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Nous avons souvent
parlé dans ces colonnes de la production américaine actuelle de
best-sellers, de tous ces livres parfaitement calibrés que l'on
dirait écrits par des machines et que l'on essaie de nous faire
prendre pour de la littérature. Bret Easton Ellis, même s'il est
un auteur utilisant les mêmes circuits de distribution et les mêmes
méthodes de marketing, possède une force que les autres auteurs
n'ont pas. Lire un de ses livres est toujours une épreuve fascinante.
American Psycho, son coup de maître, avait déjà considérablement
brisé le petit ronron éditorial de la mode des livres sur les serial-killer.
Livre terrible, parfois insoutenable, il avait révélé Ellis et son
style chaotique, mélange permanent de réalité et d'imagination indiscernables
plongeant le lecteur dans l'expectative permanente d'un point fixe
où accrocher un quelconque schéma narratif qui lui permettrait d'appréhender
le livre dans son entier. Bien sûr, Ellis prenait à dessein le contre-pied
permanent de ses propres affirmations pour mieux plonger le lecteur
dans l'univers schizoïde du tueur, complétant sa prose par un bouillonnement
terrible de détails futiles, parfaitement symétriques avec la futilité
permanente des pensées de ses personnages, pour "noyer" le lecteur
et le laisser pantois.
Dans Glamorama,
Ellis utilise le même procédé dans un but différent. Il ne s'agit
plus de nous faire sentir le décalage entre la vie réelle et la
vie d'un schizophrène, mais de se livrer à une petite réflexion
sur l'image de soi. Ce qui rend cette réflexion terriblement incisive
est qu'elle se déroule dans le petit monde fermé des gens branchés,
toujours sous les feux des caméras et des appareils photos. Examiner
sa propre image à travers les yeux des gens que l'on fréquente,
et contrôler la progression de cette image dans les médias qui sont
eux-même la référence des gens que l'on fréquente. Double jeu où
l'individu se perd au point de n'être plus que l'esclave de cette
image extérieure de lui à laquelle il s'efforce de correspondre.
Maître mot du livre : cool. Il faut être cool, adopter cette attitude
qui donnera l'image parfaite. Parfaite pour quoi ? Cela n'a pas
d'importance ! Il ne s'agit que d'être parfaitement cool dans le
moment, dans l'instant, et surtout dans l'instant où le flash vous
illumine.
La première partie du livre de Ellis est brillante, extrêmement
nerveuse et trépidante. Dans la deuxième partie, Ellis ajoute un
degré supplémentaire de différenciation au personnage principal,
qui est en permanence en tournage d'un film, sans que l'on puisse
savoir s'il s'agit d'un film réel ou de la projection permanente
du fantasme d'images du héros. Dans American Psycho, quelques
indices finaux permettaient de faire des suppositions sur ce qui
était finalement réel et sur ce qui ne l'était pas. Dans Glamorama,
rien ne permet de trancher (à moins qu'un indice soit caché au fond
d'une description absconse comme la fin du livre en comporte beaucoup)
et le lecteur reste en proie au doute, voire à la lassitude. Et
comme nous le disions au début, on reste donc pantois devant ce
livre, incapable d'analyse, impressionné comme la pellicule d'un
appareil de paparazzi.
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