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La nuit ne tombe
pas sur Hong Kong. Néons, lumières d’immeubles
et de magasins, panneaux d’affichage et éclairage de
rues, l’île est toujours illuminée. Et quand
le ciel est couvert, une grande partie de cette lumière est
réfléchie par les nuages sur la ville, lumière
opalescente, nacrée, d’un orange rosé.
La nuit ne tombe pas sur Hong Kong, mais certains endroits sont
sombres après le coucher du soleil. Une petite ruelle à
l’écart des avenues, le dessous d’un pont de
chemin de fer, l’escalier extérieur menant à
la cave d’un vieil immeuble.
La nuit ne tombe pas sur Hong Kong, mais parfois l’obscurité
monte et suinte du sol et des recoins.
C’était une telle tâche d’ombre qu’Audrey
fixait des yeux un soir, comme en une transe.
La tombe l’appelait. Elle l’effrayait et tout
à la fois exerçait sur lui une attraction presque
physique, comme si l’espace s’était vidé
entre lui et ce trou dans le sol, un effet de succion.
C’était une peur irrationnelle, il le savait. Il
avait creusé la fosse lui-même le jour précédent,
en pleurs et sous la pluie, refusant de laisser ce soin aux hommes
d’équipage. Quatre heures passées à
s’enfoncer dans la terre molle saturée d’eau.
Les hommes de Britto Palatin l’avaient observé sans
mot dire, ne comprenant pas d’où lui était
venu cet immense chagrin, à lui, l’aventurier, l’inflexible
qui s’était à peine préoccupé
de parler au jeune garçon quand celui-ci était encore
en vie.
Il ne le savait pas non plus. Son monde, jusqu’alors bien
en ordre et compréhensible, était devenu une chose
mouvante et sans forme fixe à laquelle il ne pouvait plus
se fier. Son ambition, par exemple, ce besoin qu’il avait
connu jusque là d’imposer le respect partout où
il allait, avait semble-t-il disparu d’un coup, noyée
dans une marée de chagrin pour ce gosse qui était
le sien mais qu’il connaissait à peine. Peut-être
lui reviendrait-elle demain mais peut-être aussi serait-elle
remplacée par quelque autre attribut : une soif immodérée
de vin ou une piété à faire pâlir d’envie
Francisco Xavier lui-même, là-bas au Iapão,
à Kagoshima.
« Capitão ? »
Alvarez sursauta, et immédiatement sentit ses intestins
se nouer et son coeur se mettre à battre une panique dans
sa poitrine ; une main glacée descendit le long de son
dos et lui saisit les reins. Il crut un instant qu’il était
perdu pour de bon, qu’il avait fait déjà un
pas en avant, le premier de toute une succession qui allait le
jeter sur le cercueil de son fils pour l’entraîner
sous terre vers il ne savait quelle destination, alors que derrière
lui l’univers tout entier, l’herbe, l’île
et la mer, les arbres et les hommes et les ombres mêmes
qui les suivaient se désassembleraient comme un décor
de théâtre après la représentation.
« Capitão ? »
Mais non, il n’avait pas bougé. Le paysage gardait
encore cette apparence de solidité qui l’avait trompé
toute sa vie.
Ne sachant s’il devait se sentir soulagé ou déçu,
il répondit d’un signe de la tête et les hommes
se mirent au travail, emplissant la fosse.
L’introspection
n’avait jamais été son fort, ni le goût
pour la réflexion abstraite. Elle s’était toujours
expliqué le monde à l’aide d’histoires
et de rêveries mais celles-ci, à mesure que le temps
passait, prenaient un tour de plus en plus morbide qui la troublait
elle-même.
L’enterrement d’Alvarez était devenu un de ses
épisodes favoris, la tristesse du moment épousant
parfaitement celle presque permanente qui était la sienne
maintenant. La tombe du capitaine avait été creusée
à côté de celle de son fils, mort et enterré
sur l’île de Tin Lin deux ans auparavant. Elle aimait
à contraster le soleil de plomb de ce jour-là avec
le petit matin brumeux des funérailles de l’enfant.
Elle s’attardait sur les détails de la scène
avec une passion obsessive et presque obscène : la terre
qui s’émiette sur le pourtour de la fosse, les reflets
du soleil sur les vagues, la façon dont le promontoire de
l’île (où elle n’était jamais allée)
dominait les eaux du delta. Etrangère à l’auto-apitoiement,
elle ne pouvait pleurer sur elle-même mais elle devait souvent,
en émergeant de ces longues rêveries, essuyer les larmes
qui coulaient sur sa joue. « Idiote, va ! » se disait-elle
avant de reprendre le chemin de son appartement.
