminer cette pièce. Je pourrais peut-être lancer une chaise à travers la fenêtre, si mes forces me le permettent...
"Maître, laissez-nous entrer dans la lumière, je vous en conjure ; entrez dans la lumière avec nous...si vous le pouvez !"
 
     
  Anne-Marie Dirieux : "Mon très cher maître, vous me paraissez bien sûr de vous. Vous nous dites qu'il n'y a aucune raison de supposer une manipulation des démons ou quoi que ce soit. Si tout vous paraît si rationnel, comment expliquez-vous qu'une femme comme madame Lumigne -paix à son âme- parle une langue connue de quelques initiés seulement ? Non que je doute de ses mérites mais enfin... Une tenancière de bordel..."  
     
  Le doute et la suspiscion semblent parcourir l'assemblée ; tous regardent le Notaire avec défiance. Celui-ci se lève d'un mouvement sec, se dirige vers la porte et donne pleine lumière dans la pièce. L'éclat aveuglant de plusieurs lampes halogènes donnent à tous l'occasion de constater qu'aux pieds du notaire s'étend une ombre d'une parfaite banalité.
"Heureux de vous rassurer, Mademoiselle Bronkowicz, souhaitez-vous que j'embrasse un crucifix ou que je me pavane devant un miroir ?"
La lumière est très forte mais elle perd toute consistance au bout de quelques minutes, comme si elle était absorbée par les recoins de la pièce. L'intensité lumineuse n'excède pas celle que produirait quelques bougies.
Le notaire paraît terrifié : "euh... je ne comprends pas... sans doute un problème de courant... ce n'est pas possible..."
Il tape soudainement des deux poings sur la porte mais le son rendu n'évoque en rien la possibilité d'une pièce d'habitation normale de l'autre côté : chaque coup sonne comme un gong dans un immense espace vide. Il va se rasseoir en titubant à son bureau. Le silence qui suit est long et angoissant. Seul Le Kervedec, habitué sans doute à mettre en scène lui-même ce style d'ambiance pour son propre compte, trouve le courage de parler.
 
     
  Le Kervedec : Ah, mais que m'arrive-t-il? Ce ne sont que des contes de grand-mère, je le sais pourtant, je le sais...
"Ecoutez, bon, puisqu'on en est tous à déballer notre vie... Je ne sais pas si ça peut aider mais..."
... mais boucle-la donc, espèce de lopette. Tu vas pas tomber là-dedans toi aussi ! Garder la tête froide...
"Mais..."
Allez, vas-y, t'as commencé, autant aller jusqu'au bout
"Mais j'ai fait... J'ai eu... Il m'est arrivé un truc étrange l'autre jour. C'était la semaine dernière, je crois. J'étais dans mon cabinet, en pleine consultation et... "
Bon sang, ça n'a pas de sens...
" Et, je sais que ça a l'air d'être n'importe quoi, mais... Et bien j'étais là, et soudain, c'est comme si je n'étais plus la. Comment vous dire, ça n'était pas un rêve, j'étais parfaitement réveillé, mais c'est comme si je m'étais brusquement retrouvé ailleurs. J'étais soudain assis au milieu d'un couloir étroit et assez obscur. D'après ce que je pouvais voir, il avait l'air très long. Je veux dire, je n'en voyais pas le bout. Tout ce que je voyais, c'était des portes, de chaque côté. Des portes très hautes, en fer, moitié bouffées par la rouille. D'un seul coup, la porte qui se trouvait à ma droite a claqué contre le mur, comme si quelqu'un venait de l'ouvrir à la volée. Imaginez, comment on pouvait ouvrir une porte aussi violemment, avec son poids et la rouille ! Et... rien, je veux dire, personne, comme si elle s'était ouverte d'elle-même, ou par un gros courant d'air ou quoi, mais il n'y avait pas un poil de vent. Et là..."
Bon sang, c'est pas possible, je deviens fou... C'était... C'était elle, j'en suis sûr, maintenant... Je deviens maboul moi aussi !
"... et là ça a fait comme si on enlevait un voile noir de l'encadrement... Comme si une ombre s'enfuyait tout à coup... au fond de la pièce, de l'autre côté de la porte..."
C'était elle, c'était ELLE ! Je deviens cinglé, c'est mon tour !
"Il y avait un corps allongé... Un cadavre... SON cadavre..."
"Le cadavre de la taulière, je veux dire, de madame Lumigne..."
 
