Hong Kong Solitude Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
« Hong Kong ? Ce n'est plus ce que c'était. Il y a vingt ans, il y avait un vrai esprit pionnier ici, quelque chose dont on n'a plus idée. » Le taxi monte et descend entre les tours d'Admiralty, il nous ballotte. « Ceci dit, la carcasse est encore belle. »
PVK, Hong Kong Stories
 
 
 

La nuit ne tombe pas sur Hong Kong. Néons, lumières d’immeubles et de magasins, panneaux d’affichage et éclairage de rues, l’île est toujours illuminée. Et quand le ciel est couvert, une grande partie de cette lumière est réfléchie par les nuages sur la ville, lumière opalescente, nacrée, d’un orange rosé.
La nuit ne tombe pas sur Hong Kong, mais certains endroits sont sombres après le coucher du soleil. Une petite ruelle à l’écart des avenues, le dessous d’un pont de chemin de fer, l’escalier extérieur menant à la cave d’un vieil immeuble.
La nuit ne tombe pas sur Hong Kong, mais parfois l’obscurité monte et suinte du sol et des recoins.
C’était une telle tâche d’ombre qu’Audrey fixait des yeux un soir, comme en une transe.

La tombe l’appelait. Elle l’effrayait et tout à la fois exerçait sur lui une attraction presque physique, comme si l’espace s’était vidé entre lui et ce trou dans le sol, un effet de succion.
C’était une peur irrationnelle, il le savait. Il avait creusé la fosse lui-même le jour précédent, en pleurs et sous la pluie, refusant de laisser ce soin aux hommes d’équipage. Quatre heures passées à s’enfoncer dans la terre molle saturée d’eau. Les hommes de Britto Palatin l’avaient observé sans mot dire, ne comprenant pas d’où lui était venu cet immense chagrin, à lui, l’aventurier, l’inflexible qui s’était à peine préoccupé de parler au jeune garçon quand celui-ci était encore en vie.
Il ne le savait pas non plus. Son monde, jusqu’alors bien en ordre et compréhensible, était devenu une chose mouvante et sans forme fixe à laquelle il ne pouvait plus se fier. Son ambition, par exemple, ce besoin qu’il avait connu jusque là d’imposer le respect partout où il allait, avait semble-t-il disparu d’un coup, noyée dans une marée de chagrin pour ce gosse qui était le sien mais qu’il connaissait à peine. Peut-être lui reviendrait-elle demain mais peut-être aussi serait-elle remplacée par quelque autre attribut : une soif immodérée de vin ou une piété à faire pâlir d’envie Francisco Xavier lui-même, là-bas au Iapão, à Kagoshima.
« Capitão ? »
Alvarez sursauta, et immédiatement sentit ses intestins se nouer et son coeur se mettre à battre une panique dans sa poitrine ; une main glacée descendit le long de son dos et lui saisit les reins. Il crut un instant qu’il était perdu pour de bon, qu’il avait fait déjà un pas en avant, le premier de toute une succession qui allait le jeter sur le cercueil de son fils pour l’entraîner sous terre vers il ne savait quelle destination, alors que derrière lui l’univers tout entier, l’herbe, l’île et la mer, les arbres et les hommes et les ombres mêmes qui les suivaient se désassembleraient comme un décor de théâtre après la représentation.
« Capitão ? »
Mais non, il n’avait pas bougé. Le paysage gardait encore cette apparence de solidité qui l’avait trompé toute sa vie.
Ne sachant s’il devait se sentir soulagé ou déçu, il répondit d’un signe de la tête et les hommes se mirent au travail, emplissant la fosse.

L’introspection n’avait jamais été son fort, ni le goût pour la réflexion abstraite. Elle s’était toujours expliqué le monde à l’aide d’histoires et de rêveries mais celles-ci, à mesure que le temps passait, prenaient un tour de plus en plus morbide qui la troublait elle-même.
L’enterrement d’Alvarez était devenu un de ses épisodes favoris, la tristesse du moment épousant parfaitement celle presque permanente qui était la sienne maintenant. La tombe du capitaine avait été creusée à côté de celle de son fils, mort et enterré sur l’île de Tin Lin deux ans auparavant. Elle aimait à contraster le soleil de plomb de ce jour-là avec le petit matin brumeux des funérailles de l’enfant. Elle s’attardait sur les détails de la scène avec une passion obsessive et presque obscène : la terre qui s’émiette sur le pourtour de la fosse, les reflets du soleil sur les vagues, la façon dont le promontoire de l’île (où elle n’était jamais allée) dominait les eaux du delta. Etrangère à l’auto-apitoiement, elle ne pouvait pleurer sur elle-même mais elle devait souvent, en émergeant de ces longues rêveries, essuyer les larmes qui coulaient sur sa joue. « Idiote, va ! » se disait-elle avant de reprendre le chemin de son appartement.