La première
poupée elle la conçut presque par accident ; un matin
dans la presque lumière de l’aube. Elle se souciait
peu de ranger ou de nettoyer plus que de raison la chambre qu’elle
louait à Kowloon. Vêtements et affaires diverses gisaient
çà et là sur le plancher, attendant le jour
de lessive, prenant souvent dans la pénombre des aspects
fantastiques qui alimentaient son imagination.
Un matin de juillet, l’un de ces tas forma une tête
grotesque. Le pan d’un chemisier tombé au dessus d’un
T-shirt divisait celui-ci d’un large rictus. De la chemise
même deux boutons formaient de petits yeux ronds de bonhomme
de neige ou d’ours en peluche tandis qu’un pli dans
le tissu suggérait comme un nez. Le T-shirt froissé,
recroquevillé en boule, couvrait la moitié inférieure
de ce visage d’une dentition énorme.
Audrey resta allongée quelque temps dans la pièce
sombre, le regard fixé sur cette tête posée
au sommet d’un tas de jeans et de sous-vêtements comme
sur un piédestal. Elle essayait en vain d’incorporer
ce personnage muet et souriant dans l’une de ses histoires.
Serait-ce l’un des compagnons du capitaine, fidèles
et batailleurs ? Ou Simão de Andrade, frère du grand
Fernão, pervers, esclavageur et colérique, trafiquant
d’enfants et de jeunes filles ? Mais non, elle ne parvenait
à insérer nulle part cette figure rieuse dans des
récits où le rire était habituellement absent.
Alors, comme la lumière changeait peu à peu et qu’elle
perdait rapidement de vue les contours de son nouvel ami, elle se
saisit du petit nécessaire de couture qu’elle avait
acheté quelques jours plus tôt et entreprit de fixer
ses traits de façon plus durable.
Et tout en travaillant
elle lui parlait, lui relatait un incident, une dispute dont elle
avait été le témoin deux jours auparavant dans
le restaurant où elle avait désormais ses habitudes
: deux hommes d’un certain âge, l’un Chinois,
l’autre, croyait-elle, Américain, s’étaient
disputé l’addition de leur repas commun. Le ton avait
été amical au début, et même enjoué,
mais il était monté rapidement, et le volume de la
dispute aussi, devant le refus de chacun de laisser payer l’autre.
Audrey aurait bien voulu se lever, entraîner à part
cet Américain qui n’avait pas l’air d’un
mauvais bougre au fond, et lui expliquer qu’il était
censé renoncer, après avoir protesté pour la
forme ; que l’autre, sous les yeux de ses collègues,
allait perdre la face s’il le laissait faire. Mais, comme
d’habitude, elle n’osa pas. Alors elle expliquait et
racontait la dispute à cette poupée de chiffon, sachant
que cette bouche gigantesque ne s’ouvrirait jamais pour se
moquer d'elle ou rapporter à quiconque les secrets qu’elle
lui confiait.
Elle ne s’était pas rendu compte à quel point
parler lui avait manqué tout ce temps. Elle décrivit
la scène avec force détails : les voix hautes, les
deux hommes trop proches l’un de l’autre, l’Américain
s’excusant mais ne cédant point, le Chinois perdant
rapidement son calme. Elle les avait trouvés presque amusants
sur le coup, se demandant quand les premières insultes allaient
être échangées.
«
Imbécile ! Imbécile et pervers ! » Alvarez
était blanc de rage et pouvait à peine parler, son
visage d’une pâleur morbide contrastait violemment
avec le noir de ses vêtements. Il semblait un cadavre portant
son propre deuil.
Ne se contenant qu’avec difficulté, il avait déjà
instinctivement porté la main au fourreau. Simão
de Andrade avait fait de même, le visage enflammée
de colère et d’humiliation. Cela aurait pu être
comique, ces deux visages, l’un blanc, l’autre rouge,
se faisant face sans même pouvoir parler, bégayant
d’indignation, torturés d’une haine si intense
qu’ils ne pouvaient plus l’exprimer par des mots.
Mais personne n’osait rire. Andrade était entouré
de ses lieutenants, les sycophantes habituels qui le suivaient
partout et tuaient sur un signe de lui. Alvarez avait assemblé
à la hâte quelques hommes sur lesquels il savait
pouvoir compter, les compagnons du premier voyage de 1513, certains
des soldats survivants des combats de 1517, des vétérans,
des durs qui lui faisaient confiance et le suivraient jusqu’au
bout. La salle du fortin pouvait à peine contenir autant
d’hommes, sans compter les enfants, assis sur le sol, réfugiés
dans un des coins de la pièce, sans compter non plus les
ombres, qu’Alvarez seul pouvait voir. Qu’un seul d’entre
eux sorte son arme du fourreau et ce serait un massacre.
