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Tandis que blottis
au fond de nos terriers nous contemplons les prémices glorieux
de l'été qui s'annonce, le chat nous fait signe qu'il
aimerait voir ce cocktail que nous lui avons promis. (Zombie
: une part de rhum blanc, une part de rhum brun, une part de liqueur
d'abricot, deux part de jus d'ananas, un trait de crème de
cassis, un trait de jus de citron, à la glace et au shaker).
C'est à cause d'un pari malheureux que nous sommes là,
sur la carpette près du feu, tandis que le chat lui se prélasse
sur le velours marron en réclamant qu'on le serve. Vengeance
! De toute façon, il ne sait pas lire, alors...
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| Le
Code Da Vinci
de Dan Brown |
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Une petite précision
avant de commencer, j'ai lu le livre en anglais, veuillez donc excuser
toute divergence avec la traduction française s'il me prenait
l'envie folle de citer Dan Brown. Mais pourquoi faire une critique
du Code Da Vinci si longtemps après sa parution et
son succès ? Mais pour en dire du mal, pardi ! Depuis quelques
jours s'affiche un peu partout la sortie du " nouveau Dan Brown
" : Anges et Démons, pourtant antérieur
; je trouve que cela donne une assez bonne idée de ce que
l'auteur et son éditeur français attendent de leurs
lecteurs : la mise en sommeil de toute capacité critique.
Que les choses soient claires : le Code Da Vinci se lit vite
et bien, la mécanique romanesque y est passablement efficace
; on lit cela vaguement consterné, intéressé
par quelques détails bien trouvés mais on se rend
tout de même compte que l'on n'a jamais affaire à un
bon livre.
Commençons par la forme : Dan Brown écrit remarquablement
mal, c'est sans doute un des plus mauvais écrivains américains
en matière de descriptions (il y en a notamment une de la
perspective cour du Louvre-Carrousel-Tuileries-Champs Elysés
qui est à la littérature ce que le pingouin royal
est au ballet classique) et il multiplie les fautes de goût
et les approximations. Comme de nombreux auteurs (Harris, Clark...),
sa documentation laisse à désirer, ce qui évidemment
saute aux yeux de n'importe quel lecteur ayant visité Paris
plus d'une semaine (note aux autres : il n'y a pas de prostituées
place Saint-Sulpice, par contre, il y a un commissariat, une mairie,
une préfecture et un hôtel des impôts, ce qui
fait beaucoup d'uniformes en faction 24h sur 24... on avouera que
ce n'est pas très grave, mais on admettra aussi que ça
plombe un peu la crédibilité du reste).
Sur le fond, pas grand chose à dire : Brown fait sa petite
construction historico-religieuse, c'est plutôt grotesque
et manque cruellement de rigueur mais bon, chacun a le droit de
s'approprier l'Histoire à des fins romanesques. D'ailleurs,
Dan Brown ne semble pas chercher autre chose qu'à faire un
roman puisqu'il dit dès la première page "Toutes
les descriptions d'uvres d'art, d'architecture, de documents
et de rituels secrets dans ce roman sont exactes", ce qu'on
pourrait traduire par "tout le reste - analyses à deux
balles, personnages ringards, pathétiques hypothèses
et complot mondial, je te jure, ils sont partout - c'est moi qui
l'ai inventé un soir où j'avais bu de l'alcool de
lézard en regardant Kto". On comprend dès lors
que la construction brownienne (je voulais la placer celle-là)
n'intéresse que moyennement toute personne ayant un minimum
de culture religieuse et artistique (vraiment minimum...). C'est
d'autant plus couillon que certaines idées seraient plutôt
rigolotes si elles n'étaient pas au service d'un aussi bancal
édifice romanesque... La morale de ce style de bouquin n'est
jamais "tu vas connaître la vérité qu'on
a voulu te cacher" mais "tu vas gober n'importe quoi parce
que tu ne t'es jamais posé de questions". C'est en fait
assez cruel pour le lecteur épaté par cette érudition
de pacotille : il est directement renvoyé au néant
de sa propre culture. Seul petit point positif : l'Opus Dei passe
pour un repère de dangereux timbrés, ce qui est plutôt
exact, certainement pas pour les raisons que Brown développe,
mais c'est toujours ça de pris.