La première poupée elle la conçut presque par accident ; un matin dans la presque lumière de l’aube. Elle se souciait peu de ranger ou de nettoyer plus que de raison la chambre qu’elle louait à Kowloon. Vêtements et affaires diverses gisaient çà et là sur le plancher, attendant le jour de lessive, prenant souvent dans la pénombre des aspects fantastiques qui alimentaient son imagination.
Un matin de juillet, l’un de ces tas forma une tête grotesque. Le pan d’un chemisier tombé au dessus d’un T-shirt divisait celui-ci d’un large rictus. De la chemise même deux boutons formaient de petits yeux ronds de bonhomme de neige ou d’ours en peluche tandis qu’un pli dans le tissu suggérait comme un nez. Le T-shirt froissé, recroquevillé en boule, couvrait la moitié inférieure de ce visage d’une dentition énorme.
Audrey resta allongée quelque temps dans la pièce sombre, le regard fixé sur cette tête posée au sommet d’un tas de jeans et de sous-vêtements comme sur un piédestal. Elle essayait en vain d’incorporer ce personnage muet et souriant dans l’une de ses histoires. Serait-ce l’un des compagnons du capitaine, fidèles et batailleurs ? Ou Simão de Andrade, frère du grand Fernão, pervers, esclavageur et colérique, trafiquant d’enfants et de jeunes filles ? Mais non, elle ne parvenait à insérer nulle part cette figure rieuse dans des récits où le rire était habituellement absent. Alors, comme la lumière changeait peu à peu et qu’elle perdait rapidement de vue les contours de son nouvel ami, elle se saisit du petit nécessaire de couture qu’elle avait acheté quelques jours plus tôt et entreprit de fixer ses traits de façon plus durable.

Et tout en travaillant elle lui parlait, lui relatait un incident, une dispute dont elle avait été le témoin deux jours auparavant dans le restaurant où elle avait désormais ses habitudes : deux hommes d’un certain âge, l’un Chinois, l’autre, croyait-elle, Américain, s’étaient disputé l’addition de leur repas commun. Le ton avait été amical au début, et même enjoué, mais il était monté rapidement, et le volume de la dispute aussi, devant le refus de chacun de laisser payer l’autre.
Audrey aurait bien voulu se lever, entraîner à part cet Américain qui n’avait pas l’air d’un mauvais bougre au fond, et lui expliquer qu’il était censé renoncer, après avoir protesté pour la forme ; que l’autre, sous les yeux de ses collègues, allait perdre la face s’il le laissait faire. Mais, comme d’habitude, elle n’osa pas. Alors elle expliquait et racontait la dispute à cette poupée de chiffon, sachant que cette bouche gigantesque ne s’ouvrirait jamais pour se moquer d'elle ou rapporter à quiconque les secrets qu’elle lui confiait.
Elle ne s’était pas rendu compte à quel point parler lui avait manqué tout ce temps. Elle décrivit la scène avec force détails : les voix hautes, les deux hommes trop proches l’un de l’autre, l’Américain s’excusant mais ne cédant point, le Chinois perdant rapidement son calme. Elle les avait trouvés presque amusants sur le coup, se demandant quand les premières insultes allaient être échangées.

