J’ai soif,
dix jours sur le canot. Plus d’eau ; enfin, plus que de la
salée. La langue collée au palais, les yeux gonflés
par le sel, tout brûle. Je n’en peux plus, cela va se
terminer de cette abominable façon. La nuit tombe, enfin
un peu de fraîcheur, et les étoiles comme compagnons
de route. La Vestale a coulé en quelques minutes, un choc,
une voie d’eau causée par quelque créature des
abysses venue chasser en surface et désireuse d’éprouver
la solidité de cet étrange objet posé sur l’océan.
Maudite bête, moi seul ai survécu.
Soudain, quand
le soleil se noie définitivement dans la mer, la barque semble
décoller de l’eau, comme poussée par un geyser
impétueux. Allongé sur le fond de planches rugueuses,
je rêve que l’on soulève mon esquif comme un
catafalque, que l’on me porte en terre sur les épaules
solides d’indigènes bronzés. Un petit poisson
d’argent vient claquer contre mon front, puis un second, comme
si l’océan voulait me faire reprendre mes esprits.
Je me rassemble, me redresse et jette un coup d’œil par-dessus
bord... Je ne rêve pas ! Le canot paraît porté
par une masse argentée qui bouillonne dans les flots et qui
semble s’amuser à me projeter dans les airs. Je devine
la terreur d’un banc de chinchards communs, de l’espèce
Trachurus trachurus, sans doute pris en chasse par un prédateur
fantastique : pour que se forme ainsi près de la surface
un tel bloc de chair vive, propre à soulever une embarcation
telle que la mienne, c’est qu’un danger sans nom guette
ces poissons. La barque tangue, se disloque, je ne vois plus rien
dans les derniers rayons du soleil agonisant, seules les lueurs
des ostéichthyens en panique composent une écume de
vif-argent sous mes pieds entre les planches disjointes. Je vous
dis adieu, il est temps pour moi de rejoindre les flots de cartilage,
mon esquif s’ouvre en deux, je plonge dans la masse en fusion.
2.
Où notre héros constate un bien étrange phénomène.
Dans le rêve
de l’eau, plus de limite, je m’enfonce sans un bruit
dans la nuit aquatique. Après avoir été consciencieusement
avalé par le banc de chinchards que je traversais comme on
passe un organique et grouillant tamis, je coule à pic, les
yeux grands ouverts sans distinguer le prédateur intrépide
qui avait causé tant d’effroi à mes naufrageurs
argentés. Je me noie donc, ou je le suis déjà
puisque je ne parais pas suffoquer le moins du monde. Un vaste calme
me submerge comme une lame de fond et je pousse un cri désespéré
qui porte si loin qu’un paisible Gobius cruentatus ou gobie
à bouche rouge me jette un regard étonné. Nulle
bulle ne se forme à mes lèvres quand je hurle ma tragique
exclamation, le son me paraît porter comme sur la terre ferme.
J’ai définitivement rejoint les abîmes et ma
pauvre cervelle privée d’oxygène dans les derniers
sursauts de ma conscience égarée me propose sans doute
l’impression d’une mort apaisée et indolore.
Et dans cet instant infinitésimal que dure mon agonie, mon
esprit s’amuse à poursuivre l’aventure. Continuant
ma chute pendant quelques minutes, j'entre tête la première
dans la canopée sous-marine : les longues tiges de laminaires
s'ébattant mollement au gré des courants m'accueillent
sans un bruit et c'est tout en douceur que je reprends pied au fond
de l'océan.
3.
Où notre héros découvre d'insolites parages.
Le sol est sableux,
quelques rochers servent d'amarrage aux longues algues de type Saccorhiza
polyschides ; bugules spiralées, scrupocellaires et salicornaires
colonisent le fond. J'y vois clair, malgré le manque de lumière
et l'eau trouble chargée d'organismes unicellulaires. Je
fais quelques pas hésitants mais bientôt je me déplace
avec aisance. Je respire normalement, sans oppression particulière
malgré la pression des profondeurs. Un mérou surpris
me tourne autour quelques secondes, je lui adresse un signe amical
mais il n'y répond pas. Une Limacia clavigera, un petit doridien
blanc et jaune, escalade sans complexe ma chaussure gauche, se demandant
sans doute quelle forme inconnue de bryozoaire encroûtant
il a trouvé là. Je la chasse avec tendresse. J'ouvre
sur ce monde merveilleux des abysses les yeux d'un enfant exalté.