Le capitaine portugais reprit son calme. Déjà il
avait humilié l’autre mortellement, continuer plus
avant ne servirait à rien. Pour rustre et immoral qu’il
soit, il n’en demeurait pas moins le frère du grand
Fernão Pérez de Andrade, envoyé de Sa Majesté
auprès de l’Empereur de Chine et ami de Rafael Perestrello,
lui même un cousin de Cristóvão Colombo. Il
se redressa et relâcha la poignée de son épée
tout en gardant les yeux fixés sur Simão, que celui-ci
ne prenne pas sa maîtrise pour de la faiblesse.
« Ton frère est là-bas, sur la côte,
à Cantão, ou peut-être même en route
vers la capitale pour rencontrer l’Empereur. Que penses-tu
qu’il aille lui arriver, une fois que la nouvelle de cet...
outrage aura fait son chemin jusqu’au palais ? Ne te soucies-tu
donc pas de sa sécurité ? »
« Pah ! » cracha l’autre. « Ces eunuques
jaunes n’oseront pas toucher à un cheveu de sa tête.
Avec nos couleuvrines, nous pourrions détruire leur armée
toute entière et ils le savent bien ! »
Le capitaine ne répondit pas ; ils avaient eu déjà
la même discussion un mois plus tôt, après
qu’Andrade, ivre à son habitude, ait giflé
un fonctionnaire local. Il ne semblait comprendre ni la puissance
ni l’immensité du pays qui leur faisait face, à
travers la baie, ni l’incroyable distance qui les séparait
du Portugal, ou même des forces coloniales à Malacca.
Il s’avança sans mot dire vers le coin opposé
de la pièce, s’arrêtant devant les enfants
terrifiés, agenouillés ou assis là. Sa colère
l’avait quitté maintenant. Cela faisait plusieurs
semaines déjà que la rumeur lui était parvenu
: Andrade achetait, pour son usage personnel ou pour les revendre
en Inde ou au Sri Lanka, des enfants et des jeunes filles des
environs et du continent. Mais ceux-ci étaient différents,
non pas de simples esclaves mais des enfants de bonnes familles,
de dignitaires locaux, dont la disparition entraînerait
des conséquences incalculables et peut-être la fin
des ambitions portugaises dans la région toute entière.
Il prit la main de la fillette la plus proche, l’aida à
se lever et la fit passer derrière lui à son lieutenant,
réprimant un frisson quand l’ombre de l’enfant
traversa son bras tendu, la torche pourtant à peine visible
effleurant sa joue. Il avait souvent remarqué que celle
des enfants brillait plus fort et plus haute. Tous bientôt
la suivirent et se retrouvèrent en sécurité
à l’extérieur du fort. Simão de Andrade
n’avait pas bougé.
Dernier de tous ses hommes, s’attendant à sentir
à tout moment la pointe d’une épée
s’enfoncer dans son dos, Alvarez quitta la pièce
sans un mot.
Maintenant ses
errances avaient trouvé un but, ses promenades une méthode.
Les yeux baissés, elle s’en allait de par les rues
de Hong Kong, cherchant du regard les recoins et les allées
et même parfois, quand elle croyait que personne ne l’observait,
les poubelles. Morceaux de chiffons, vêtements, robes ou chemises,
tout lui était bon. Elle avait prit l’habitude d’emmener
avec elle un gros sac plastique qu’elle emplissait chaque
jour au gré de ses trouvailles. Quand le sac était
plein, la promenade était finie et Audrey rentrait chez elle
façonner une nouvelle poupée.
Tout en cousant, et comme pour les consoler de la pointe de l’aiguille,
elle leur racontait des histoires, celles du capitaine Alvarez et
de ses hommes, héros tous, braves et forts. Dans le tissu
d’une jupe légère, d’un jaune tirant sur
l’orangé, elle avait coupé des dizaines de lanières
fines. Une fois terminée, chaque poupée recevait un
de ces rubans sur l’épaule droite (et une fois, par
erreur, sur la gauche) ; une décoration en récompense
de sa valeur peut-être, encore qu’Audrey n’aurait
su vraiment le dire.
Elle aimait
à se promener sur les ports et les docks, particulièrement
à Aberdeen, laide et industrieuse, pour passer en rêvant
les heures à regarder les bateaux, pêcheurs de bois
à la proue haute et sampans protégés de vieux
pneus. C’était toujours près de la mer qu’il
lui était plus facile de se replonger dans ce Hong Kong passé,
qu’elle semblait mieux comprendre que le présent. Face
aux vagues et aux sillages des navires, elle reconstituait du mieux
possible la vie de ces aventuriers venus comme elle de l’autre
bout du monde, pour, profitant de l’isolationnisme de l’une
et de l’autre, trafiquer entre la Chine et le Japon.
Elle passait donc de plus en plus de temps sur ou près de
l’eau, assise sur une promenade ou une jetée, faisant
comme une touriste un tour de sampan ou une traversée inutile
en ferry. Par deux fois même elle fit le voyage à travers
la baie pour aller à Macao, où Jorge Alvarez était
enterré.
Le capitaine portugais était arrivé cinq cents ans
plus tôt, le premier Européen à visiter la région.
Il était demeuré dix mois de l’autre côté
du delta, à Macao. Plus tard il allait revenir par trois
fois pour commercer avec les autorités chinoises avant de
mourir à Tin Lin en 1521.
Mais d’autres l’avaient suivi, attirés par les
richesses de la Chine, échangeant argent et cuivre contre
soie et porcelaine, ils allaient fonder sur le commerce et l’échange
les bases de Macao et de Hong Kong.
Cela faisait
six mois maintenant qu’Audrey était à Hong Kong
et, ne parlant pas la langue locale, la solitude forcée où
elle vivait, bien qu’entourée de tant de gens, lui
pesait plus qu’elle ne pouvait se l’avouer. Décidément,
rêver toute éveillée était plus attrayant
que de vivre ainsi sans parler à personne. Elle se rejouait
sans cesse les mêmes scènes de ce passé onirique,
consacrant le plus clair de son temps à l’élaboration
d’un fantasme de plus en plus complexe qui se surimposait
en permanence à la réalité: l’arrivée
d’Alvarez et de son équipage, les premières
négociations, longues et difficiles, avec les pouvoirs locaux,
les dix mois passés à explorer la région et
à déjouer les pirates formaient autant de tableaux
où il lui était possible de s’immerger des heures
durant. Elle aimait et pleurait, se désespérait, riait
et triomphait avec ses héros ; elle rageait aussi avec eux
contre la stupidité des hommes et le prosélytisme
insensé de ces prêtres catholiques portugais qui au
tournant du siècle allaient précipiter la fermeture
des ports japonais et le déclin de la colonie.
Il réfléchissait,
regardant en silence le delta de la rivière des Perles.
Il lui avait fallu plus d’une heure pour marcher jusqu’ici,
le point le plus haut de tout Tin Lin. Il ne le savait évidemment
pas mais ce serait à cet endroit précis qu’il
allait devoir, cinq ans plus tard, creuser la tombe de son fils.
Ce serait ici aussi que, deux ans après, les hommes d’équipage
de Britto Palatin iraient placer sa propre tombe, et planter son
Padrão. Là-bas, vers le sud-est, était l’emplacement
de ce fort qu’il aiderait à bâtir lors de sa
prochaine visite et où lui-même et Andrade allaient
éviter de justesse de se gorger du sang l’un de l’autre.
Tout cela, il l’ignorait ; il venait là parce qu’il
aimait la vue et qu’il pouvait y être seul. Les ombres
semblaient préférer les groupes et ne s’éloignaient
jamais beaucoup des habitations.
Peut-être devenait-il fou ? Combien de lieues un homme pouvait-il
interposer entre lui-même et tout ce qui lui était
cher, sa famille, son pays, son langage même, et espérer
conserver sa raison ? Les prêtres répétaient
à l’envi qu’il n’était pas d’endroit
maudit pour un chrétien pour peu qu’il ait la foi
mais il n’en était plus aussi sûr. Quel genre
d’endroit était-ce là qui vous forçait
à craindre vos rêves ?
Ses rêves. C’était là que les ombres
étaient apparues la première fois, quelques semaines
après son arrivée sur l’île. Elles ne
faisaient rien, elles ne faisaient jamais rien, se contentant
d’observer sans juger ni rien dire ses fantasmes nocturnes.
Jorge ne se faisait pas d’illusions, ne se savait rien d’exceptionnel
et doutait que ses rêves soient en rien différents
de ceux des autres hommes. Comment méritaient-ils alors
ces spectateurs muets et évanescents, éclairant
de leurs torches les moindres recoins de son crâne ?
Non, les rêves eux-mêmes n’étaient pas
en cause ; ils n’avaient même pas beaucoup changé
depuis le début du voyage : la mixture habituelle d’événements
récents et anciens, de peurs et de désirs, mêlés,
transformés par la nuit. C’était cet endroit
qui était le coupable.
Huit mois maintenant qu’il avait passé dans l’île
et aux environs. Huit mois, avec pour toute compagnie deux marins
portugais rustres et incultes, et un équipage malais avec
lequel il ne pouvait communiquer qu’en un pidgin infâme.
Il en était venu à attendre avec impatience les
visites de l’émissaire du gouverneur de Cantão,
ce paon laqué et parfumé dont les hommes se moquaient
a l’envi. Au moins était-il capable de converser
intelligemment, une fois franchie la barrière du langage.
Ils passaient maintenant la durée de ces visites en une
sorte d’escrime verbale, chacun essayant d’obtenir
le maximum de concessions et surtout d’information de la
part de l’autre, tout en en révélant lui-même
le moins possible. A sa grande surprise, le capitaine s’était
révélé relativement adepte de ce jeu et avait
gagné, il le croyait, le respect de son adversaire. Lui
qui s’était toujours vanté de sa droiture
et de son franc-parler !
Mais ces visites étaient courtes et peu fréquentes
et le reste du temps le capitaine demeurait seul avec ses pensées.
Etait-ce si étonnant dans ces conditions qu’il ait
ainsi des visions ?
Les ombres maintenant étaient partout où il allait,
bien qu’à peine visibles, partout où il y
avait des hommes, des femmes ou des enfants, qu’elles semblaient
suivre à peu de distance. Silhouettes à peine visibles,
comme faites de fumée, elles éclairaient leur chemin
à l’aide d’une flamme sur l’épaule,
qu’Alvarez au début avait prise pour une torche dans
leur main droite. Dans la réalité comme dans ses
rêves elles ne disaient jamais rien et n’agissaient
pas plus, et les autres habitants de l’île ne semblaient
pas conscients de leur présence.
Alvarez non plus ne disait rien. Qu’il soit dérangé,
peut-être ; que ça se sache, c’était
une autre affaire. Bientôt, très bientôt peut-être,
il rebrousserait chemin et si Perestrello, l’année
suivante ou celle d’après, voulait de nouveau l’envoyer
auprès des Chinois en émissaire, comme il semblait
en avoir l’intention, le capitaine insisterait pour emmener
avec lui quelqu’un à qui il puisse parler.
Son plus jeune fils serait bientôt lui-même en âge
de faire le voyage. Il était temps pour le garçon
d’apprendre les ficelles du métier. C’était
décidé, l’année suivante ou celle d’après,
Alvarez l’emmènerait avec lui.
Pour aller à
Hong Kong, Audrey avait chargé son dos d’un gros sac
et son existence future d’espérances si vagues, si
nébuleuses, qu’elles n’étaient guère
plus que des rêves ; trop souvent la seule défense
que les rêveurs ont contre le monde.
Elle avait aussi, comme elle aimait à dire, pour «
rencontrer » Hong Kong, alourdi son cerveau de faits sans
intérêt et de clichés sans nombre, ce qui est
la revanche que le monde prend sur les rêveurs.
Car elle ne
voulait pas simplement connaître Hong Kong, ses lieux et ses
gens. Contaminée autant par ces clichés littéraires
que par ce romancier qu’elle n’avait jamais vu, n’avait
jamais fait que lire et qu’elle croyait aimer, elle voulait
rencontrer la ville, la comprendre et pouvoir promener son regard
sur la ligne de son horizon, sur les sommets des toits et les vallées
des rues comme un lecteur aveugle promène ses doigts sur
les reliefs du braille.
Aussi, les premiers
temps, n’ayant que peu à faire et personne à
qui parler, Audrey marcha beaucoup ; comme si pour connaître
une ville, un endroit, un pays, il suffisait d’apprendre la
disposition des lieux. Comme, avant de partir, elle s’était
gorgée de l’histoire de Hong Kong (sans beaucoup de
résultats pratiques d’ailleurs : l’ignorance
des habitants de l’île pour leur histoire même
récente étant légendaire, la connaissance qu’Audrey
avait de celle-ci, maintenant presque encyclopédique, ne
servait paradoxalement qu’à la démarquer un
peu plus de la mentalité ambiante), elle assouvissait désormais
une soif de géographie.
Elle prenait
le bus, le tram ou le train, mais le bus le plus souvent, qui lui
semblait plus démocratique, plus populaire, plus asiatique
aussi peut-être. Si elle avait assez vite appris à
distinguer les parties importante de l’endroit – Kowloon,
Hong Kong, Central, New Territories, etc... – le reste continuait
encore à lui échapper. Ces noms chinois de districts
et de rues, même épelés à l’occidentale,
ne parvenaient qu’avec difficulté à s’imprimer
dans son cerveau européen. Aussi, si les impressions qu’elle
avait gardées de beaucoup de ces voyages d’un jour
étaient souvent vivaces, elles ne pouvaient vraiment être
qualifiées de souvenirs. Cette pagode superbe au milieu d’un
dédale de rues tranquilles, cette maison de thé où,
après avoir passé près de dix minutes à
tergiverser, elle était enfin entrée, ce jardin botanique
centré autour d’un padrão portugais, où
étaient-ils vraiment ? Comment les retrouver ? Peut-être
aurait-elle dû prendre des notes ou tenir un journal. Mais
non, c’était là un cliché auquel elle
refusait encore de s’abandonner.
Peu à
peu, pourtant, Audrey en vint à connaître, non pas
la ville elle-même, mais certains endroits où elle
pouvait se laisser aller à se sentir à l'aise. Un
restaurant sur Wan Chai, une maison de thé où elle
prit ses habitudes (pas la même, hélas ; elle aurait
beaucoup donné pour retrouver celle-ci, que la ville avait
engloutie), les marchés sur Temple et Reclamation Streets
où elle allait souvent sans jamais rien oser acheter mais
où, en un rare moment de courage, elle consulta un jour une
diseuse de bonne aventure. "English spoken here", affirmait
la notice épinglée sur la porte.
Bizarrement peut-être, Audrey aimait aussi les restaurants
à Dim Sum, ces gigantesques cacophonies de tables, de trolleys
et de familles étendues où tout mot échangé
l’est à tue-tête. Il était facile pour
elle de s’y perdre, de commander en pointant du doigt, de
rester anonyme et de s’oublier au milieu du bruit.
Elle aurait
aimé encore rencontrer Paul, un jour, au détour d’une
rue, mais quelque chose avait changé. Ses livres, elle les
lisait et les relisait encore mais, désormais confrontée
à la réalité de la ville, ils lui semblaient
moins être un commentaire sur Hong Kong, une élucidation
de la cité, qu’une couche supplémentaire de
mystère, un puzzle de plus qu’il lui fallait résoudre
ou déchiffrer. Elle en rêvait toujours mais elle ne
pensait plus qu’il était de son destin de retrouver
ce Paul qu’elle n’avait après tout jamais vu,
auquel elle n’avait même jamais parlé, ce PVK
dont elle avait un temps coutume de dire que ses livres avaient
changé sa vie. Hong Kong peu à peu la dépouillait
de ses clichés et, faisant face chaque jour à la masse
des rues et des gens, sa croyance dans les pouvoirs du destin avait
cédé la place dans sa vision du monde à une
meilleure compréhension des lois de la statistique. De raison
de son voyage, il en était devenu un moyen possible : elle
voulait que quelqu’un lui explique enfin cet endroit et ces
gens.
Car Hong Kong, la ville, lui échappait aussi et toujours
; elle en connaissait l’histoire : sa fondation, ses hauts
et ses bas, ses drames et ses reconstructions multiples. Et les
mois passés à vagabonder au long des rues commençaient
à porter leur fruit. Audrey devenait même peu à
peu une sorte d’experte de la cuisine locale, qu’elle
préférait d’ailleurs à toutes les autres
traditions culinaires de la Chine. Mais si les connaissances triviales
s’accumulaient, il lui semblait être toujours aussi
éloignée de toute véritable compréhension.
Ce fut à
cette époque qu’elle ressuscita Jorge Alvarez.
(Il lui avait
toujours été plus facile de rêver que de vivre
et, dans une ville où vivre, vraiment vivre, demandait un
tel effort, elle allait enfin abandonner, trouvant plus facile de
rêver sa vie.)
En lui se concentraient
ces qualités qu’elle trouvait essentielles, un courage,
une volonté dont elle pensait manquer. Elle fit de lui un
être composite, un mélange, un archétype de
tous ces marchands, soldats, explorateurs et trafiquants qui, des
siècles auparavant, avaient fondé la ville. Peut-être
aussi s’en voulait-elle obscurément d’avoir raté
ce temps pas si lointain où la Chine ne s’était
pas donnée toute entière au mercantilisme, où
elle avait repoussé de côté, aux deux extrémités
du delta de la rivière des Perles, ces influences et ces
échanges dont elle ne voulait pas mais ne pouvait se passer.
Elle se souvenait souvent de ce mot de PVK, se désolant d’avoir
raté de vingt ans l’âge d’or de la ville
même s’il se réjouissait de ses beaux restes.
Alvarez devenait alors un mannequin, une marionnette qu’elle
manipulait dans ces rêves éveillés qui emplissaient
ses heures. Contrairement à ces poupées qu'une fois
achevées elle laissait traîner et s’entasser
sans plus y toucher dans les coins de sa chambre, à lui elle
revenait sans cesse, jouant et rejouant avec lui et les autres les
mêmes scènes et les mêmes incidents. Et elle
cousait tout au long.
Il était
content de mourir maintenant.
Le prêtre à côté de son lit qui l’exhortait
au salut de son âme, lui enjoignant de renoncer au monde
matériel, lui apparaissait tout à fait superflu.
Lui-même ne parlait plus qu’avec difficulté,
aussi ne tenta-t-il pas d’expliquer à l’autre
que la mort n’éveillait en lui aucune peur, qu’advienne
que pourra, Royaume des cieux ou ténèbres éternelles,
il les embrassait pareillement, que c’était justement
ce monde matériel, qui lui était désormais
incompréhensible, étranger, qu’il voulait
quitter.
Le sang qui s’écoulait de sa blessure lui semblait
abreuver une autre partie de son être, une partie jusque
là desséchée, un espoir qu’il n’avait
plus connu depuis longtemps, depuis le moment exact où,
huit ans auparavant, il avait mis le pied sur l’île.
Il jeta un oeil autour de la chambre. Comme si a population de
l’île toute entière s’y était
assemblée pour le regarder mourir. Même cet imbécile
d’Andrade était présent, alors que chacun
ici le soupçonnait d’avoir porté le coup d’épée
fatal.
Mais Alvarez ne s’en souciait pas. Il avait longtemps cru
que si la vie lui était devenu un fardeau, il le devait
à la mort de son fils, lors de son voyage précédent.
Par la suite, il en était venu à accuser les batailles
de 1517 et les horreurs dont il avait alors été
le témoin. Souvent aussi il avait pensé qu’Andrade
et ses machinations sans fin étaient ce qui lui avait gâché
l’existence. Mais maintenant l’approche de la mort
lui avait retiré toute illusion. Quelque chose pesait sur
cet endroit, quelque chose dont lui seul apparaissait conscient
et qui lui oppressait l’âme. Parfois il pensait que
c’était l’amassement des possibilités
futures.
Contrairement à Simão, il s’efforçait
de ne jamais oublier le continent qui commençait ou se
terminait là-bas à l’embouchure du delta.
Il avait lu les récits des voyageurs ; les dimensions énormes
de la Chine, ses populations innombrables, ses appétits
attendant leur satiété ne quittaient jamais son
esprit. Le delta était la bouche de cet ogre, son avenir
était assuré. Mais c’était cet avenir
même qui pesait sans merci et sans fin sur Jorge Alvarez.
Les ombres étaient l’incarnation de ce futur. Les
ombres et leur flamme sur l’épaule. Plus que les
gens, amis et ennemis, elles emplissaient la pièce. Elles
ne se contentaient plus de suivre les hommes et les femmes autour
de lui, elles s’absorbaient désormais peu à
peu en eux. Les bras de chaque silhouette s’enfonçaient
dans les bras de celui ou de celle qu’elle suivait. Les
têtes de fumée se mêlaient aux têtes
de chair et bientôt s’y confondraient entièrement.
Chacun de ceux qui déambulaient dans la pièce avait
ainsi un double qui le suivait et se mélangeait lentement
à lui, marchant du même pas, dans son dos. Alvarez
se demanda pour la centième fois s’il était
doté lui aussi d’un tel sosie, derrière lui
suivant et imitant ainsi chacun de ses gestes et qu’il ne
verrait jamais.
Son regard mourant s’attarda sur Simão. Pour la première
fois il remarqua que, seul parmi tous ceux qui étaient
présents, l’ombre d’Andrade portait sa flamme
à l’épaule gauche.
Un signe, se dit-il. Sinistre. J’aurais dû me méfier
depuis le début.
Elle ne connut
pas d’épiphanie, pas de moment précis où
elle se serait éveillée de sa vie et aurait décidé
de « faire quelque chose d’elle-même »,
comme ses parents aimaient à l’en exhorter.
Peut-être était-elle tombée à court d’histoires
après tout et le monde des rêves perdait-il de son
attrait. Peut-être même, comme elle devait l’affirmer
par la suite, s’était-elle tout simplement retrouvée
à court de rubans orangés.
Elle cessa de coudre ses poupées. Les fantaisies sirupeuses
qu’elle avait bâties avec tant de soins lui étaient
devenues pesantes et encombrantes autant que la réalité
et elle s’aperçut qu’elle n’y trouvait
plus le même plaisir. Elle ne pouvait pas s’empêcher
de rêver tout à fait, c’était encore là
qu’elle rencontrait le plus de gens, mais elle abandonna presque
totalement les siècles anciens de la fondation de la colonie
et se tourna vers le futur, ce qui n’est jamais difficile
à Hong Kong. Peut-être cette juxtaposition des ports
et des marchés et de la modernité résolue et
triomphante évoquait-elle pour elle un peu de Blade Runner
et des space operas de Catherine L. Moore qu’elle avait toujours
aimés ; toujours est-il qu’Audrey se mit de façon
hésitante à rêver le futur de la ville.
(Elle se mit
aussi à prendre des cours de cantonnais qui, s’ils
furent sans réels résultats pratiques, lui permirent
néanmoins de dire bonjour et merci dans la langue locale
et plus tard, quand elle fut de retour en Europe, d’épater
ses amies en leur apprenant à compter sur leurs doigts en
chinois. Elle tenta même une fois ou deux sa chance dans les
bars de Kowloon qu’elle avait jusque là toujours trouvés
trop intimidants. Elle se félicita de son courage et n’y
revint pas.)
Elle ne s’essayait
pas, n’avait jamais trouvé beaucoup d’attrait,
à l’originalité. Le futur de Hong Kong n’était
pas très différent de son passé. Un port, une
station dans l’espace où les marchands se le disputeraient
aux pirates, souvent à l’intérieur de la même
personne. Les habitants de la colonie transposant entre les étoiles
leur expérience de point de contacts entre les civilisations.
Ces vingt ans dont PVK parlait n’auraient jamais de toute
façon été suffisants pour Audrey. Elle aurait
voulu voir Hong Kong cinquante, cent, cent cinquante ans auparavant.
A défaut de cela, elle imaginait Hong Kong dans les étoiles,
un nouvel âge victorien mêlant vices débridés
et conventions rigides, fortunes miraculeuses et faillites instantanées,
les appétits d’une civilisation de la vapeur propulsés
au milieu des Intelligences Artificielles, un temps où des
capitaines audacieux navigueraient de nouveau de ports en ports
et éblouiraient tous par l’exemple de leur courage
et de leur moralité incertaine.
Vint le temps
où, l’argent venant enfin à lui manquer, elle
dut repartir. Elle aimait à croire qu’elle avait changé
et peut-être même ne se trompait-elle pas. Toujours
est-il que la solitude avait cessé de lui peser. Elle avait
appris à la meubler de bruits, d’outrages et d’aventures
et à travers ceux-ci avait réussi à apprivoiser
un peu la ville. Dans l’avion qui l’emmenait vers l’Europe,
on lui avait attribué un siège dans la travée
centrale et elle ne put pas, en partant, jeter un dernier regard
sur Hong Kong. Elle connut un bref moment de colère, un sentiment
d’injustice auquel elle résista consciemment. Qu’importe,
se dit-elle, Hong Kong de toute façon mérite plus
qu’un simple coup d’oeil. Elle se souvint aussi qu’à
l’arrivée déjà le temps était
couvert et elle n’avait pu voir la ville du haut des airs.
Elle s’en estimait heureuse maintenant, tout ce qui diminuait
Hong Kong lui apparaissant comme un sacrilège. Elle aurait
bien voulu néanmoins regarder l’île une dernière
fois et elle regretta encore de n’y connaître personne
assez intimement pour lui dire adieu.
Elle savait qu’elle ne reviendrait pas. Elle savait aussi
désormais qu’une seule personne ne pouvait espérer
comprendre cette ville trop grande et populeuse ni même jamais
s’y trouver totalement à l’aise. Chacun de ses
visiteurs comme de ses habitants devait s’en accommoder, s’y
faire une niche et ajouter son histoire au tas des destinées
communes. On ne pouvait qu’espérer en fin de compte
que cette cacophonie de bruits et de rêves forme quelque chose
de plus qu’un simple vacarme. |