     
  Anne-Marie Dirieux : " Ces rêves et ces réminiscences sont assez courants dans les ouvrages ésotériques que vous avez peut-être lus ? Si F. a su mettre en forme dans son oeuvre les quelques bribes de votre psyché que vous lui avez livré à votre corps défendant -et cela est valable pour vous tous - il a pu écrire un texte vague qui vous impressionne au point de de vous donner cette impression de déjà-vu. Ce n'est pas un sujet nouveau, savez-vous. J'ai eu l'occasion de travailler avec F. sur le Nécronomicon, un ouvrage occulte d'un auteur arabe dont vous ne savez probablement rien, sur l'imbrication des rêves et de la réalité et sur le pouvoir du monde sans relief et sans ombre des cités de l'esprit..."
...juste ciel, j'y pense à présent, le Nécronomicon...que pouvait bien trafiquer F. avec le cahier des rêves du Nécronomicon... écrire une fiction, cela me semble peu crédible...
 
     
  Blake : "Ce... ce n'était pas une fiction...I mean, pas un roman... jamais... F. a commencé par retranscrire ses rêves, mais un jour, il a trouvé un vieil ouvrage chez un bouquiniste dans lequel un mystique du 17ème siècle racontait des visions en tout point similaires... Il n'a cessé alors de trouver des correspondances entre ce qu'il voyait lors de ses nuits et d'autres textes de toutes les époques de l'humanité. Il m'a tout dit... J'ai eu des rêves aussi, quelques uns... pas aussi forts ou précis mais l'idée était là. Je ne dors quasiment plus ou alors drogué, je ne peux plus rêver, j'ai trop peur. F. cherchait un moyen de conjurer l'emprise de ses rêves, c'est pour ça qu'il m'avait contacté, ayant lu un de mes pitoyables poèmes dans une revue d'ésotérisme et y ayant vu les échos de ce qu'il vivait chaque nuit."
Come on, boy, you must say everything...
"My family.... est une très vieille famille, we... nous avons combattu bien des dangers ignorés de tous. Mais je n'ai pas le talent de mon père ou de mon grand-père et je sais juste qu'aujourd'hui c'est notre maison qui me protége... seul, j'aurais sans doute connu le même destin que F., I mean, je serais mort à l'heure qu'il est, ou alors fou dans un asile... That's all I can say, c'est tout, I'm sorry..."
 
     
  Anne-Marie Dirieux : D'après ces ouvrages, des créatures de ces mondes sans ombres pourraient passer dans le nôtre en "empruntant" le corps de personnes vivantes. Etes-vous en train de nous expliquer que vos aïeux détenaient des secrets capables de lutter contre ces êtres ? Et que ces secrets se trouveraient, sous une forme ou une autre, chez vous, dans votre maison ?  
     
  Le Kervedec : " Des formules ? Je me souviens avoir correspondu avec F. sur ces formules scandinaves que je n'avais pas bien comprises. Si ces êtres des rêves craignent les formules, je peux leur fournir ! "
... quelle était déjà cette phrase, ces runes anciennes ...
" Dites-nous Blake ce que je peux opposer à ces monstres ?"
 
     
  Anne-Marie Dirieux : "Je ne crois pas que ces formules auxquelles vous faîtes allusion soient authentiquement scandinaves, c'est en fait une transcription tardive en caractères runiques de la langue que nous avons entendue tout à l'heure de la bouche de cette pauvre Madame lumigne..."  
     