Tout est si beau, si paisible qu'il me semble être parvenu
en quelque Éden miraculeux et aquatique. Je comprends à
ce moment que pour l'homme amoureux de la mer et des récits
fantastiques que je suis, c'est à ça que ressemble
le paradis et que si j'ai bien fini noyé dans le naufrage
de la Vestale, après dix jours de survie sur un canot de
fortune, j'ai atteint le but ultime de l'existence humaine : je
n'ai plus qu'à me coucher pour profiter de l'éternité,
qui a pris pour moi la forme maternelle des hauts-fonds marins.
4.
Où notre héros fait une remarquable rencontre.
Tout en me demandant
sous quelle forme m'apparaîtra en ces lieux Saint Pierre,
le gardien des clefs (une baudroie commune ? un Loligo vulgaris
? Suis-je bête, le Zeus faber me paraît tout indiqué...),
je m'approche d'une véritable forêt vierge, entrelacement
insondable de fucales et d'Himanthalia elongata de plusieurs dizaines
de pieds de long. Alors que j'examine un groupe d'anémones
cylindriques dont les tentacules gigotent doucement dans un ensemble
du plus bel effet, j'ai soudain l'impression qu'on m'observe avec
insistance. Je relève la tête et aperçois un
homme tranquillement adossé à quelque laminaire. Je
le reconnais au premier coup d'oeil ; bien sûr, ce devait
être lui. Toujours habillé de son élégant
uniforme, le regard en coin posé sur ma personne, c'est sans
doute le marin le plus emblématique qui m'accueille en ces
lieux, lui dont les exploits n'ont cessé de me fasciner.
Nombre de légendes ont couru sur son compte tandis qu'il
naviguait sur les sept mers du globe ; il est d'ailleurs impossible
de savoir le vrai du faux et je le soupçonne d'en avoir inventé
la plupart par goût du mystère et de l'aventure. Il
a disparu depuis des années maintenant et dans les ports,
les soirs de paye, quand l'alcool rend les marins sentimentaux,
on entend son nom prononcé avec respect. Il fut capitaine
ou simple matelot, un peu pirate ou contrebandier, héros
sans doute, contre son gré mais son nom était écrit
sur l'eau. Je ne peux retenir ce cri du coeur :
Popeye, ben ça alors !
Il me sourit et me fait signe de le suivre.
5.
Où notre héros est mis en garde.
Nous avançons
sans mot dire à travers une exubérante forêt
d'algues et de coraux : hydraires et rhodophysées de toutes
sortes tapissent les fonds et s'élancent en tiges agiles
ou en amas compacts vers la surface. Je vois des Chondrus crispus,
des Cystoseira tamariscifolia et des Leptogorgia sarmentosa composer
une mosaïque de formes, de textures et de couleurs digne des
plus grands peintres. Mon guide marche d'un pas précis. Et
je ne peux m'empêcher en le suivant de siffloter la rengaine
qui rythmait ses aventures :
I'm Popeye the Sailor Man
I'm Popeye the Sai-lor Man
I'm strong to the finich
Cause I eats me spinach
I'm Popeye the Sailor Man...
Au moment de mettre un point final à mon chant en le concluant
d'un fier Honk honk, mon guide se retourne et m'intime d'un geste
sans équivoque de la boucler avant d'attaquer le second couplet.
Pas très mélomane, le Popeye.
Nous arrivons enfin sur un promontoire qui ouvre sur une large vallée.
Je distingue çà et là des blocs de pierre taillée,
vestiges sans doute d'une de ces fières civilisations englouties
pas les eaux. Je tremble d'excitation : là se trouve le but
de mon voyage. J'esquisse un mouvement pour plonger plus avant mais
mon guide me saisit fermement par le bras et me met en garde :
- Ici, p'tit gars, pas de pitreries. Y'a des gens qu'aiment pas
être dérangés par les mammifères terrestres,
si tu vois ce que je veux dire. A ta place, qui que ce soit qu'on
rencontre, j'éviterais les mots en "h", comme harpon,
hameçon, hélice ou ...
- Aquarium ?
- Ouais ? Si tu veux, p'tit gars.
Me tenant toujours solidement l'avant-bras, il plonge vers les abysses
insondables.
6.
Où notre héros reste bouche bée.
Tandis que nous
dévalons la falaise avec légèreté et
grâce, une forme gigantesque et effilée, d'un argent
pur, manque de m'embrocher sur l'épée qui lui sert
d'appendice nasal. C'est un espadon (Xiphias gladius) d'une taille
peu commune, aux rayures pourpres, et qui doit peser plus d'une
tonne. Je n'ai pas le temps de réagir qu'il revient déjà
vers moi et suspend sa nage pour me considérer d'un air confus.