Deux petites choses pour finir. Il est terriblement désespérant
pour un lecteur de se retrouver face à un jeu de piste et
d'énigmes censés protéger le plus important
secret depuis la naissance du monde et de constater que le niveau
des dits indices est largement moins relevé que les mots
croisés de Télérama. Voir des personnages (en
vrac un "symbologiste", une cryptographiste et un spécialiste
de l'histoire religieuse) s'interroger sur un quatrain rédigé
dans une langue mystérieuse menant directement au Graal ("on
dirait une langue sémitique") avant de comprendre au
bout de deux pages que c'est de l'anglais écrit de droite
à gauche (je rappelle à tout le monde que Léonard
de Vinci rédigeait ses notes en utilisant ce procédé,
ce qui laisse supposer que les personnages n'ont même pas
lu le titre du bouquin), tout cela est consternant. Bon Dieu ! Même
un débile léger ou un admirateur de Dan Brown trouverait
le Graal dans ce bouquin (alors que quand on voit les années
d'études et de recherche qu'il a fallu à Indiana Jones
et à son papa, mais je dis ça comme ça...)
Enfin, dans un pathétique effort pour avoir l'air aussi con
que dans le bouquin, le Vatican vient d'en déconseiller la
lecture. Franchement, dans cette titanesque partie de ping-pong
conceptuel, on a parfois des doutes de l'intelligence des êtres
humains (quoique pour ceux qui portent des soutanes, on s'en doutait).
Croyez-vous qu'il y avait matière à faire un peu de
pédagogie historique et théologique, à montrer
les richesses littéraires qui ont construit les Ecritures
et les ont poursuivies ? Ben non. C'est Brown et son éditeur
qui doivent trépigner de joie et les gogos de se dire que
décidément, on veut leur cacher quelque chose...
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| EM |
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| La
Course au mouton sauvage
de Haruki Murakami |
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George Orwell
en faisait la remarque: il ne faudrait parler que des livres que
l'on aime ou que l'on hait. La malédiction du critique, disait-il
à peu près, ce sont tous ces livres dont il a à
rendre compte et qui lui sont indifférents. La critique de
livres, nous dit-il, " non seulement oblige à dire du
bien de ce qui n'a aucune valeur, encore que cela soit aussi le
cas, mais surtout à constamment inventer des réactions
envers des livres à propos desquels le critique n'éprouve
absolument rien. "
En la matière nous à KaFkaïens sommes
souvent coupables du même péché : nous versons
notre " esprit immortel dans l'évier, demi-pinte après
demi-pinte".
Dans sa revue de La Course au mouton sauvage de Haruki Murakami,
PmM commence par nous parler de l'étrangeté, de l'incompréhension
qui est la nôtre quand nous sommes confrontés à
une culture non-occidentale comme la culture japonaise. Les livres
de Murakami nous sont dans cette optique présentés
comme des ponts imparfaits, ne nous donnant qu'un aperçu
tentant mais finalement frustrant d'un endroit auquel nous ne comprenons
rien.
Soyons logiques: ne rien comprendre au Japon fait partie de la définition
même de l'homo occidentalis. Ici, néanmoins, il vaut
peut-être la peine d'aller au-delà du cliché
et se rendre compte que, chez Murakami, l'étranger n'est
pas toujours là où on s'attendrait à le trouver.
Un des problèmes que rencontre PmM trouve sans doute son
origine dans le style particulier de Murakami (et là, je
suis tout prêt à admettre que c'est quelque chose de
typiquement japonais ; la vérité c'est que je n'en
sais rien, je ne lis pas tant d'écrivains japonais.) Son
écriture est d'une grande sobriété, qu'il serait
trop facile - si vous voulez bien excuser le jeu de mot - de réduire
à un simple minimalisme : c'est une écriture de l'action
et du dialogue, une écriture où la description, des
émotions surtout mais aussi des paysages, n'a que peu de
place. Cette sobriété est pour moi celle de l'épopée,
de ces textes originaux qui ne cherchent pas à nous donner
des leçons sur notre vie intérieure : c'est celle
des sagas islandaises par exemple, mais aussi de tous les contes
traditionnels de par le monde ou même des récits homériques
où les " événements émotifs "
sont principalement décrits comme extérieurs aux personnages
concernés. Peut-être faudrait-il aussi rappeler que
l'accent mis sur la vie intérieure des personnages d'un récit
est en fait une innovation principalement occidentale et, il faut
bien le dire, relativement récente : en ce sens c'est nous
qui sommes aliénés, coupés d'une base culturelle
commune à toute l'humanité mais que nous ne comprenons
plus entièrement.
