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Avec Dostoïevski,
on est toujours entre l'essentiel, le spirituel le plus profond,
et la plus frivole mondanité, le bon mot et les lustres étincelants
des grandes dames aristocratiques. Comme Flaubert, comme tant d'autres
génies de la littérature réaliste, qui dans le grand reportage social
s'acharnent à nous dire… tout autre chose.
L'apport de
Dostoïevski, c'est essentiellement l'introduction de la folie moderne
en littérature, autant dans ses thèmes que dans la diversité de
ses délirantes expressions verbales et morales. Il ne s'agit pas
de la folie clinique, celle qui forcément est extérieure à nous,
inhumaine en quelque sorte, puisqu'elle déshumanise l'homme en lui
retirant son socle définitoire, la raison ; non, la folie des Démons
n'est pas extérieure à nous, elle nous possède et nous la portons
comme un stigmate à la fois social, politique, moral et mystique.
En tout cas - et de là sourd le trouble, le vertige qui s'empare
du lecteur - médicalement ce n'est pas la folie. Dostoïevski insiste,
à propos du plus malade - du plus mystique, du plus nihiliste -
de ses personnages - Stavroguine - et il conclut (ce sont les derniers
mots du roman) : " A l'issue de l'autopsie, nos médecins rejetèrent
absolument et catégoriquement la thèse de la folie ".
Troublante lecture
que celle des Démons. On nous propose de contempler une expérience
méthodique de destruction morale. C'est le projet nihiliste, dont
la victime la plus pathétique me semble être ce bon humaniste de
Stepan Trofimovich. Quelles que soient ses faiblesses morales, a-t-il
mérité un tel désespoir, servi par son propre fils et la femme qu'il
a toujours aimée ? Comment ne pas mourir du désespoir affreux de
l'amour bafoué : amours filial, amical, conjugal, refusés, insultés
au nom de ses défauts moraux ? Qui n'a pas ses faiblesses, malgré
toute la hauteur de ses vues, la volonté dont il fait preuve ? Peut-on
accuser et punir ainsi les gens ? On finit par avoir du mal, dans
le fond, à rendre responsables les gens de leurs propres défauts
moraux après une telle lecture. Il y a toujours une naïveté immense
à croire que nous sommes les maîtres de nous-mêmes. Notre marge
de manœuvre est étroite et toute réforme intérieure semble impossible.
Nous ne serons jamais que nous-mêmes. À nous d'aménager notre destin…
Et Dieu ? Et
la Mort ? Kirilov le suicidaire nous livre peut-être la plus intéressante
définition de Dieu que j'aie entendue : " Dieu est la douleur de
la peur de la mort ". Je n'oserais conseiller à tout le monde de
lire Les Démons de Dostoïevski.
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