He hous fais houtes mes efcufes, Monfieur. He ne fous afais pas
fu, h'efpère que fous n'afez rien ?
Je peine à reprendre mes esprits ; à peine parviens-je
à ébaucher le début d'une réponse que
mes yeux s'arrêtent sur le bout de ligne de pêche qui
dépasse de la bouche de l'animal et qui, en cisaillant la
chair tendre de la commissure des lèvres, lui donne cette
élocution troublée. Je devine l'hameçon fiché
au fond de son gosier et reconnais d'un coup l'espadon malheureux
du Vieil homme et la mer.
- Que fe paffe-t-il, Monfieur, fous paraiffez afoir fu un fpectre.
- Les... les requins...
- Ah, he comprends, mais tout fa n'est qu'artifife et littérature,
Monfieur, fous n'imafinez pas qu'on allait facrifier un acteur tel
que moi pour la noufelle d'un foudard pété au mojito
? H'ai une carrière, moi, Monfieur. Mais f'est toujours un
plaifir de rencontrer un admirateur. Falutations, Monfieur.
Et le grand espadon, d'un coup puissant de sa nageoire caudale large
de plus d'un empan, file sans se retourner dans l'eau noire. Je
reste bouche bée. Popeye m'encourage d'une tape amicale sur
l'épaule et nous reprenons notre marche.
7.
Où notre héros manque de se faire avoir.
Frappé
par ma conversation avec le grand espadon, je suis mécaniquement
Popeye qui avance sans perdre de temps à travers les blocs
cyclopéens jonchant les hauts-fonds. C'est totalement hébété,
en écartant du bras les longues ramifications de wakamé
brun verdâtre, que je tombe nez-à-nez avec un squale
formidable et terrifiant. Avant même d'esquisser un mouvement
pour me protéger, j'identifie un Carcharodon carcharias aux
proportions gigantesques. Je reste hypnotisé par sa dentition
sans fin, et le requin m'adresse la parole :
- Bonjour, mon ami. Notre rencontre est un signe des Dieux. Regarde
ce que le Roi des Mers m'envoie te remettre : cette magnifique perle
qui te donnera chance et fortune durant toute ton existence ! C'est
une opportunité à ne pas manquer !
Il agite ses nageoires pectorales falciformes et multiplie les clins
d'oeil. A ce moment, Popeye, que j'avais perdu de vue, intervient
:
- C'est bon, on a besoin de rien.
- Ah bon, mais pourquoi pas cette tour Eiffel clignotante du plus
bel effet qui, pour une somme modique...
- C'est bon, j'te dis.
- Je peux consentir un rabais mais à ce prix-là, c'est
sûr, je me tranche la gorge.
- On y va. Au revoir.
Popeye me pousse en avant pour contourner le squale, nous reprenons
notre marche d'un bon pas et je peux entendre dans mon dos les jérémiades
du grand requin :
Rhaaahh, mais c'est la mort du petit commerce ! C'est pas comme
si c'était bourré de touristes par ici. Déjà
que j'ai perdu un temps fou avec l'autre hydropathe...
Ce grand requin, c'était le K.
8.
Où notre héros se découvre un ami.
Popeye semble
inquiet et accelère le pas comme si nous étions en
retard à un rendez-vous mystérieux au creux de l'océan.
Quant à moi, je me demande quelles incroyables créatures
se tapissent encore dans les vallées sous-marines qui s'ouvrent
devant nous. Au moment où nous passons devant une anfractuosité
béante, je sens la proximité de quelque chose d'horrible
ou plutôt, je capte l'intensité dantesque d'un désir
profond dirigé vers ma personne. Popeye a pris un peu d'avance
et je ne me sens pas rassuré. Je ramasse une lourde pierre,
dérangeant quelques Hexabranchus sanguineus au passage et,
sitôt mon bras levé, je devine que je suis maintenant
l'objet d'une gigantesque et terrible attention. Je décide
de jeter au loin mon arme ridicule pour ne pas que la créature
qui me guette se sente menacée, mais à peine ai-je
fini mon geste et la pierre quitté ma main qu'un tourbillon
colossal de tentacules verdâtres sort en un éclair
de sa caverne pour se précipiter en direction du projectile
retombé à plusieurs mètres de là. Son
énorme masse s'aplatit sur le sol tandis que ses bras démesurés
fouillent compulsivement chaque pouce de terrain. Cette bête
à la recherche de sa proie est un kraken carnivore, dont
le corps est prolongé de dizaines de longues tentacules d'une
force herculéenne. Je reste médusé par ce spectacle.
