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L'épopée
de Gilgamesh (je choisis l'orthographe de Silverberg parce que les
caractères spéciaux de mon traitement de texte sont
assez pénibles à utiliser) est le premier texte littéraire
de l'histoire de l'humanité parmi ceux qui nous sont parvenus.
Il est daté du IVème millénaire avant J.C., et
croyez-moi, à cette époque, on publiait pas n'importe
quoi. Vaste récit gravé sur des plaques d'argiles en
akkadien, c'est notre premier mythe, et c'est dans le même temps
la source de beaucoup d'autres. Je ne sais pas si, comme moi, vous
êtes passionnés par ces textes d'avant le livre, qui
donnent l'impression d'une mémoire remontant bien au-delà
ce qu'on pouvait imaginer, mais je dois dire que dans cette sorte
de récit, celui-ci m'a particulièrement plu. Gloire
à la collection " l'Aube des Peuples " de Gallimard
de rendre accessible de tels textes (ce sont eux également
qui publient les grandes épopées nordiques, saxonnes,
mais aussi des textes indiens, polynésiens ou amérindiens)
(peut-être qu'en continuant à leur faire de la pub, ils
vont m'envoyer toute la série gratos, ça serait super
sympa
). Monsieur Bottéro, le traducteur, qui m'a l'air
de parler akkadien avec une facilité déconcertante,
a publié pas mal d'ouvrages de référence sur
la Mésopotamie, c'est donc peu dire qu'il sait de quoi il parle.
Et c'est un vrai bonheur que de lire ce texte fragmenté, splendide
dans cet espèce d'abandon royal comme les vestiges d'un vieux
temple oublié. On comprend la phrase de Jaccottet, qui après
avoir traduit un autre grand texte fondateur, l'Odyssée,
disait avoir retrouvé au-delà des siècles une
immédiateté de ce très vieux poème : "
Il y aura eu d'abord pour nous comme une fraîcheur d'eau au
creux de la main. Après quoi, on est libre de commenter à
l'infini, si l'on veut. ".
Et à propos de commenter si l'on veut, il y a une autre sorte
de bouquins que j'apprécie tout particulièrement, ce
sont les réappropriations de textes classiques par des auteurs
contemporains. Nous vous avons déjà dit tout le bien
que nous pensions de Tim Powers qui joue en virtuose des possibles
implications fantastiques des biographies des poètes anglais
du XIXème dans les voies d'Anubis ou le poids de son regard,
je vous ai parlé il n'y a pas longtemps du livre de Crichton
les Mangeurs de Mort (rebaptisé après la sortie
du film le treizième guerrier), la liste est longue
Robert Silverberg a écrit son Gilgamesh. Et le moins
que l'on puisse dire, c'est qu'il est resté fidèle à
l'esprit du texte comme à sa lettre : il ne fait que le romancer,
c'est-à-dire lui donner cette forme moderne en respectant strictement
le développement du récit. En fait, ce livre m'a fait
penser à Salammbô de Flaubert : un remarquable
exercice de style (au-delà bien sûr de la qualité
du roman), un véritable travail sur l'écriture pour
lui donner la force de rappeler à nos yeux une civilisation
disparue. C'est également assez amusant de voir Silverberg,
grand auteur de SF s'il en est, se confronter au fantastique mythique
de la pré-Antiquité (je sais pas si ça existe,
ça, " la pré-Antiquité ", mais vous
voyez ce que je veux dire), lui qui est si fortement inscrit dans
notre imaginaire fantastique contemporain.
Bref, vous l'aurez compris, je trouve particulièrement amusant
de lire ces deux livres à la suite l'un de l'autre, pour voir,
au-delà du plaisir de lire, les généalogies qui
traversent notre culture littéraire. C'est toujours ça
de pris avant que les bibliothèques soient fermées
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