Nulle Part, Partout Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
Je ne suis jamais chez moi ailleurs que dans mes pensées.
C’est assez pratique.
En voyage ou dans l’un de ces lieux successifs qui sont autant d’étapes sédentaires de notre vie nomade, je n’entre chez moi que dans l’intimité de ma tête. En conséquence je suis chez moi partout, et je ne suis chez moi nulle part.
Chez Moi n’est pas un endroit où je me sente isolé, ni inaccessible, ni protégé.
Chez Moi n’est pas un temple, surtout pas.
Chez Moi n’est pas un refuge, à peine un abri. Chez Moi est parfois une prison, une vraie chambre de tortures.
Chez Moi est parfois une oubliette, parfois une gare bruyante où je me sens perdu.

La maladie s’invite souvent Chez Moi. La douleur est une expropriation. Circonscrite à quelque partie de mon corps, elle n’est qu’une rumeur à la porte de Chez Moi, mais si elle l’emporte sur moi, si elle vient de mes reins torturés, alors je ne suis plus maître de maison mais un hôte importun que l’on met à la porte ; elle fait ce qui lui plaît Chez Moi, trembler mes membres, crier ma bouche et pleurer mes yeux jusqu’à la piqûre qui éteindra toutes les lumières.
La fièvre est la clé de mes portes. La maladie qui l’amène dans ses bagages peut entrer Chez Moi sans effraction et me jeter dehors, violemment.
Je n’ai plus nulle part.

Chez Moi est une chambre noire ; Chez Moi est un hall d’exposition.
Je n’y suis pas isolé, mais ceux qui y viennent n’en voient que des décors mis en valeur sous les lumières. Ils ne voient ni les ombres, ni la boue, ni les fantômes évanescents qui glissent parfois sur les murs des pièces fermées.
Chez Moi pas de vigiles pour garder les couloirs privés, mais des pièces sans portes et des murs aveugles que l’on ne peut traverser, sauf à la faveur d’une occasion, d’un démembrement, de travaux. Parfois, et pas forcément moi. Ceux qui forcent ainsi leur chemin Chez Moi sont des cambrioleurs intimes, des indésirables, des parasites indélicats qui ont chez eux les clés de Chez Moi et qui s’en servent pour fracturer, abîmer et voler ce qui leur plaît Chez Moi.
Ceux qui entrent par les portes que j’ouvre sont accueillis Chez Moi avec certains honneurs. Ils sont plutôt rares et ne savent pas toujours qu’ils sont ainsi entrés Chez Moi. Il n’est pas nécessaire de laisser deviner aux gens qu’ils sont plus intimes avec vous qu’ils ne le croient. S’ils savaient posséder certaines clés, ils pourraient imaginer qu’ils ont accès à toutes les pièces et avoir la tentation d’emporter une part de vous à laquelle vous tenez.
Il y a ceux ou celles à qui vous ouvrez grand les portes, les trappes, passages dérobés, les couloirs secrets ; il n’y a personne à qui vous fassiez tout de même les honneurs douteuses des petits coins les plus sombres et les plus honteux. Quand bien même cela arriverait, vous vous arrangeriez pour ne proposer qu’une visite balisée, éclairée, pas grand chose à voir avec les descentes sales aux catacombes que l’on s’inflige parfois, volontairement ou non, dans les remugles de ses erreurs, les vapeurs de ses hontes, la boue de son passé qui infiltre vos bottes et d’un coup vous étouffe en vous bloquant la gorge.

Chez Moi, cela peut être une cage.
Au zoo, un tigre du Bengale tournait en rond jusqu’à ce que quatre hommes vinssent d’un pas décidé placer sur le fossé de sa cage une longue planche de bois. L’animal tout heureux sortit de son enclos et courut dans le zoo. Ce n’était pas une bête sauvage comme on en voit dans les films, et il ne massacra pas les trois cents visiteurs. Paisible, il ne s’empara que d’un seul enfant qui gesticulait devant la cage aux singes –comment savoir avec tous ces primates- et le traîna sous le couvert pour enfin savourer le sang d’une proie expirante. Il s’endormit ensuite et ne rêva de rien jusqu’à ce qu’une balle fracassa son sommeil. Le tigre n’existe plus.

Chez Moi, cela n’existe pas. Je n’ai pas de maison d’enfance, pas de lieux consacrés. Je n’ai pas de racines et pas de religions. Tout est faux, inventé. Je n’ai pas d’objets familiers qui me seraient précieux comme les souvenirs d’un foyer oublié. Je n’ai pas de lieux, je n’ai pas de regrets. Ce qui me manque est fabriqué ; je tourne en rond dans un imaginaire trop étriqué, Chez Moi.
Et si je m’échappais, il y aurait bien un fusil pour me rappeler à l’ordre.

 
PmM
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