Enfin l'animal se fige et, très délicatement, déroule
un de ses bras vers moi pour déposer à mes pieds la
pierre que j'avais lancée quelques minutes plus tôt.
La bête me fixe de ses yeux vides, elle semble vibrer d'impatience.
A ce moment, la voix de Popeye retentit :
Dis-donc, p'tit gars, si tu crois vraiment qu'on a du temps à
perdre en jouant à la baballe...
Les grands yeux de la créature paraissent emplis de culpabilité,
ses tentacules pendouillent misérablement et elle regagne
lourdement sa tanière d'un air contrit.
Peu de gens peuvent se vanter d'avoir vu le Guetteur de la Moria
et d'être toujours en vie, mais je crois quand même
que la Communauté de l'Anneau s'est un peu poussée
du col sur cette histoire.
9.
Où notre héros se fait désirer.
Je ne sais toujours
pas le but de cette longue marche, mais il est dit que ce parcours
semé d'embûches et de rencontres étonnantes
n'est pas terminé. Nous nous enfonçons toujours plus
loin dans les profondeurs secrètes de l'océan, les
rares habitants des hauts-fonds marins que nous croisons sont les
espèces typiques des pressions élevées : requins-chats
et poissons-vipères mènent de leurs gueules hideuses
et aplaties l'horrible ballet des monstres des abysses. Alors que
je tente de suivre mon guide dans un descente particulièrement
escarpée, ma cheville droite est soudain puissamment saisie
et je suis attiré sans pouvoir lutter vers une caverne gigantesque.
Avant de pouvoir voler à mon secours, Popeye est lui aussi
entouré à la taille par un formidable tentacule. Nous
sommes tombés dans les bras d'un calamar géant, ces
créatures hors de toutes proportions imaginables qui hantent
les ténébres et dont la chasse est sans merci. Est-ce
l'animal qui faillit briser le Nautilus ? Combien de vaisseaux gisaient
maintenant aux fonds des océans, fracassés par la
force visqueuse de ce démon marin ? Je sens que l'atroce
bête me ramène prestement vers sa gueule, sans doute
pour me croquer de son bec cartilagineux. Les affreuses ventouses
s'insinuent dans ma peau, aspirant ma chair dans des bruits de succion
répugnants, je suis presque entièrement recouvert
par les tentacules du monstre qui semble vouloir fouiller chaque
recoin de mon corps. Je manque de perdre connaissance, étouffé
par l'immonde pression de pseudopodes qui m'enserrent et me lient
de toutes parts. Je perçois cependant un choc sourd, un poc
massif : Popeye vient de flanquer un vigoureux coup de boule entre
les deux yeux du céphalopode décapode qui s'affaisse
mollement. L'emprise qui m'étreint se relâche doucement.
Tandis que je reprends mes esprits, Popeye vient m'aider et ensemble
nous nous éloignons de la bête inconsciente :
- Je vous dois la vie, mon ami. Sans vous ce monstre m'aurait dévoré
vivant.
- Euh, ouais, sans doute... Une veine que j'étais là.
- Ne faites pas le modeste, sans votre intervention, j'allais servir
de repas à cette créature de cauchemar.
- Ouais, en fait, là, c'est plutôt la saison du rut,
si tu vois ce que je veux dire.
Il reprend sa marche, je le suis mécaniquement sur mes jambes
tremblantes. Je l'ai échappée belle.
10.
Où notre héros parvient au bout de son voyage.
Après
une demi-heure de marche à un rythme soutenu, sans nouvel
incident à déplorer, nous parvenons ensemble au coeur
d'une immense dépression qui évoque pour moi une sorte
de nombril primitif de l'océan. Au centre, un cachalot d'une
couleur laiteuse, couvert de cicatrices, paraît nous attendre
nonchalamment. Je reconnais le cétacé, son nom est
celui des légendes des peuples de la mer, sa couleur le désigne
comme le léviathan de Dieu, il n'est pas de mer qui n'ait
gardé trace de son errance éternelle. Je reste pétrifié
par sa beauté. L'incroyable animal me fixe d'un oeil étonnamment
sensible qui semble peser mon âme. Le silence dure plusieurs
minutes, je sens les ondes des immenses nageoires qui oscillent
doucement ; j'attends.
Parle donc, ô grande et vénérable tête,
murmure Popeye, semblable à un Achab sur le pont du Péquod.
Toi qui, sans être pourvue de barbe, semble ci et là
blanchie de mousse, parle, puissante tête...
Et avec dans sa voix les échos des vagues et des tempêtes,
le son des mâts brisés et des chaloupes soulevés
vers les cieux, le rythme des marées et l'âpreté
du sel, Moby Dick prend la parole.
11.
Où notre héros touche au fin mot de l'histoire.
Tu n'es pas
des nôtres, humain, tu as contemplé nos mystères
mais tu n'as pas ta place parmi nous. Seuls quelques marins d'exception
sont dignes de vivre au fond des choses. Tu n'es pas prêt
pour cela. Ton espèce a semé la mort et la destruction
dans notre empire océanique. Personne ne sait la douleur
des habitants des eaux, personne ne chante la tristesse des mers,
nul ne voit pleurer les poissons.
Accablé par le jugement sans appel de la baleine, je reste
muet de tristesse, tant j'avais espéré poursuivre
cette odyssée aquatique.
Humain, je vais te renvoyer parmi les tiens. Tu as vu de tes yeux
la beauté de nos terres aux fonds des mers, tu dois convaincre
tes semblables de respecter nos contrées s'ils ne veulent
pas encourir la colère des peuples de l'océan.
A ce moment, une faible voix semblant surgir de nulle part interrompt
le discours du cachalot :
C'est du pipeau.
La baleine poursuit :
- Oui, tu retourneras sur les surfaces et tu diras la douleur de
l'eau...
- Foutaises !
- ... et de ses habitants, tu parcourras le monde émergé
pour dire la parole...
- Ah ah ah, c'est nul.
- ... de ceux qui ne peuvent prononcer un mot.
- Tu ressembles à Oum le dauphin !
Soudainement excédée, la baleine blanche se cambre
pour regarder son flanc crevassé. C'est le capitaine Achab
que j'aperçois, pris dans les cordages de son harpon et étroitement
lié à sa proie.
- Silence, misérable créature, silence !
- Rhôôôh, la baleine blanche est toute rouge !
- Argh, vas-tu te taire, vieux psychopathe ?
- C'est pas comme si tu nous l'avais pas fait cent fois, le coup
des petits poissons malheureux, hé espèce de tanche
albinos.
- Tais-toi, limule, tais-toi ou je t'écrase !
Alors Moby Dick, d'un coup prodigieux de sa nageoire, tente de réduire
au silence le capitaine. L'onde de choc est telle que je suis projeté
vers le néant. Avant de perdre conscience dans le maëlstrom,
quelques vers me reviennent en mémoire tandis que j'entends
le ricanement d'Achab :
Ombres, terreurs, dans la baleine,
M'enveloppaient lugubrement
Et de Dieu, la vague sereine
M'emporta vers mon châtiment.
12.
Où notre héros rejoint le monde des hommes.
C'est le vent
qui m'a réveillé. Je suis sur une plage, allongé
sur le sable. Les vagues d'eau chaude viennent régulièrement
mouiller mes pieds nus. Je sens le soleil me brûler la joue,
je sens l'air frais emplir mes poumons à chaque respiration.
J'ai dans la bouche un goût de sel, je suis vivant. Puis,
barrant le soleil, un homme s'approche et se penche vers moi. Il
est hirsute, vêtu de peau de chèvres et d'un chapeau
de feuilles. Il me parle précipitamment comme si j'étais
le premier être humain qu'il voit depuis des lustres. Il me
raconte qu'il m'attendait, qu'il m'a sauvé, que je suis maintenant
son serviteur et son compagnon, que nous serons heureux ensemble,
qu'il y a sur cette île tout ce dont nous pourrons avoir besoin,
que je ne manquerai de rien. Il me répète que nous
serons heureux, il me parle de son château, il ne cesse de
m'appeller Vendredi, parce que, dit-il, c'est un vendredi qu'il
m'a sauvé la vie et que sa solitude a pris fin. Je ne parviens
plus à écouter ses phrases heurtées. Assis
sur le sable, je regarde les eaux couleur d'encre dont j'ai connu
les mystères et, tandis que mon nouveau guide insiste pour
me relever, je repense à ceux que j'ai laissés là-bas,
au fond de l'océan. Dans la chaleur sèche de cette
plage inconnue, je sens couler sur mes joues toute ma lassitude,
et mes larmes me semblent avoir le goût de la mer.