Les Démons Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
de Dostoïevski, trad. André Markowicz - Actes Sud
 

Avec Dostoïevski, on est toujours entre l'essentiel, le spirituel le plus profond, et la plus frivole mondanité, le bon mot et les lustres étincelants des grandes dames aristocratiques. Comme Flaubert, comme tant d'autres génies de la littérature réaliste, qui dans le grand reportage social s'acharnent à nous dire… tout autre chose.

L'apport de Dostoïevski, c'est essentiellement l'introduction de la folie moderne en littérature, autant dans ses thèmes que dans la diversité de ses délirantes expressions verbales et morales. Il ne s'agit pas de la folie clinique, celle qui forcément est extérieure à nous, inhumaine en quelque sorte, puisqu'elle déshumanise l'homme en lui retirant son socle définitoire, la raison ; non, la folie des Démons n'est pas extérieure à nous, elle nous possède et nous la portons comme un stigmate à la fois social, politique, moral et mystique. En tout cas - et de là sourd le trouble, le vertige qui s'empare du lecteur - médicalement ce n'est pas la folie. Dostoïevski insiste, à propos du plus malade - du plus mystique, du plus nihiliste - de ses personnages - Stavroguine - et il conclut (ce sont les derniers mots du roman) : " A l'issue de l'autopsie, nos médecins rejetèrent absolument et catégoriquement la thèse de la folie ".

Troublante lecture que celle des Démons. On nous propose de contempler une expérience méthodique de destruction morale. C'est le projet nihiliste, dont la victime la plus pathétique me semble être ce bon humaniste de Stepan Trofimovich. Quelles que soient ses faiblesses morales, a-t-il mérité un tel désespoir, servi par son propre fils et la femme qu'il a toujours aimée ? Comment ne pas mourir du désespoir affreux de l'amour bafoué : amours filial, amical, conjugal, refusés, insultés au nom de ses défauts moraux ? Qui n'a pas ses faiblesses, malgré toute la hauteur de ses vues, la volonté dont il fait preuve ? Peut-on accuser et punir ainsi les gens ? On finit par avoir du mal, dans le fond, à rendre responsables les gens de leurs propres défauts moraux après une telle lecture. Il y a toujours une naïveté immense à croire que nous sommes les maîtres de nous-mêmes. Notre marge de manœuvre est étroite et toute réforme intérieure semble impossible. Nous ne serons jamais que nous-mêmes. À nous d'aménager notre destin…

Et Dieu ? Et la Mort ? Kirilov le suicidaire nous livre peut-être la plus intéressante définition de Dieu que j'aie entendue : " Dieu est la douleur de la peur de la mort ". Je n'oserais conseiller à tout le monde de lire Les Démons de Dostoïevski.

 
DH
Oh Oui ! vos réactions Ah Non !
Voir les autres textes de cet auteur - Envoyer ce texte à un ami
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés