Dans un des corridors non loin de là, une
jeune femme d’entretien, Esperanza, embauchée depuis
peu dans les salles des marchés, passe la serpillière
des toilettes pour cochons mal torchés jusqu’aux marches
de l’escalier principal de Wall Street. Ce travail de l’ombre,
insignifiant à leurs yeux, est réalisé avec
minutie et sérieux. Cette chèvre aux yeux de braise,
aux courbes alléchantes et ensorcelantes, fait tourner les
têtes de tous les cochons qu’elle croise sur son passage.
Bien entendu, ni la serpillière, ni l’odeur de la javel,
ni même sa tenue horriblement dégradante ne sont la
cause de ces torticolis de porcins. Seule cette beauté en
suspension enchevêtre les âmes du NASDAC, jusqu’à
les rendre folles.
Dans une immense salle de réunion à
quelques miles du cœur de New York, une association de petits
porteurs, moutons asservis, s’est réunie pour présenter
le bilan des rentabilités obtenues au cours de l’année
écoulée. Entre deux planches pleines de couleurs et
de graphes économiques, ces vieux moutons retraités
comptent et recomptent les dividendes qui viennent compléter
leurs si misérables retraites. Parmi eux, Beth et Roy parcourent
le contenu du dossier qu’on leur a remis en entrant. Quelques
centaines de dollars par ci, une trentaine d’autres par là,
et le compte y est. Finalement, si l’on soustrait le taux
d’actualisation et le versement à l’intermédiaire
banquier, il n’en restera que peu sur leur compte en banque.
Relâchant la pression de son pouce sur la calculatrice, Beth
prend alors son regard absent d’usage ; le regard de celle
qui n’est plus vraiment là, le regard de celle qui
ne veut plus voir les évolutions aléatoires de sa
vie. Roy déteste ces moments où sa femme, au lieu
de réagir, s’enferme dans une paralysie et un mutisme
total, refusant ainsi de voir la réalité en face.
Cette fois-ci, il en sera autrement. N’attendant nullement
la fin de la présentation, Roy se lève, s’extirpe
de l’alignement rigide des petits porteurs, assis en rang
d’oignons devant l’estrade des tribuns, tirant avec
lui sa femme, poids mort pour l’instant…
La serpillière d’Esperanza virevolte
dans l’urine, autour des cochons péteurs et riant de
leurs immondices. L’un d’entre eux, encore plus porc
que le plus cochon des cochons, aère vulgairement sa braguette
un instant, se figeant devant la chèvre en besogne, lui hurlant
dessus comme une chienne qu’il serait temps qu’elle
passe à table. Au même instant, George pénètre
dans les cabinets et interrompt le beuglement de l’outrancier
par un regard sombre et épais. Sa réputation, son
rang dans les institutions, rendent George intouchable. Personne
ne pourrait s’opposer à son bon vouloir dans cet établissement.
Il est, nous pouvons le dire maintenant, le plus net et le plus
chic cochon de la place. Le vociférateur, se sentant mal
embarqué, remballe sa bidoche dans son froc et s’extirpe
sans mot du lieu du crime. Esperanza aurait bien voulu embrasser
son prince charmant pour le remercier de la noble attitude affichée,
mais cela ne se fait pas : une chèvre restera toujours une
chèvre et ce cochon vaut bien plus que cela, il a du museau
et une réputation qui ne peut être salie par des embrassades
à la sauvette dans des lugubres toilettes. Mais la poitrine
généreuse d’Esperanza oblige George à
lui proposer un peu de repos dans son bureau, à sa prochaine
pause, si elle le souhaite. Elle acquiesce.
Trois par trois, avec l’énergie d’un
conquérant, Roy escalade les marches de Wall Street avec
l’envie d’en découdre et de montrer à
Beth qu’il ne faut jamais se résigner comme elle ose
le faire. Il marmonne des remontrances à demi-mot car il
sait qu’elle n’entendrait de toute façon rien
de ses sermons. Arrivés dans le hall principal, un bouquetin,
une sorte de mouton avec de grandes défenses, les empêche
d’aller plus loin.