« Imbécile ! Imbécile et pervers ! » Alvarez était blanc de rage et pouvait à peine parler, son visage d’une pâleur morbide contrastait violemment avec le noir de ses vêtements. Il semblait un cadavre portant son propre deuil.
Ne se contenant qu’avec difficulté, il avait déjà instinctivement porté la main au fourreau. Simão de Andrade avait fait de même, le visage enflammée de colère et d’humiliation. Cela aurait pu être comique, ces deux visages, l’un blanc, l’autre rouge, se faisant face sans même pouvoir parler, bégayant d’indignation, torturés d’une haine si intense qu’ils ne pouvaient plus l’exprimer par des mots.
Mais personne n’osait rire. Andrade était entouré de ses lieutenants, les sycophantes habituels qui le suivaient partout et tuaient sur un signe de lui. Alvarez avait assemblé à la hâte quelques hommes sur lesquels il savait pouvoir compter, les compagnons du premier voyage de 1513, certains des soldats survivants des combats de 1517, des vétérans, des durs qui lui faisaient confiance et le suivraient jusqu’au bout. La salle du fortin pouvait à peine contenir autant d’hommes, sans compter les enfants, assis sur le sol, réfugiés dans un des coins de la pièce, sans compter non plus les ombres, qu’Alvarez seul pouvait voir. Qu’un seul d’entre eux sorte son arme du fourreau et ce serait un massacre.
Le capitaine portugais reprit son calme. Déjà il avait humilié l’autre mortellement, continuer plus avant ne servirait à rien. Pour rustre et immoral qu’il soit, il n’en demeurait pas moins le frère du grand Fernão Pérez de Andrade, envoyé de Sa Majesté auprès de l’Empereur de Chine et ami de Rafael Perestrello, lui même un cousin de Cristóvão Colombo. Il se redressa et relâcha la poignée de son épée tout en gardant les yeux fixés sur Simão, que celui-ci ne prenne pas sa maîtrise pour de la faiblesse.
« Ton frère est là-bas, sur la côte, à Cantão, ou peut-être même en route vers la capitale pour rencontrer l’Empereur. Que penses-tu qu’il aille lui arriver, une fois que la nouvelle de cet... outrage aura fait son chemin jusqu’au palais ? Ne te soucies-tu donc pas de sa sécurité ? »
« Pah ! » cracha l’autre. « Ces eunuques jaunes n’oseront pas toucher à un cheveu de sa tête. Avec nos couleuvrines, nous pourrions détruire leur armée toute entière et ils le savent bien ! »
Le capitaine ne répondit pas ; ils avaient eu déjà la même discussion un mois plus tôt, après qu’Andrade, ivre à son habitude, ait giflé un fonctionnaire local. Il ne semblait comprendre ni la puissance ni l’immensité du pays qui leur faisait face, à travers la baie, ni l’incroyable distance qui les séparait du Portugal, ou même des forces coloniales à Malacca. Il s’avança sans mot dire vers le coin opposé de la pièce, s’arrêtant devant les enfants terrifiés, agenouillés ou assis là. Sa colère l’avait quitté maintenant. Cela faisait plusieurs semaines déjà que la rumeur lui était parvenu : Andrade achetait, pour son usage personnel ou pour les revendre en Inde ou au Sri Lanka, des enfants et des jeunes filles des environs et du continent. Mais ceux-ci étaient différents, non pas de simples esclaves mais des enfants de bonnes familles, de dignitaires locaux, dont la disparition entraînerait des conséquences incalculables et peut-être la fin des ambitions portugaises dans la région toute entière.
Il prit la main de la fillette la plus proche, l’aida à se lever et la fit passer derrière lui à son lieutenant, réprimant un frisson quand l’ombre de l’enfant traversa son bras tendu, la torche pourtant à peine visible effleurant sa joue. Il avait souvent remarqué que celle des enfants brillait plus fort et plus haute. Tous bientôt la suivirent et se retrouvèrent en sécurité à l’extérieur du fort. Simão de Andrade n’avait pas bougé.
Dernier de tous ses hommes, s’attendant à sentir à tout moment la pointe d’une épée s’enfoncer dans son dos, Alvarez quitta la pièce sans un mot.

Maintenant ses errances avaient trouvé un but, ses promenades une méthode. Les yeux baissés, elle s’en allait de par les rues de Hong Kong, cherchant du regard les recoins et les allées et même parfois, quand elle croyait que personne ne l’observait, les poubelles. Morceaux de chiffons, vêtements, robes ou chemises, tout lui était bon. Elle avait prit l’habitude d’emmener avec elle un gros sac plastique qu’elle emplissait chaque jour au gré de ses trouvailles. Quand le sac était plein, la promenade était finie et Audrey rentrait chez elle façonner une nouvelle poupée.
Tout en cousant, et comme pour les consoler de la pointe de l’aiguille, elle leur racontait des histoires, celles du capitaine Alvarez et de ses hommes, héros tous, braves et forts. Dans le tissu d’une jupe légère, d’un jaune tirant sur l’orangé, elle avait coupé des dizaines de lanières fines. Une fois terminée, chaque poupée recevait un de ces rubans sur l’épaule droite (et une fois, par erreur, sur la gauche) ; une décoration en récompense de sa valeur peut-être, encore qu’Audrey n’aurait su vraiment le dire.

Elle aimait à se promener sur les ports et les docks, particulièrement à Aberdeen, laide et industrieuse, pour passer en rêvant les heures à regarder les bateaux, pêcheurs de bois à la proue haute et sampans protégés de vieux pneus. C’était toujours près de la mer qu’il lui était plus facile de se replonger dans ce Hong Kong passé, qu’elle semblait mieux comprendre que le présent. Face aux vagues et aux sillages des navires, elle reconstituait du mieux possible la vie de ces aventuriers venus comme elle de l’autre bout du monde, pour, profitant de l’isolationnisme de l’une et de l’autre, trafiquer entre la Chine et le Japon.
Elle passait donc de plus en plus de temps sur ou près de l’eau, assise sur une promenade ou une jetée, faisant comme une touriste un tour de sampan ou une traversée inutile en ferry. Par deux fois même elle fit le voyage à travers la baie pour aller à Macao, où Jorge Alvarez était enterré.
Le capitaine portugais était arrivé cinq cents ans plus tôt, le premier Européen à visiter la région. Il était demeuré dix mois de l’autre côté du delta, à Macao. Plus tard il allait revenir par trois fois pour commercer avec les autorités chinoises avant de mourir à Tin Lin en 1521.
Mais d’autres l’avaient suivi, attirés par les richesses de la Chine, échangeant argent et cuivre contre soie et porcelaine, ils allaient fonder sur le commerce et l’échange les bases de Macao et de Hong Kong.

Cela faisait six mois maintenant qu’Audrey était à Hong Kong et, ne parlant pas la langue locale, la solitude forcée où elle vivait, bien qu’entourée de tant de gens, lui pesait plus qu’elle ne pouvait se l’avouer. Décidément, rêver toute éveillée était plus attrayant que de vivre ainsi sans parler à personne. Elle se rejouait sans cesse les mêmes scènes de ce passé onirique, consacrant le plus clair de son temps à l’élaboration d’un fantasme de plus en plus complexe qui se surimposait en permanence à la réalité: l’arrivée d’Alvarez et de son équipage, les premières négociations, longues et difficiles, avec les pouvoirs locaux, les dix mois passés à explorer la région et à déjouer les pirates formaient autant de tableaux où il lui était possible de s’immerger des heures durant. Elle aimait et pleurait, se désespérait, riait et triomphait avec ses héros ; elle rageait aussi avec eux contre la stupidité des hommes et le prosélytisme insensé de ces prêtres catholiques portugais qui au tournant du siècle allaient précipiter la fermeture des ports japonais et le déclin de la colonie.

Il réfléchissait, regardant en silence le delta de la rivière des Perles.
Il lui avait fallu plus d’une heure pour marcher jusqu’ici, le point le plus haut de tout Tin Lin. Il ne le savait évidemment pas mais ce serait à cet endroit précis qu’il allait devoir, cinq ans plus tard, creuser la tombe de son fils. Ce serait ici aussi que, deux ans après, les hommes d’équipage de Britto Palatin iraient placer sa propre tombe, et planter son Padrão. Là-bas, vers le sud-est, était l’emplacement de ce fort qu’il aiderait à bâtir lors de sa prochaine visite et où lui-même et Andrade allaient éviter de justesse de se gorger du sang l’un de l’autre.
Tout cela, il l’ignorait ; il venait là parce qu’il aimait la vue et qu’il pouvait y être seul. Les ombres semblaient préférer les groupes et ne s’éloignaient jamais beaucoup des habitations.
Peut-être devenait-il fou ? Combien de lieues un homme pouvait-il interposer entre lui-même et tout ce qui lui était cher, sa famille, son pays, son langage même, et espérer conserver sa raison ? Les prêtres répétaient à l’envi qu’il n’était pas d’endroit maudit pour un chrétien pour peu qu’il ait la foi mais il n’en était plus aussi sûr. Quel genre d’endroit était-ce là qui vous forçait à craindre vos rêves ?
Ses rêves. C’était là que les ombres étaient apparues la première fois, quelques semaines après son arrivée sur l’île. Elles ne faisaient rien, elles ne faisaient jamais rien, se contentant d’observer sans juger ni rien dire ses fantasmes nocturnes. Jorge ne se faisait pas d’illusions, ne se savait rien d’exceptionnel et doutait que ses rêves soient en rien différents de ceux des autres hommes. Comment méritaient-ils alors ces spectateurs muets et évanescents, éclairant de leurs torches les moindres recoins de son crâne ?
Non, les rêves eux-mêmes n’étaient pas en cause ; ils n’avaient même pas beaucoup changé depuis le début du voyage : la mixture habituelle d’événements récents et anciens, de peurs et de désirs, mêlés, transformés par la nuit. C’était cet endroit qui était le coupable.
Huit mois maintenant qu’il avait passé dans l’île et aux environs. Huit mois, avec pour toute compagnie deux marins portugais rustres et incultes, et un équipage malais avec lequel il ne pouvait communiquer qu’en un pidgin infâme. Il en était venu à attendre avec impatience les visites de l’émissaire du gouverneur de Cantão, ce paon laqué et parfumé dont les hommes se moquaient a l’envi. Au moins était-il capable de converser intelligemment, une fois franchie la barrière du langage.
Ils passaient maintenant la durée de ces visites en une sorte d’escrime verbale, chacun essayant d’obtenir le maximum de concessions et surtout d’information de la part de l’autre, tout en en révélant lui-même le moins possible. A sa grande surprise, le capitaine s’était révélé relativement adepte de ce jeu et avait gagné, il le croyait, le respect de son adversaire. Lui qui s’était toujours vanté de sa droiture et de son franc-parler !
Mais ces visites étaient courtes et peu fréquentes et le reste du temps le capitaine demeurait seul avec ses pensées. Etait-ce si étonnant dans ces conditions qu’il ait ainsi des visions ?
Les ombres maintenant étaient partout où il allait, bien qu’à peine visibles, partout où il y avait des hommes, des femmes ou des enfants, qu’elles semblaient suivre à peu de distance. Silhouettes à peine visibles, comme faites de fumée, elles éclairaient leur chemin à l’aide d’une flamme sur l’épaule, qu’Alvarez au début avait prise pour une torche dans leur main droite. Dans la réalité comme dans ses rêves elles ne disaient jamais rien et n’agissaient pas plus, et les autres habitants de l’île ne semblaient pas conscients de leur présence.
Alvarez non plus ne disait rien. Qu’il soit dérangé, peut-être ; que ça se sache, c’était une autre affaire. Bientôt, très bientôt peut-être, il rebrousserait chemin et si Perestrello, l’année suivante ou celle d’après, voulait de nouveau l’envoyer auprès des Chinois en émissaire, comme il semblait en avoir l’intention, le capitaine insisterait pour emmener avec lui quelqu’un à qui il puisse parler.
Son plus jeune fils serait bientôt lui-même en âge de faire le voyage. Il était temps pour le garçon d’apprendre les ficelles du métier. C’était décidé, l’année suivante ou celle d’après, Alvarez l’emmènerait avec lui.

Pour aller à Hong Kong, Audrey avait chargé son dos d’un gros sac et son existence future d’espérances si vagues, si nébuleuses, qu’elles n’étaient guère plus que des rêves ; trop souvent la seule défense que les rêveurs ont contre le monde.
Elle avait aussi, comme elle aimait à dire, pour « rencontrer » Hong Kong, alourdi son cerveau de faits sans intérêt et de clichés sans nombre, ce qui est la revanche que le monde prend sur les rêveurs.

Car elle ne voulait pas simplement connaître Hong Kong, ses lieux et ses gens. Contaminée autant par ces clichés littéraires que par ce romancier qu’elle n’avait jamais vu, n’avait jamais fait que lire et qu’elle croyait aimer, elle voulait rencontrer la ville, la comprendre et pouvoir promener son regard sur la ligne de son horizon, sur les sommets des toits et les vallées des rues comme un lecteur aveugle promène ses doigts sur les reliefs du braille.

Aussi, les premiers temps, n’ayant que peu à faire et personne à qui parler, Audrey marcha beaucoup ; comme si pour connaître une ville, un endroit, un pays, il suffisait d’apprendre la disposition des lieux. Comme, avant de partir, elle s’était gorgée de l’histoire de Hong Kong (sans beaucoup de résultats pratiques d’ailleurs : l’ignorance des habitants de l’île pour leur histoire même récente étant légendaire, la connaissance qu’Audrey avait de celle-ci, maintenant presque encyclopédique, ne servait paradoxalement qu’à la démarquer un peu plus de la mentalité ambiante), elle assouvissait désormais une soif de géographie.