Aussi est-il faux de dire que les personnages de Murakami nous sont
étrangers : c'est plutôt que, rendus paresseux par
notre propre tradition littéraire, nous nous étonnons
qu'ils ne nous soient pas immédiatement compréhensibles,
disséqués, étiquetés par l'auteur. En
fin de compte, cette incompréhension temporaire tient plus
au fossé habituel - et souvent infranchissable - qui sépare
tout être humain de son semblable, et que l'épopée
reproduit fidèlement, qu'à ce gouffre en grande partie
imaginaire, mais d'une grande utilité pour le critique, entre
les cultures.
Une autre raison de la confusion du jeune PmM vient sans doute du
fait que l'étrangeté, mais cette fois-ci en tant que
thème, est réellement présente dans les romans
de Murakami. Dans les rapports interpersonnels tout d'abord : il
serait intéressant de savoir combien de fois la phrase "
Je ne suis pas sur d'expliquer cela très bien " ou son
équivalent revient dans son uvre. Ses personnages sont
comme nous tous et ne se comprennent jamais totalement, ils doivent
sans cesse s'expliquer la moindre chose et le fossé qui les
sépare, dans la plupart des cas, demeure. Dans la vie de
tous les jours, cette incompréhension ne nous empêche
en rien de bâtir des relations réelles avec nos semblables,
amitié, haine ou amour ; de la même façon les
héros de Murakami, que ce soit Toku Okada, Kafka Tamura,
le narrateur sans nom de Mouton sauvage, nous renvoient une image
de nous-même et de notre expérience quotidienne qui
constitue le charme premier du récit.
Car j'utilise ce mot de héros au sens premier du terme :
bien que n'étant en rien interchangeables, ils montrent tous
des qualités communes de décence et d'humanité.
Ils essayeront pour la plupart, si ce n'est de faire le bien, du
moins de ne pas se comporter de façon immorale. Appelez cela
à votre gré honneur ou Bushido, cela n'en fait pas
une valeur incompréhensible.
Il vaut également la peine de noter que l'étrangeté
est aussi celle de ce fantastique propre à l'auteur; car
Murakami est un écrivain fantastique de la même façon
que Maupassant ou Buzzati et dans la lignée d'un Lovecraft
: le fantastique qui naît de l'intrusion dans notre monde
de forces extérieures, inhumaines et, pour leur part, incompréhensibles.
Typiquement cette intrusion a eu lieu quelque temps avant le début
du récit et ce sera la tâche du ou des héros
que de lutter contre celle-ci. Car il faut bien remarquer que l'écoulement
du temps a chez Murakami une qualité particulière
: celle d'un lac ou plutôt d'une grande et lente rivière
de plaine. De cette rivière nous ne percevons qu'un aspect
infinitésimal et tout évènement relativement
important prend alors pour nous l'aspect d'un caillou jeté
dans l'eau et qui pour un instant crève la surface et nous
laisse entrevoir les abysses. A la fin, pourtant, les quelques vaguelettes
ainsi créées s'épuisent en cercles concentriques
et il n'en reste plus rien. Seuls, si le lecteur me permet de pousser
cette métaphore un peu loin, ne laisseront une trace permanente
que les plus gros rochers : des évènements si cataclysmiques
qu'ils laissent un " sillage " durable en l'amont du fleuve.
Un tel évènement par exemple, qui revient fréquemment
dans l'uvre de l'auteur est la Seconde guerre mondiale.
Face à ces forces des profondeurs, à ces intrusions
de l'étrangeté, les héros de Murakami ne nous
sont en rien étrangers, contrairement à ce que nous
dit PmM. Ils ne sont au contraire, dans leur incompréhension
et leur contingence, que trop humains : ils ne cherchent même
pas à lutter contre ces forces, leur plus grand achèvement
est de rétablir le statu quo. Ils aspirent à l'ordinaire
et rétablissent la balance du monde. Balayer tout, héros
et vilains, comme le fait PmM, sous le tapis de l'incompréhensible
est peut-être utile dans sa facilité mais ce n'est
pas rendre justice à un des écrivains les plus remarquables
de notre temps .
