Le Fauteuil en Velours Brun Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Tandis que blottis au fond de nos terriers nous contemplons les prémices glorieux de l'été qui s'annonce, le chat nous fait signe qu'il aimerait voir ce cocktail que nous lui avons promis. (Zombie : une part de rhum blanc, une part de rhum brun, une part de liqueur d'abricot, deux part de jus d'ananas, un trait de crème de cassis, un trait de jus de citron, à la glace et au shaker). C'est à cause d'un pari malheureux que nous sommes là, sur la carpette près du feu, tandis que le chat lui se prélasse sur le velours marron en réclamant qu'on le serve. Vengeance ! De toute façon, il ne sait pas lire, alors...

 
Le Code Da Vinci de Dan Brown
Ma Vie dans la CIA d'Harry Mathews
Le Crime de Lord Arthur Savile d'Oscar Wilde
La Course au mouton sauvage de Haruki Murakami
 
 
Le Code Da Vinci de Dan Brown

Une petite précision avant de commencer, j'ai lu le livre en anglais, veuillez donc excuser toute divergence avec la traduction française s'il me prenait l'envie folle de citer Dan Brown. Mais pourquoi faire une critique du Code Da Vinci si longtemps après sa parution et son succès ? Mais pour en dire du mal, pardi ! Depuis quelques jours s'affiche un peu partout la sortie du " nouveau Dan Brown " : Anges et Démons, pourtant antérieur ; je trouve que cela donne une assez bonne idée de ce que l'auteur et son éditeur français attendent de leurs lecteurs : la mise en sommeil de toute capacité critique.
Que les choses soient claires : le Code Da Vinci se lit vite et bien, la mécanique romanesque y est passablement efficace ; on lit cela vaguement consterné, intéressé par quelques détails bien trouvés mais on se rend tout de même compte que l'on n'a jamais affaire à un bon livre.
Commençons par la forme : Dan Brown écrit remarquablement mal, c'est sans doute un des plus mauvais écrivains américains en matière de descriptions (il y en a notamment une de la perspective cour du Louvre-Carrousel-Tuileries-Champs Elysés qui est à la littérature ce que le pingouin royal est au ballet classique) et il multiplie les fautes de goût et les approximations. Comme de nombreux auteurs (Harris, Clark...), sa documentation laisse à désirer, ce qui évidemment saute aux yeux de n'importe quel lecteur ayant visité Paris plus d'une semaine (note aux autres : il n'y a pas de prostituées place Saint-Sulpice, par contre, il y a un commissariat, une mairie, une préfecture et un hôtel des impôts, ce qui fait beaucoup d'uniformes en faction 24h sur 24... on avouera que ce n'est pas très grave, mais on admettra aussi que ça plombe un peu la crédibilité du reste).
Sur le fond, pas grand chose à dire : Brown fait sa petite construction historico-religieuse, c'est plutôt grotesque et manque cruellement de rigueur mais bon, chacun a le droit de s'approprier l'Histoire à des fins romanesques. D'ailleurs, Dan Brown ne semble pas chercher autre chose qu'à faire un roman puisqu'il dit dès la première page "Toutes les descriptions d'œuvres d'art, d'architecture, de documents et de rituels secrets dans ce roman sont exactes", ce qu'on pourrait traduire par "tout le reste - analyses à deux balles, personnages ringards, pathétiques hypothèses et complot mondial, je te jure, ils sont partout - c'est moi qui l'ai inventé un soir où j'avais bu de l'alcool de lézard en regardant Kto". On comprend dès lors que la construction brownienne (je voulais la placer celle-là) n'intéresse que moyennement toute personne ayant un minimum de culture religieuse et artistique (vraiment minimum...). C'est d'autant plus couillon que certaines idées seraient plutôt rigolotes si elles n'étaient pas au service d'un aussi bancal édifice romanesque... La morale de ce style de bouquin n'est jamais "tu vas connaître la vérité qu'on a voulu te cacher" mais "tu vas gober n'importe quoi parce que tu ne t'es jamais posé de questions". C'est en fait assez cruel pour le lecteur épaté par cette érudition de pacotille : il est directement renvoyé au néant de sa propre culture. Seul petit point positif : l'Opus Dei passe pour un repère de dangereux timbrés, ce qui est plutôt exact, certainement pas pour les raisons que Brown développe, mais c'est toujours ça de pris.
Deux petites choses pour finir. Il est terriblement désespérant pour un lecteur de se retrouver face à un jeu de piste et d'énigmes censés protéger le plus important secret depuis la naissance du monde et de constater que le niveau des dits indices est largement moins relevé que les mots croisés de Télérama. Voir des personnages (en vrac un "symbologiste", une cryptographiste et un spécialiste de l'histoire religieuse) s'interroger sur un quatrain rédigé dans une langue mystérieuse menant directement au Graal ("on dirait une langue sémitique") avant de comprendre au bout de deux pages que c'est de l'anglais écrit de droite à gauche (je rappelle à tout le monde que Léonard de Vinci rédigeait ses notes en utilisant ce procédé, ce qui laisse supposer que les personnages n'ont même pas lu le titre du bouquin), tout cela est consternant. Bon Dieu ! Même un débile léger ou un admirateur de Dan Brown trouverait le Graal dans ce bouquin (alors que quand on voit les années d'études et de recherche qu'il a fallu à Indiana Jones et à son papa, mais je dis ça comme ça...)
Enfin, dans un pathétique effort pour avoir l'air aussi con que dans le bouquin, le Vatican vient d'en déconseiller la lecture. Franchement, dans cette titanesque partie de ping-pong conceptuel, on a parfois des doutes de l'intelligence des êtres humains (quoique pour ceux qui portent des soutanes, on s'en doutait). Croyez-vous qu'il y avait matière à faire un peu de pédagogie historique et théologique, à montrer les richesses littéraires qui ont construit les Ecritures et les ont poursuivies ? Ben non. C'est Brown et son éditeur qui doivent trépigner de joie et les gogos de se dire que décidément, on veut leur cacher quelque chose...