LE BOUQUETIN
Où comptez-vous aller, p’tits moutons de province ?
ROY
Je vous prie de nous parler sur un autre ton,
Vous n’étiez qu’agneau que déjà
j’étais au front,
Me battant pour la patrie avant qu’on me pince.
Les ennemis me torturèrent à petit feu,
Mais mon courage en sortit grandi par l’épreuve,
Et je viens me battre devant vous pour la veuve
Et l’orphelin qui meurent du libéralismeeuuh…
Devant sa verve intacte malgré les années,
le bouquetin ne sait rien ajouter et laisse passer les deux vieillards
vers les élévateurs. Beth serre très fort son
petit Roy adoré, admirative de son culot et de cette énergie
sans cesse renouvelée.
BETH (à
la caméra, en aparté)
C’est tout cela que j’aime chez lui, son éloquence,
Son énergie qui vient de là, qui vient du blues,
Son verbe qui étale l’adversaire dans la bouse,
Et qui l’installe au-dessus des moutons en transe.
Oh, mon chéri, que serais-je sans ta protection ?
Une brebis sans âme ni champ transgénique,
Une pauvre sans goût à la vie capitalistique ?
Oh, mon Roy, je te dois respect, admiration.
"Shut up, Beth, lance Roy en la poussant dans
l’ascenseur, aujourd’hui, nous devons sauver le monde
de ses pourritures." Accompagnant le geste à la parole,
il montre l’étrange épaisseur de son long manteau
à sa femme, qui ne saisit pas l’effroyable destin de
son mari. Aujourd’hui, Roy sera un kamikaze pour la patrie,
pour le bien, pour libérer le monde du libéralisme.
Détruire de l’intérieur la fourmilière,
pénétrer au plus profond de cette boucherie et liquider
tous les cochons du grand capital. Telle est la mission de ce vieux
bouc, trop longtemps resté mouton aux yeux de tous, et notamment
de sa femme.
Deux coups secs et brefs précèdent
un "Entrez" accueillant. Comme prévu, à
la fin de son service, Esperanza a rejoint George dans son bureau-chambre
au-dessus de la salle des marchés. Après avoir passé
deux assistantes et trois gardes du corps, la voilà seule
face à son héros du jour. Personne ne peut savoir
en cet instant lequel des deux est le plus angoissé. Esperanza
observe la baie vitrée donnant sur New York, tandis que George
se place un mètre juste derrière elle pour apprécier
ses courbes asiatiques…
GEORGE
Cette baie vitrée teintée,
La vue imprenable,
Comme vous, sans exagérer !
ESPERANZA
Beau triste menteur
Je ne suis pas une vue,
Mais votre malheur.
Il ne manquerait plus qu’une demi-douzaine
de caméras et un "Coupez" bien placé, pour
se croire dans une publicité d’un shampoing qui le
vaut bien, au moment où, touchée par la grâce,
Esperanza se retourne violemment vers George, accompagnée
par ce mouvement sauvage des cheveux qui viennent s’échouer
le long de sa poitrine tendue, offerte à lui. C’est
dans ces moments que nous aimerions tous avoir le bon mot, la phrase
romantique venue de nulle part, une allusion à une fleur
unique que l’on trouve dans les massifs alpins, un couplet
sur un poète mythique enterré dans un cimetière
parisien, ou le refrain d’un groupe de rock de la nouvelle
scène anglaise traduit en esperanto. Mais point de tout cela,
un cochon restera toujours un cochon, malgré toutes les allures
qu’il ose se donner. Et dans un élan généreux
mais bancal, il lui dit :
GEORGE
Vous êtes trop…
ESPERANZA
Chut, imbécile ! Embrasse-moi.