  Blake : "Je vois ce dont vous voulez parler... mais je ne la connais pas, je connais juste le symbole qui y est rattaché..."
 
     
  Le Kervedec : Voyant le symbole tracé par Blake
"Attendez, je crois que ça me revient... Quelque chose comme..."
Ferme les yeux et commence à réciter
"Ogthorg... non... Voyons, OGTHROD, c'est ça...
OGTHROD AI'F GEB'L -EE'H YOG-SOTHOTH 'NGAH'NG AI'Y ZHRO"
 
     
  La voix caverneuse et emphatique du charlatan résonne dans la pièce. Peu à peu, la pénombre semble se densifier et se resserrer autour de Le Kervedec qui se met à hurler. L'obscurité devient totale l'espace d'un instant... Quand les lumières vacillantes reviennent, le mage n'est plus là.
 
     
  Léa : "Effectivement... le moins qu'on puisse dire est qu'il n'avait pas bien compris à quoi servait cette formule..."  
     
  La jeune fille se lève, un léger sourire aux lèvres. Elle s'approche d'une des lampes qui éclairent faiblement le bureau, son ombre grandit derrière elle et devient sans rapport avec la forme de son corps.  
     
  Docteur Portier-Angreï (Zenda) : "Mon Dieu, quelle est cette horreur ! "
...elle a empoisonné F., cette... cette... qu'est ce que c'est ?
" Arrière, chose infâme, qu'as-tu fait à F. ? C'est toi qui l'as tué ? "
...vite, essayer de distraire son attention, de l'occuper... lui jeter une chaise pour que son emprise sur nous se relâche...
" Qui es-tu ? Parle, au nom de Dieu !"
 
     
  Simon Loupieux : Si F. a traduit le langage particulier de son rêve en bon français cette formule devrait être lu autrement. Les mots de Lumine "Ygnaiih... ygnaiih... thflthkh 'ngha", et puis ces mots qui font disparaitre le mage, et le nom de la nouvelle commment s'appelait-elle dejà ?  
     
  Léa : "Vous n'avez rien compris... La formule que cherchait F. était l'exact inverse de celle qu'a prononcé notre ami... qui a payé désormais le prix de sa médiocrité. Je voudrais, Professeur, rectifier ce que vous avez dit tout à l'heure : vous avez parlé de créatures qui pourraient "emprunter" le corps de personnes vivantes... c'est exactement le contraire... en fait, ils sont là de toute éternité : ils sont nos ombres !"  
     
  A peine a t-elle finit sa phrase que le Docteur jette sa chaise dans la direction. Léa n'a même pas un mouvement pour l'éviter. La chaise tombe à ses pieds exactement comme si les quelques mètres qui la séparent du Docteur étaient une distance largement plus grande et que la chaise n'avait pas été jetée avec suffisamment de force.
Les ombres entourent le vieux médecin qui se met à sourire.
 
     
  Docteur Portier-Angreï : "Je n'ai pas peur... je n'ai pas peur... mais... non, c'est impossible, vous êtes morts depuis quarante ans et personne n'a jamais su... personne... hé hé, tu es si belle ce soir... mais tu es morte aussi... tu es si belle...  
     
  Le Docteur s'assied sur le sol, il semble avoir perdu toute raison, il semble presque heureux...  
     
  Simon Loupieux (Zenda) : ... vite, il faut produire une lumière qui contienne cette chose... du feu... le manuscrit...
" Maître, votre briquet s'il vous plaît ! Aidez-moi à mettre le feu à ces feuillets ! "
 
     
  Anne-Marie Dirieux : Voyons, à l'envers, cela donne
ORHZ Y'IA GN'HAGN' HTOHTOS-GOY H'EE - L'BEG F'IA DORHTGO
 
     
  Blake : Light ! We need light in here ! That's the only way out ! They can't bear it ! I must try and break this bloody window

Il empoigne la chaise et la lance contre la fenêtre
 
     
  Le notaire saisit un briquet sur son bureau et approche la flamme ténue des pages du manuscrit. Les ombres semblent vaciller dans la pièce, l'invocation de Madame Dirieux paraît avoir un effet certain. Alors que le feu prend sur le bureau, Simon est happé par une vague de ténèbres et son corps semble se dissocier en un instant.
La voix de Léa , atrocement déformée, hurle.
 