EM
 
 
La Course au mouton sauvage de Haruki Murakami

George Orwell en faisait la remarque: il ne faudrait parler que des livres que l'on aime ou que l'on hait. La malédiction du critique, disait-il à peu près, ce sont tous ces livres dont il a à rendre compte et qui lui sont indifférents. La critique de livres, nous dit-il, " non seulement oblige à dire du bien de ce qui n'a aucune valeur, encore que cela soit aussi le cas, mais surtout à constamment inventer des réactions envers des livres à propos desquels le critique n'éprouve absolument rien. "
En la matière nous à KaFkaïens sommes souvent coupables du même péché : nous versons notre " esprit immortel dans l'évier, demi-pinte après demi-pinte".
Dans sa revue de La Course au mouton sauvage de Haruki Murakami, PmM commence par nous parler de l'étrangeté, de l'incompréhension qui est la nôtre quand nous sommes confrontés à une culture non-occidentale comme la culture japonaise. Les livres de Murakami nous sont dans cette optique présentés comme des ponts imparfaits, ne nous donnant qu'un aperçu tentant mais finalement frustrant d'un endroit auquel nous ne comprenons rien.
Soyons logiques: ne rien comprendre au Japon fait partie de la définition même de l'homo occidentalis. Ici, néanmoins, il vaut peut-être la peine d'aller au-delà du cliché et se rendre compte que, chez Murakami, l'étranger n'est pas toujours là où on s'attendrait à le trouver.
Un des problèmes que rencontre PmM trouve sans doute son origine dans le style particulier de Murakami (et là, je suis tout prêt à admettre que c'est quelque chose de typiquement japonais ; la vérité c'est que je n'en sais rien, je ne lis pas tant d'écrivains japonais.) Son écriture est d'une grande sobriété, qu'il serait trop facile - si vous voulez bien excuser le jeu de mot - de réduire à un simple minimalisme : c'est une écriture de l'action et du dialogue, une écriture où la description, des émotions surtout mais aussi des paysages, n'a que peu de place. Cette sobriété est pour moi celle de l'épopée, de ces textes originaux qui ne cherchent pas à nous donner des leçons sur notre vie intérieure : c'est celle des sagas islandaises par exemple, mais aussi de tous les contes traditionnels de par le monde ou même des récits homériques où les " événements émotifs " sont principalement décrits comme extérieurs aux personnages concernés. Peut-être faudrait-il aussi rappeler que l'accent mis sur la vie intérieure des personnages d'un récit est en fait une innovation principalement occidentale et, il faut bien le dire, relativement récente : en ce sens c'est nous qui sommes aliénés, coupés d'une base culturelle commune à toute l'humanité mais que nous ne comprenons plus entièrement.
Aussi est-il faux de dire que les personnages de Murakami nous sont étrangers : c'est plutôt que, rendus paresseux par notre propre tradition littéraire, nous nous étonnons qu'ils ne nous soient pas immédiatement compréhensibles, disséqués, étiquetés par l'auteur. En fin de compte, cette incompréhension temporaire tient plus au fossé habituel - et souvent infranchissable - qui sépare tout être humain de son semblable, et que l'épopée reproduit fidèlement, qu'à ce gouffre en grande partie imaginaire, mais d'une grande utilité pour le critique, entre les cultures.
