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de Anne-Marie Marchetti - Plon/Terres Humaines
 
Ce livre relate les détails d'une étude sociologique menée dans les prisons françaises par Anne-Marie Marchetti auprès des condamnés à perpétuité. Ces hommes et ces femmes qui ont commis des crimes parfois incompréhensibles et que l'on envoie pour des années dans nos prisons pas vraiment modèles.
Ce que ce livre pointe vraiment bien, c'est l'incohérence de notre système pénitentiaire. Comme le dit l'auteure, demandez autour ce vous ce que pensent les gens des conditions difficiles de vie dans les prisons et l'on vous répondra qu'ils l'ont bien cherché. Pourtant, la détention est censée en elle-même être la punition et la condition de la réhabilitation. Nous refusons la loi du talion parce que nous sommes une société civilisée, policée, mais nous l'appliquons sans même y penser en refusant de prendre en compte nos obligations vis à vis de ceux que nous emprisonnons. Ne pas être capable de faire la distinction entre la punition de l'emprisonnement et les véritables tortures que constituent les dysfonctions de notre système pénitentiaire, c'est en quelque sorte nier les fondements mêmes de notre démocratie basée sur les droits de l'homme.
Par son mode de fonctionnement hérité d'un autre âge, l'administration pénitentiaire secrète sans même s'en apercevoir les conditions d'une pression psychologique et physique proche de la torture. Nous savons que les pires régimes ont utilisé comme moyen de pression sur leurs prisonniers la crainte perpétuelle d'être transféré, changé de lieu de détention sans signes avant-coureurs, comme un paquet. En détruisant les repères physiques et temporels du prisonnier, on détruit ses repères psychologiques ; et pourtant nous continuons à accepter que notre institution pénitentiaire traite ainsi les prisonniers, sans qu'il puissent connaître à l'avance la durée et le lieu des phases de leur peine. Nous savons également que la privation sexuelle conduit au désespoir et à la violence quand elle se conjugue à l'enfermement. Au nom de quelle morale passéiste faudrait-il empêcher les prisonniers d'avoir des rapports sexuels avec leurs maris et femmes ?
L'étude de Mme Marchetti aborde tous les aspects de cette désespérance carcérale, et nous permet de constater l'effrayant tableau des ravages de la pauvreté. A lire les parcours des différents prisonniers ayant participé à l'étude, et à quelques exceptions près, on ne peut qu'être effaré de la répétition quasi-mécanique des situations de détresse ayant amené au crime et de l'impact des violences subies sur la violence que l'on fait subir. On en vient à partager la responsabilité des actes ! Dans ces prisons que nous ne voulons pas voir croupissent ceux-là mêmes que notre société a besoin de laisser pour compte. Alors ayons au moins le courage d'accepter qu'en leur faisant payer la responsabilité de leur acte, nous ayons à payer pour la responsabilité collective de les avoir mis là. Assumons la responsabilité de cette incarcération que nous leur imposons.
Car cette responsabilité est énorme. Mme Marchetti dresse le terrible bilan psychologique de la prison. Le parcours d'un condamné est terrifiant : après plusieurs années d'attente de son procès, le condamné à perpète se voit promené jusqu'au centre d'orientation (à Fresnes) qui le renvoie dans un établissement final. Mais cet établissement n'est pas définitif ; en fonction des aléas de population et du comportement du prisonnier, il peut être transféré. Comment croire en ces conditions en la possibilité d'une refabrication de son être, d'un questionnement si tous ce qu'il peut construire (activité, travail, prise de responsabilité) peut être balayé d'un trait de plume administratif. Dans ce cadre éclaté, la vie quotidienne est empreinte même de ces relents d'un autre âge (fouilles à nu, autorisations ressemblant à des suppliques, droit de regard) qui font ressembler nos prisons à des geôles du moyen-âge. Et cela sans compter les dysfonctionnements, les matons profitant de leur autorité, les petites collusions de l'administration et des caïds locaux qui permettent de faire régner la paix. Cela vous rappelle quelque chose ? Un pouvoir décisionnaire, qui ne donne pas l'impression d'écouter les suggestions de ceux qu'il administre… Des révoltes réprimées sans états d'âme par un corps de garde obéissant sans se poser de questions… Une violence intrinsèque au système… Un corps social devenant le meilleur chien de garde de sa propre aliénation. Hé oui, la prison n'est que le reflet simplifié, violent et dégradant de notre propre société.
Avec la vague démagogique et sécuritaire qui nous submerge aujourd'hui, les peines des condamnés s'allongent, alors qu'au delà de dix années la réclusion n'a plus de sens. Les malades vont en prison au lieu d'être soignés. La population carcérale explose, pour l'instant de manière figurée. Notre prison est la honte de notre société, et je ne sais pas si l'on peut réformer l'une sans abattre l'autre.
 
PmM
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