Elle prenait le bus, le tram ou le train, mais le bus le plus souvent, qui lui semblait plus démocratique, plus populaire, plus asiatique aussi peut-être. Si elle avait assez vite appris à distinguer les parties importante de l’endroit – Kowloon, Hong Kong, Central, New Territories, etc... – le reste continuait encore à lui échapper. Ces noms chinois de districts et de rues, même épelés à l’occidentale, ne parvenaient qu’avec difficulté à s’imprimer dans son cerveau européen. Aussi, si les impressions qu’elle avait gardées de beaucoup de ces voyages d’un jour étaient souvent vivaces, elles ne pouvaient vraiment être qualifiées de souvenirs. Cette pagode superbe au milieu d’un dédale de rues tranquilles, cette maison de thé où, après avoir passé près de dix minutes à tergiverser, elle était enfin entrée, ce jardin botanique centré autour d’un padrão portugais, où étaient-ils vraiment ? Comment les retrouver ? Peut-être aurait-elle dû prendre des notes ou tenir un journal. Mais non, c’était là un cliché auquel elle refusait encore de s’abandonner.

Peu à peu, pourtant, Audrey en vint à connaître, non pas la ville elle-même, mais certains endroits où elle pouvait se laisser aller à se sentir à l'aise. Un restaurant sur Wan Chai, une maison de thé où elle prit ses habitudes (pas la même, hélas ; elle aurait beaucoup donné pour retrouver celle-ci, que la ville avait engloutie), les marchés sur Temple et Reclamation Streets où elle allait souvent sans jamais rien oser acheter mais où, en un rare moment de courage, elle consulta un jour une diseuse de bonne aventure. "English spoken here", affirmait la notice épinglée sur la porte.
Bizarrement peut-être, Audrey aimait aussi les restaurants à Dim Sum, ces gigantesques cacophonies de tables, de trolleys et de familles étendues où tout mot échangé l’est à tue-tête. Il était facile pour elle de s’y perdre, de commander en pointant du doigt, de rester anonyme et de s’oublier au milieu du bruit.

Elle aurait aimé encore rencontrer Paul, un jour, au détour d’une rue, mais quelque chose avait changé. Ses livres, elle les lisait et les relisait encore mais, désormais confrontée à la réalité de la ville, ils lui semblaient moins être un commentaire sur Hong Kong, une élucidation de la cité, qu’une couche supplémentaire de mystère, un puzzle de plus qu’il lui fallait résoudre ou déchiffrer. Elle en rêvait toujours mais elle ne pensait plus qu’il était de son destin de retrouver ce Paul qu’elle n’avait après tout jamais vu, auquel elle n’avait même jamais parlé, ce PVK dont elle avait un temps coutume de dire que ses livres avaient changé sa vie. Hong Kong peu à peu la dépouillait de ses clichés et, faisant face chaque jour à la masse des rues et des gens, sa croyance dans les pouvoirs du destin avait cédé la place dans sa vision du monde à une meilleure compréhension des lois de la statistique. De raison de son voyage, il en était devenu un moyen possible : elle voulait que quelqu’un lui explique enfin cet endroit et ces gens.
Car Hong Kong, la ville, lui échappait aussi et toujours ; elle en connaissait l’histoire : sa fondation, ses hauts et ses bas, ses drames et ses reconstructions multiples. Et les mois passés à vagabonder au long des rues commençaient à porter leur fruit. Audrey devenait même peu à peu une sorte d’experte de la cuisine locale, qu’elle préférait d’ailleurs à toutes les autres traditions culinaires de la Chine. Mais si les connaissances triviales s’accumulaient, il lui semblait être toujours aussi éloignée de toute véritable compréhension.

Ce fut à cette époque qu’elle ressuscita Jorge Alvarez.

(Il lui avait toujours été plus facile de rêver que de vivre et, dans une ville où vivre, vraiment vivre, demandait un tel effort, elle allait enfin abandonner, trouvant plus facile de rêver sa vie.)