Une autre raison de la confusion du jeune PmM vient sans doute du fait que l'étrangeté, mais cette fois-ci en tant que thème, est réellement présente dans les romans de Murakami. Dans les rapports interpersonnels tout d'abord : il serait intéressant de savoir combien de fois la phrase " Je ne suis pas sur d'expliquer cela très bien " ou son équivalent revient dans son œuvre. Ses personnages sont comme nous tous et ne se comprennent jamais totalement, ils doivent sans cesse s'expliquer la moindre chose et le fossé qui les sépare, dans la plupart des cas, demeure. Dans la vie de tous les jours, cette incompréhension ne nous empêche en rien de bâtir des relations réelles avec nos semblables, amitié, haine ou amour ; de la même façon les héros de Murakami, que ce soit Toku Okada, Kafka Tamura, le narrateur sans nom de Mouton sauvage, nous renvoient une image de nous-même et de notre expérience quotidienne qui constitue le charme premier du récit.
Car j'utilise ce mot de héros au sens premier du terme : bien que n'étant en rien interchangeables, ils montrent tous des qualités communes de décence et d'humanité. Ils essayeront pour la plupart, si ce n'est de faire le bien, du moins de ne pas se comporter de façon immorale. Appelez cela à votre gré honneur ou Bushido, cela n'en fait pas une valeur incompréhensible.
Il vaut également la peine de noter que l'étrangeté est aussi celle de ce fantastique propre à l'auteur; car Murakami est un écrivain fantastique de la même façon que Maupassant ou Buzzati et dans la lignée d'un Lovecraft : le fantastique qui naît de l'intrusion dans notre monde de forces extérieures, inhumaines et, pour leur part, incompréhensibles. Typiquement cette intrusion a eu lieu quelque temps avant le début du récit et ce sera la tâche du ou des héros que de lutter contre celle-ci. Car il faut bien remarquer que l'écoulement du temps a chez Murakami une qualité particulière : celle d'un lac ou plutôt d'une grande et lente rivière de plaine. De cette rivière nous ne percevons qu'un aspect infinitésimal et tout évènement relativement important prend alors pour nous l'aspect d'un caillou jeté dans l'eau et qui pour un instant crève la surface et nous laisse entrevoir les abysses. A la fin, pourtant, les quelques vaguelettes ainsi créées s'épuisent en cercles concentriques et il n'en reste plus rien. Seuls, si le lecteur me permet de pousser cette métaphore un peu loin, ne laisseront une trace permanente que les plus gros rochers : des évènements si cataclysmiques qu'ils laissent un " sillage " durable en l'amont du fleuve. Un tel évènement par exemple, qui revient fréquemment dans l'œuvre de l'auteur est la Seconde guerre mondiale.
Face à ces forces des profondeurs, à ces intrusions de l'étrangeté, les héros de Murakami ne nous sont en rien étrangers, contrairement à ce que nous dit PmM. Ils ne sont au contraire, dans leur incompréhension et leur contingence, que trop humains : ils ne cherchent même pas à lutter contre ces forces, leur plus grand achèvement est de rétablir le statu quo. Ils aspirent à l'ordinaire et rétablissent la balance du monde. Balayer tout, héros et vilains, comme le fait PmM, sous le tapis de l'incompréhensible est peut-être utile dans sa facilité mais ce n'est pas rendre justice à un des écrivains les plus remarquables de notre temps .