     
  Léa : "N'Fiang Chtulhu hag-dressil !... Hagor... ce n'est pas fini, Blake ! Yog-Sothot te trouvera !"  
     
  La chaise de Blake, violemment projetée contre la fenêtre, la fait voler en éclat. L'air frais de la nuit entre dans la pièce. Léa recule brusquement. Les ombres autour d'elles se contractent et s'affadissent. John Blake et le Professeur Dirieux se précipitent vers la fenêtre. Le Notaire, coincé derrière son bureau, crie de toutes ses forces :
"Attendez-moi ! Ne me laissez pas seul !"
Léa se tourne vers lui.
 
     
  Anne-Marie Dirieux : ... que faire, Mon Dieu, que faire ?
" Blake, aidez-moi à grimper sur la façade de l'immeuble, nous allons essayer d'atteindre l'étage inférieur !"
 
     
  Blake : Ignorant l'appel du notaire
"Je vais vous tenir main et vous vous laisserez tomber sur le balcon qui se trouve en dessous"
 
     
  John Blake et Anne-Marie Dirieux commencent à enjamber le balcon pour gagner l'étage inférieur. Le Notaire éclate d'un rire hystérique avant de commencer à hurler.
Au moment où les deux fuyards prennent pied en sûreté, une violente déflagration retentit dans le bureau. Une odeur pestilentielle envahit le quartier.
 
     
 

*
* *

 
     
  Voilà, c'est tout ce dont je me souviens, je crois que j'ai été le plus exact possible. Quand je me suis enfui, j'ai vu... je ne veux pas en parler, j'ai trop peur de devenir fou et d'abandonner ainsi le combat de ma famille... je pourrais me laisser glisser, je n'entendrais plus ces voix dans ma tête, je ne verrai plus... cette chose dans l'ombre... J'ai lu ce qu'ont dit les journaux, on a pas retrouvé le corps de Léa, évidemment... Le Notaire était quasiment inidentifiable et nous l’avons abandonné à son horrible sort... Quant à Jérôme, Simon et au Docteur Portier-Andréi¨, ils sont -quelle ironie !- dans l'institut pour aliénés auquel F. avait légué ses biens. Ils hurlent leur terreur et ne pourront jamais dire ce qui s'est passé dans ce bureau. Je ne m'attends pas à ce qu'on retrouve un jour Maurice-André Le Kervedec, il a disparu dans l'ombre à jamais...
Je suis rentré chez moi par le train avec Madame Dirieux. Elle n’a pas dit un mot depuis, j’ai peur qu’elle n’ait basculé dans la folie elle aussi. Mais ses yeux disent encore la volonté de se battre.
Je sens bien que ma maison me protège, sans doute grâce aux fondations particulières que mes arrière-grands-parents ont enfouies dans cette terre... mais pour combien de temps encore ?… Quand le soleil se couche et que les ombres des arbres environnants s'étirent jusqu'à toucher nos murs, je ne peux m'empêcher de frissonner, il me semble… mais cette pensée me rend fou… j’ai vu… J’ai vu hier soir pendant un instant l’ombre du grand pin qui se dresse devant la maison. Elle n'était pas dans la bonne direction ! Elle s’étendait sur le sol vers la porte d’entrée de la maison… Cette ombre,… c’était celle qui se tenait derrière Léa quand j’ai réussi à m’enfuir !
 
     
     
 
 
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