En lui se concentraient ces qualités qu’elle trouvait essentielles, un courage, une volonté dont elle pensait manquer. Elle fit de lui un être composite, un mélange, un archétype de tous ces marchands, soldats, explorateurs et trafiquants qui, des siècles auparavant, avaient fondé la ville. Peut-être aussi s’en voulait-elle obscurément d’avoir raté ce temps pas si lointain où la Chine ne s’était pas donnée toute entière au mercantilisme, où elle avait repoussé de côté, aux deux extrémités du delta de la rivière des Perles, ces influences et ces échanges dont elle ne voulait pas mais ne pouvait se passer. Elle se souvenait souvent de ce mot de PVK, se désolant d’avoir raté de vingt ans l’âge d’or de la ville même s’il se réjouissait de ses beaux restes.
Alvarez devenait alors un mannequin, une marionnette qu’elle manipulait dans ces rêves éveillés qui emplissaient ses heures. Contrairement à ces poupées qu'une fois achevées elle laissait traîner et s’entasser sans plus y toucher dans les coins de sa chambre, à lui elle revenait sans cesse, jouant et rejouant avec lui et les autres les mêmes scènes et les mêmes incidents. Et elle cousait tout au long.

Il était content de mourir maintenant.
Le prêtre à côté de son lit qui l’exhortait au salut de son âme, lui enjoignant de renoncer au monde matériel, lui apparaissait tout à fait superflu. Lui-même ne parlait plus qu’avec difficulté, aussi ne tenta-t-il pas d’expliquer à l’autre que la mort n’éveillait en lui aucune peur, qu’advienne que pourra, Royaume des cieux ou ténèbres éternelles, il les embrassait pareillement, que c’était justement ce monde matériel, qui lui était désormais incompréhensible, étranger, qu’il voulait quitter.
Le sang qui s’écoulait de sa blessure lui semblait abreuver une autre partie de son être, une partie jusque là desséchée, un espoir qu’il n’avait plus connu depuis longtemps, depuis le moment exact où, huit ans auparavant, il avait mis le pied sur l’île.
Il jeta un oeil autour de la chambre. Comme si a population de l’île toute entière s’y était assemblée pour le regarder mourir. Même cet imbécile d’Andrade était présent, alors que chacun ici le soupçonnait d’avoir porté le coup d’épée fatal.
Mais Alvarez ne s’en souciait pas. Il avait longtemps cru que si la vie lui était devenu un fardeau, il le devait à la mort de son fils, lors de son voyage précédent. Par la suite, il en était venu à accuser les batailles de 1517 et les horreurs dont il avait alors été le témoin. Souvent aussi il avait pensé qu’Andrade et ses machinations sans fin étaient ce qui lui avait gâché l’existence. Mais maintenant l’approche de la mort lui avait retiré toute illusion. Quelque chose pesait sur cet endroit, quelque chose dont lui seul apparaissait conscient et qui lui oppressait l’âme. Parfois il pensait que c’était l’amassement des possibilités futures.
Contrairement à Simão, il s’efforçait de ne jamais oublier le continent qui commençait ou se terminait là-bas à l’embouchure du delta. Il avait lu les récits des voyageurs ; les dimensions énormes de la Chine, ses populations innombrables, ses appétits attendant leur satiété ne quittaient jamais son esprit. Le delta était la bouche de cet ogre, son avenir était assuré. Mais c’était cet avenir même qui pesait sans merci et sans fin sur Jorge Alvarez.
Les ombres étaient l’incarnation de ce futur. Les ombres et leur flamme sur l’épaule. Plus que les gens, amis et ennemis, elles emplissaient la pièce. Elles ne se contentaient plus de suivre les hommes et les femmes autour de lui, elles s’absorbaient désormais peu à peu en eux. Les bras de chaque silhouette s’enfonçaient dans les bras de celui ou de celle qu’elle suivait. Les têtes de fumée se mêlaient aux têtes de chair et bientôt s’y confondraient entièrement. Chacun de ceux qui déambulaient dans la pièce avait ainsi un double qui le suivait et se mélangeait lentement à lui, marchant du même pas, dans son dos. Alvarez se demanda pour la centième fois s’il était doté lui aussi d’un tel sosie, derrière lui suivant et imitant ainsi chacun de ses gestes et qu’il ne verrait jamais.
Son regard mourant s’attarda sur Simão. Pour la première fois il remarqua que, seul parmi tous ceux qui étaient présents, l’ombre d’Andrade portait sa flamme à l’épaule gauche.
Un signe, se dit-il. Sinistre. J’aurais dû me méfier depuis le début.

Elle ne connut pas d’épiphanie, pas de moment précis où elle se serait éveillée de sa vie et aurait décidé de « faire quelque chose d’elle-même », comme ses parents aimaient à l’en exhorter.
Peut-être était-elle tombée à court d’histoires après tout et le monde des rêves perdait-il de son attrait. Peut-être même, comme elle devait l’affirmer par la suite, s’était-elle tout simplement retrouvée à court de rubans orangés.
Elle cessa de coudre ses poupées. Les fantaisies sirupeuses qu’elle avait bâties avec tant de soins lui étaient devenues pesantes et encombrantes autant que la réalité et elle s’aperçut qu’elle n’y trouvait plus le même plaisir. Elle ne pouvait pas s’empêcher de rêver tout à fait, c’était encore là qu’elle rencontrait le plus de gens, mais elle abandonna presque totalement les siècles anciens de la fondation de la colonie et se tourna vers le futur, ce qui n’est jamais difficile à Hong Kong. Peut-être cette juxtaposition des ports et des marchés et de la modernité résolue et triomphante évoquait-elle pour elle un peu de Blade Runner et des space operas de Catherine L. Moore qu’elle avait toujours aimés ; toujours est-il qu’Audrey se mit de façon hésitante à rêver le futur de la ville.

(Elle se mit aussi à prendre des cours de cantonnais qui, s’ils furent sans réels résultats pratiques, lui permirent néanmoins de dire bonjour et merci dans la langue locale et plus tard, quand elle fut de retour en Europe, d’épater ses amies en leur apprenant à compter sur leurs doigts en chinois. Elle tenta même une fois ou deux sa chance dans les bars de Kowloon qu’elle avait jusque là toujours trouvés trop intimidants. Elle se félicita de son courage et n’y revint pas.)

Elle ne s’essayait pas, n’avait jamais trouvé beaucoup d’attrait, à l’originalité. Le futur de Hong Kong n’était pas très différent de son passé. Un port, une station dans l’espace où les marchands se le disputeraient aux pirates, souvent à l’intérieur de la même personne. Les habitants de la colonie transposant entre les étoiles leur expérience de point de contacts entre les civilisations.
Ces vingt ans dont PVK parlait n’auraient jamais de toute façon été suffisants pour Audrey. Elle aurait voulu voir Hong Kong cinquante, cent, cent cinquante ans auparavant. A défaut de cela, elle imaginait Hong Kong dans les étoiles, un nouvel âge victorien mêlant vices débridés et conventions rigides, fortunes miraculeuses et faillites instantanées, les appétits d’une civilisation de la vapeur propulsés au milieu des Intelligences Artificielles, un temps où des capitaines audacieux navigueraient de nouveau de ports en ports et éblouiraient tous par l’exemple de leur courage et de leur moralité incertaine.

Vint le temps où, l’argent venant enfin à lui manquer, elle dut repartir. Elle aimait à croire qu’elle avait changé et peut-être même ne se trompait-elle pas. Toujours est-il que la solitude avait cessé de lui peser. Elle avait appris à la meubler de bruits, d’outrages et d’aventures et à travers ceux-ci avait réussi à apprivoiser un peu la ville. Dans l’avion qui l’emmenait vers l’Europe, on lui avait attribué un siège dans la travée centrale et elle ne put pas, en partant, jeter un dernier regard sur Hong Kong. Elle connut un bref moment de colère, un sentiment d’injustice auquel elle résista consciemment. Qu’importe, se dit-elle, Hong Kong de toute façon mérite plus qu’un simple coup d’oeil. Elle se souvint aussi qu’à l’arrivée déjà le temps était couvert et elle n’avait pu voir la ville du haut des airs. Elle s’en estimait heureuse maintenant, tout ce qui diminuait Hong Kong lui apparaissant comme un sacrilège. Elle aurait bien voulu néanmoins regarder l’île une dernière fois et elle regretta encore de n’y connaître personne assez intimement pour lui dire adieu.
Elle savait qu’elle ne reviendrait pas. Elle savait aussi désormais qu’une seule personne ne pouvait espérer comprendre cette ville trop grande et populeuse ni même jamais s’y trouver totalement à l’aise. Chacun de ses visiteurs comme de ses habitants devait s’en accommoder, s’y faire une niche et ajouter son histoire au tas des destinées communes. On ne pouvait qu’espérer en fin de compte que cette cacophonie de bruits et de rêves forme quelque chose de plus qu’un simple vacarme.

 
AS
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