L’ascenseur fait ding selon Beth, et dong
selon Roy, car son appareillage lui envoie des larsens violents
qui finissent par le rendre encore plus sourd qu’il ne l’était
avant d’être appareillé. Aucun comité
d’accueil pour nos deux septuagénaires à quatre
pattes, mais une odeur de café s’évadant de
la pièce d’à côté. La voie est
libre. A quelques mètres de là se dresse la porte
du Big Boss, celle du célébrissime self made man George
Unlawski, jeune cochon hongrois qui s’est construit en moins
de vingt ans un empire dans la finance et a encore démontré
qu’à l’aube du troisième millénaire
le rêve américain était toujours possible. "Mais
de quel rêve parle-t-on vraiment ?" se dit Roy en sortant
son double canon scié.
ROY (en
alexandrins bancals et approximatifs)
Le rêve de toutes ces chèvres, de ces moutons,
De travailler plus pour gagner plus de salaire !
Ne voient-ils pas que la croissance ne rémunère
Plus la valeur travail mais enrichit les cochons ?
En se répétant ces derniers mots,
Roy se demande quel démon gauchiste habite son pauvre corps
de libéral, à moins que ce ne soit les premiers pas
de la sénilité. "Non, lui répond Beth,
tu as le droit d’être américain et de penser
à autre chose qu’à l’argent ! Tu es mon
roi, mon sauveur, ma… - Shut up, Beth, lance à nouveau
Roy, je te rappelle que nous avons un affront à laver pour
la cause mondiale." A ces mots, elle fond et lui sort les cartouches
de son sac à main.
La ceinture a rejoint les chaussures, chaussettes,
soquettes, chemise et chemisier dans la faune criminelle des habits
déchirés par l’amour. Le cochon se tape malheureusement
vulgairement la chèvre et aucune description ne pourra altérer
l’horreur de cette scène (par souci de préserver
une certaine décence à la narration, une autocensure
a été effectuée). Néanmoins, les chants
orgasmiques animaliers viennent rejoindre les larsens impitoyables
de l'appareillage de Roy. Plus de doute, il ne s'agit plus d'un
ding ou d'un dong, mais bel et bien d'un "ouing", d'un
"encorong", et d'un "Georginou c'est trop bong".
La porte entrouverte, le couple de moutons observe avec intérêt
et amusement la position contorsionnée du cochon à
cheval sur ce qu'il reste d'une chèvre. Après le choc,
l'attraction de cet agrégat de sphinx fige nos deux observateurs.
ROY
Si l'ennemi change de visage, charge à moi,
De changer aussi d'armement pour ce défi.
Mon canon, devant une telle pornographie,
Sera remplacé par la sainte caméra.
La rougeur est venue farder les joues ridées
de Beth, à mesure où George intensifie ses hurlements
porcins. Du sac à dos, Roy extirpe le caméscope et
se met à filmer. Pour le bouquet final, Beth s'est agenouillée
et caresse les pieds de son mouton sans décrocher un instant
son regard de cette chèvre heureuse, Esperanza, qui, écrasée
et rassasiée, supporte de moins en moins bien l'assaut branlant
du cochon qui finit enfin par tituber dans une délivrance
bruyante et odorante.
"- Partons. Tout est dans la boîte, nous allons être
riches, Beth, lance Roy en s'éclipsant vers l'ascenseur.
- Tu ne me l'as jamais fait ça, à moi, Roy, tu ne
me l'as jamais fait.
- Shut up, Beth, tu vois bien que c'est du porno. Cette chèvre
est une actrice spécialisée. Ça ne lui a pas
plu plus que ça. C'est flagrant."
Dans l'ascenseur, dans le silence des dizaines d'étages
traversés, Beth regarde le sol, toute tremblante, elle se
frotte contre son Roy.
"- On rentre à la maison, Roy ?
- Oui. Beth ! Je crois qu'on a bien fait.
- Quoi ? De les filmer ?
- Non, de ne pas les tuer.
- Oui, tu as eu raison. Nous ne sommes pas des bêtes !"