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| CL |
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| Ma
Vie dans la CIA
d'Harry Mathews |
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Etonnante histoire
que nous raconte Mathews, romancier américain et membre de
l'OuLiPo. Après un séjour en Extrême-Orient,
au début des années 1970 (période où
la région - c'est le moins qu'on puisse dire- était
d'une importance stratégique capitale dans les relations
Est-Ouest), chez un ami ambassadeur de Grande-Bretagne, le bruit
court à son retour à Paris qu'il fait partie de la
CIA. Ses dénégations confortent les rumeurs, ses amis
doutent et demandent d'un air entendu des confidences et notre espion
par procuration commence une sévère dépression.
Quelques amis choisis lui conseillent alors de s'approprier définitivement
cette histoire en revendiquant par un comportement suspect son appartenance
à l'Agence. Et Mathews de créer une entreprise factice
de "conseils en voyages internationaux" spécialisée
dans l'Europe de l'Est, de marcher sans but dans les rues de Paris
en griffonnant de temps à autres un signe cabalistique à
la craie sur un mur et de participer à des réunions
du PC pour colporter des rapports imaginaires...
La suite est délectable mais le mélange entre fiction
et réalité coûte un peu au récit. Restent
de délicieux aperçus de ces années fastes que
ce délicat érotomane de Mathews traverse avec une
élégance indéniable. Georges Perec en parisien
tutélaire est plus vrai que nature. Tout cela rappelle une
histoire arrivée à un autre Oulipien, Paul Braffort,
(http://paulbraffort.free.fr/litterature/critique/blanche.html)
où l'on voit que l'époque se prêtait assez peu
à la simplicité mais plutôt à la rigolade.
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| EM |
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| Le
Crime de Lord Arthur Savile
d'Oscar Wilde |
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Il est un plaisir
immense à redécouvrir un auteur qu'on avait gentiment
rangé dans le rayon "Classiques lus" de sa mémoire.
Je n'avais jamais lu ces étranges contes réunis sous
le titre du premier d'entre eux et je dois dire qu'Oscar Wilde m'a
épaté. J'aime beaucoup les nouvelles, j'aime aussi
énormément les romans-monde ou fleuve mais si l'on
peut tenir des pages splendides quand on est un excellent conteur
et un parfait technicien de la description, il est à mon
sens plus "littéraire" de savoir maîtriser
la narration pour créer une histoire en quelques pages et
la rendre efficace. Wilde, à travers ce recueil, expose élégamment
une expertise feutrée dans tous les registres de la nouvelle
: humour noir (Le crime de Lord Arthur Savileet surtout le
désopilant Spectre des Cantervillequi est un authentique
régal -j'y reviendrai), enquête littéraire savante
sur les Sonnets de Shakespeare dans Le portrait de Mr. W. H.,
conte moral voire social (Le Jeune Roi, L'enfant de l'Etoile),
contes merveilleux (Le Géant égoïste)
ou cruels (L'anniversaire de l'Infante, Le Prince Heureux,
Le rossignol et la Rose). Ecrits dans un style très
XIXème (c'est-à-dire très bien écrits),
ces textes m'ont enchanté et je ne saurai trop en recommander
la lecture.
Bon, maintenant je craque, je ne résiste pas à vous
citer les rôles favoris du Spectre des Canterville, avec lesquels
il a remporté maints succès de premier plan dans l'histoire
des demeures hantées d'Angleterre avant d'être réduit
à la dépression par une famille américaine
peu sensible au surnaturel : "Ruben le Rouge, ou le Nourisson
Etranglé", "Gédéon le Jaune, ou le
Suceur de Sang de Bexley Moor", "Mamert le Muet, ou le
Squelette du Suicidé", "Martin le Maniaque, ou
le Mystère Masqué", "Isaac le Noir, ou le
Chasseur des Bois de Hogley", "Théobald le Téméraire,
ou le Comte sans tête" et enfin "Jonas sans Tombe,
ou le Voleur de Cadavres de Chertsey Barn". Cette nouvelle
est une des plus drôles que j'ai lu : voici un ancêtre
de plus dans la généalogie de Woodhouse, Pratchett
et Sharpe...
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