CL
 
 
Ma Vie dans la CIA d'Harry Mathews

Etonnante histoire que nous raconte Mathews, romancier américain et membre de l'OuLiPo. Après un séjour en Extrême-Orient, au début des années 1970 (période où la région - c'est le moins qu'on puisse dire- était d'une importance stratégique capitale dans les relations Est-Ouest), chez un ami ambassadeur de Grande-Bretagne, le bruit court à son retour à Paris qu'il fait partie de la CIA. Ses dénégations confortent les rumeurs, ses amis doutent et demandent d'un air entendu des confidences et notre espion par procuration commence une sévère dépression. Quelques amis choisis lui conseillent alors de s'approprier définitivement cette histoire en revendiquant par un comportement suspect son appartenance à l'Agence. Et Mathews de créer une entreprise factice de "conseils en voyages internationaux" spécialisée dans l'Europe de l'Est, de marcher sans but dans les rues de Paris en griffonnant de temps à autres un signe cabalistique à la craie sur un mur et de participer à des réunions du PC pour colporter des rapports imaginaires...
La suite est délectable mais le mélange entre fiction et réalité coûte un peu au récit. Restent de délicieux aperçus de ces années fastes que ce délicat érotomane de Mathews traverse avec une élégance indéniable. Georges Perec en parisien tutélaire est plus vrai que nature. Tout cela rappelle une histoire arrivée à un autre Oulipien, Paul Braffort, (http://paulbraffort.free.fr/litterature/critique/blanche.html) où l'on voit que l'époque se prêtait assez peu à la simplicité mais plutôt à la rigolade.

EM
 
 
Le Crime de Lord Arthur Savile d'Oscar Wilde

Il est un plaisir immense à redécouvrir un auteur qu'on avait gentiment rangé dans le rayon "Classiques lus" de sa mémoire. Je n'avais jamais lu ces étranges contes réunis sous le titre du premier d'entre eux et je dois dire qu'Oscar Wilde m'a épaté. J'aime beaucoup les nouvelles, j'aime aussi énormément les romans-monde ou fleuve mais si l'on peut tenir des pages splendides quand on est un excellent conteur et un parfait technicien de la description, il est à mon sens plus "littéraire" de savoir maîtriser la narration pour créer une histoire en quelques pages et la rendre efficace. Wilde, à travers ce recueil, expose élégamment une expertise feutrée dans tous les registres de la nouvelle : humour noir (Le crime de Lord Arthur Savileet surtout le désopilant Spectre des Cantervillequi est un authentique régal -j'y reviendrai), enquête littéraire savante sur les Sonnets de Shakespeare dans Le portrait de Mr. W. H., conte moral voire social (Le Jeune Roi, L'enfant de l'Etoile), contes merveilleux (Le Géant égoïste) ou cruels (L'anniversaire de l'Infante, Le Prince Heureux, Le rossignol et la Rose). Ecrits dans un style très XIXème (c'est-à-dire très bien écrits), ces textes m'ont enchanté et je ne saurai trop en recommander la lecture.
Bon, maintenant je craque, je ne résiste pas à vous citer les rôles favoris du Spectre des Canterville, avec lesquels il a remporté maints succès de premier plan dans l'histoire des demeures hantées d'Angleterre avant d'être réduit à la dépression par une famille américaine peu sensible au surnaturel : "Ruben le Rouge, ou le Nourisson Etranglé", "Gédéon le Jaune, ou le Suceur de Sang de Bexley Moor", "Mamert le Muet, ou le Squelette du Suicidé", "Martin le Maniaque, ou le Mystère Masqué", "Isaac le Noir, ou le Chasseur des Bois de Hogley", "Théobald le Téméraire, ou le Comte sans tête" et enfin "Jonas sans Tombe, ou le Voleur de Cadavres de Chertsey Barn". Cette nouvelle est une des plus drôles que j'ai lu : voici un ancêtre de plus dans la généalogie de Woodhouse, Pratchett et Sharpe...

EM
 
 
 
Oh Oui ! vos réactions Ah Non !
Voir les autres textes de cet auteur - Envoyer ce texte à un ami
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés