Le Mensonge Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
Je l'ai vu tout de suite, dès le premier soir, il y avait du boulot.
Il suffisait de sentir rouler sous mes doigts la peau grenue de son dos pour évaluer la quantité d'efforts qu'il me faudrait fournir pour tomber en amour. Dans ces moments là, on n'est jamais assez méfiant. Je m'étais pourtant promis de ne plus me faire piéger par mes tours de passe-passe. J'avais eu le temps de m'en rendre compte, depuis tout ce temps perdu à rendre beaux les laids, ironiques les imbéciles, impertinents les vulgaires. Mais là, ça n'a pas loupé. Je me souviens juste de m'être dit : " Merde, encore un. J'en sors donc jamais ? " Et ça s'est arrêté là pour la réflexion.
Après, c'est toujours la même histoire que je me raconte. Pour le dos par exemple, je n'en démords pas, mais ce n'est pas simple de dénicher du miracle sous le sébum. En se concentrant, on peut y voir un reste d'extrême jeunesse, quelque chose comme une tendresse résistante aux années, bientôt prête à passer. Et si on admet très vite que cela passera avec le temps, c'est qu'on est déjà prêt à en donner et que le compte à rebours est lancé pour en perdre.
Dans le tas, temps que j'y étais, je me suis souvenue que je n'étais pas moi-même d'une beauté fracassante et je m'en suis voulue de faire la difficile. La culpabilité en plus, histoire de me donner du cœur au ventre, c'est le cas de le dire.
C'était parti, j'étais bien équipée pour tomber amoureuse, d'un amour à la mesure de ce chantier qu'il me faudrait bâtir pour moi: faire d'un type pourvu d'une intelligence et d'un physique très moyens un homme fatal.

Un tour de force de cet acabit, il faut le jouer vite, avec appétit. Au ralenti, on verrait trop les ficelles. Aussi, mieux vaut être soi-même coincé dans une époque plutôt morne de sa propre existence. Ce n'est pas obligatoire, mais ça éveille l'impatience.
Quant à moi, j'étais parvenue à me persuader qu'à force de négocier avec la beauté évidente, j'avais fini par troquer le plaisir immédiat contre certain principe de réalité chagrin comme c'est indiqué dans les manuels. En guise de gratification je me disais, avec un brin de mauvaise humeur, que j'avais au moins déplacé ma quête en un territoire où rien n'est acquis d'emblée. Baratin, mon cœur. Le pire avec ça, c'est que le prix des efforts équivaut à la facture du renoncement. On ne contourne pas la beauté si facilement, c'est tout un travail, c'en est un autre que de l'inventer là où elle n'est pas, et au final, la note est plutôt salée, surtout quand c'est l'autre qui vous la présente, je sais de quoi je parle.

Il m'a déplu d'entrée. C'était bien avant notre première étreinte, dans un ces salons chics appartenant à des gens que je ne connaissais pas et qui l'avaient prêté pour quelques jours avec leur chat et leur hamster à une fille, Lili, que je ne connaissais guère plus à l'époque. Elle m'a présenté Gabriel comme " le fameux Gabriel ", et plus tard comme " un être singulier ", formule dont j'aurais dû me méfier davantage. Je ne l'ai pas crue tout de suite.
Il était, je crois, affublé d'un pantalon court et d'une chemise multicolore que ne justifiait pas la température extérieure, en tout cas pas à ce point, à moins que je ne confonde avec l'invraisemblable cabas qui lui servait de sac à main. Il y avait quelque chose de trop sophistiqué dans cette façon nonchalante de porter des vêtements voyants. Trop de style, trop de recherche du style, ça irritait l'œil. Je ne me suis pas attardée, j'ai juste eu le temps de mâcher mon petit a priori, qu'il avait la dégaine d'un plouc, des trucs comme ça, comme pour les autres. Ma petite musique que je n'écoute pas, que je mets en sourdine quand je sens que je pourrais faire une connerie. Je ne l'entends même pas, je perçois juste une clarté en moi, un éclair zébrant une semi-conscience, et puis plus rien.

Enfin, je l'avais totalement oublié, y compris suite à notre seconde rencontre. Ce soir là, j'étais passée chez Lili, la fille des apéros de tout à l'heure, parce que je n'avais pas envie de rentrer chez moi, un cafard de novembre. Peut-être n'avais-je déjà plus personne à qui penser. Il était là.
Nous n'avions pas grand-chose à nous dire tous les trois. Je n'ai rien retenu de nos mots, transparents et gris comme du crachin matinal. Aucune ambiance particulière pour accompagner les gestes, rien pour étonner le cœur. Pourtant nous avions écouté la maquette de son disque, j'aurais pu trouver cela émouvant. Lili disait que c'était courageux, c'est le mot qu'elle a employé, courageux de l'avoir fait et de frapper aux portes. Je n'ai jamais vraiment compris en quoi il est tellement courageux de confectionner des objets et de les montrer ensuite. Mais pour ne pas demeurer en reste, j'y suis quand même allée de mon compliment.
Et quand Gabriel a lancé une proposition de week-end à la mer chez Lili sans avoir l'air d'y toucher, j'ai répondu, mais oui, c'est une bonne idée, sur ce ton à la fois amusé et détaché, la voix de ceux pour qui tout est bon à prendre et le plaisir à portée des doigts. C'est comme ça qu'on parle, j'ai mis du temps à le comprendre, il faut être léger avec un brin de lucidité, sérieux avec un rien de légèreté. C'est au niveau du rien, du je-ne-sais-quoi que je m'embrouille en général, question de dosage. Et puis ce week-end, ça me plombait d'avance.

Je n'y ai donc plus pensé jusqu'au moment où c'est revenu sur le tapis, je n'ai pas osé dire non en ajoutant que j'arriverai plus tard sous couvert d'un autre mensonge, histoire d'écourter le supplice.
Je suis arrivée pour le dîner. En phase post-prandiale, nous nous sommes retrouvés seuls, Gabriel et moi, devant la cheminée à fixer les flammes d'un œil stupide. Mes lentilles se recroquevillaient dangereusement sur leurs cornées. J'allais m'éclipser craignant d'avoir déjà les yeux en boules de loto quand Gabriel m'a proposé de danser. Nous avons vaguement évolué dans un périmètre de cinquante centimètres et quelques instants plus tard j'étais en train de négocier avec ce dos. Au fond, je ne me serais probablement pas fourrée dans cette situation si, quelques jours auparavant, Lili avait omis de me faire savoir que Gabriel se situait, en ce qui me concernait, dans le domaine du possible.
Dans ce possible-là, j'ai voulu voir un destin, traçant durant la nuit les lignes du parcours qui m'avait conduite dans une maison au bord de la mer. Par-dessus j'ai brodé, en arrangeant les couleurs, les motifs de la rue chic, les croisant avec ceux des soirs suivants, tout cela si bien ficelé que j'y ai cru moi-même à la nécessité de notre rencontre. La mauvaise impression du départ s'est retournée comme un gant. Et le bruit de la mer berçait mon histoire. Vue sous cet angle, elle prenait des contours doux et tremblés. La minceur d'un frisson qui saurait enfin comment s'y prendre pour assiéger le corps. On se raconte des histoires souvent pour rendre les insomnies supportables. S'il n'y avait pas eu la mer…
Je m'y vois encore, bien astiquée, savonneuse, descendant un de ces boulevards parisiens d'un pas content, sous une pluie d'hiver qui me faisait cligner des yeux. C'est moi qui marchais le plus, lui se contentait de passer l'aspirateur dans son appartement et de changer les draps froissés. J'attendais les coups de fils, les textos. C'est bien les portables, ça ne cesse de vous rappeler toutes ces minutes où l'on ne pense pas à vous. Je marchais et j'attendais. C'est un travail à plein temps, je ne m'occupais de rien d'autre.
Alors forcément, ça m'en a laissé des heures pour le fabriquer. Je rembourrais nos conversations avec le souvenir plus dense des moments indolents. J'aplatissais les vagues d'ennui en me concentrant sur l'élégance d'une chemise. Je lui reconnaissais un talent fou quand je n'étais pas capable de retenir une seule de ses mélodies. Je lui trouvais une chaleur de peau extraordinaire faute de n'avoir recueilli qu'une odeur neutre. Je retournais en tous sens une phrase simple en y subordonnant des perles qu'il n'avait jamais pris la peine de ramasser. Je lui avais découvert, capitonnant son abdomen, un bourrelet dans lequel ma main s'était d'abord enfoncée avec stupéfaction. C'est vite devenu une prise à laquelle j'étais si bien amarrée que j'avais acquis la certitude que rien ne pourrait me faire dériver. Et puis nos longues discussions avec Lili venaient remplir les heures creuses. Elle participait au montage de mon scénario, elle avait de l'entraînement, Lili, elle qui semblait toujours assise dans une salle de cinéma vide devant le film de sa propre vie.
Et puis surtout les marches dans Paris. Ah, je ne chômais pas. Et mon premier salaire se présenta sous la forme de vacances à la campagne entre amis.

J'étais si bien occupée avec mes rêveries, mes flâneries sur les boulevards miroitants de pluie, mes bouts de rien avec lesquels je raccommodais les trous des jours, des vacances…Alors que j'étais débordée. Je ne comprenais pas qu'il ne soit pas non plus.
Je ne suis pas d'un naturel trop associable. Mais partager quatre jours d'oisiveté dans une nature rachitique, moisie d'hiver avec des gens que je ne connais pas, c'est trop m'en demander. Même bien incrustée dans mon rôle d'amoureuse, il m'a été difficile de vaincre un mouvement de répulsion. Mais ce fut tout. La voiture était déjà pleine de sacs et une fille au visage large et clair me faisait signe d'entrer de derrière la vitre du passager avant.
Un mètre quatre-vingt, plate, droite comme un i, avec de longues mains, des dents très blanches et carrées, un casque noir de cheveux, une beauté taillée au couteau dans un bloc de sel, une voix énorme, Florence, la grande amie. La maison de campagne de Gabriel, elle la connaissait par cœur. D'ailleurs elle connaissait tout par cœur, c'est son expression. Le petit café de la place du marché, la mère de Gabriel qui lui faisait des confidences, les amis de Gabriel, les joueurs de son équipe de foot, Gabriel lui-même, les meilleurs restaurants de Paris, la recette de la confiture de cerises, les secrets de son mec à elle, un type trapu aux cuisses puissantes et aux bras courts, sot comme un bouc.
A peine arrivée, Florence s'est engouffrée dans la cuisine en agitant une batterie de casseroles pour faire cuire des macaronis au beurre, la lèvre inférieure saillante. Moi, je tournais en rond, la cuisine ce n'est pas mon point fort. C'est quoi mon point fort? Je détestais cette fille, sa cuisine, cette chaumière bourgeoise au fond d'un trou sans nom. Je détestais cet hiver, les guirlandes de Noël pendues le long des rues mortes. Je détestais les randonnées quotidiennes, les tapis de mousse, le cheval crevard du voisin, les feuilles pourries, le coq d'en face avec sa crête turgescente je l'aurais bouffé si j'avais pu, j'aurais bouffé le mec de Flo aussi avec sa méchanceté propre aux imbéciles, je détestais mon pas chancelant et mes silences, je détestais Gabriel de rougir pour moi, ses lunettes embuées et ses yeux ronds, sa façon de m'approcher la nuit comme si rien ne s'était passé.
D'ailleurs il ne se passait rien. Seulement je ne savais que faire de Gabriel éventré, du visage lisse de Flo un jour, devant la télé qu'elle regardait sans discontinuer, " toi, t'es mal barrée ", comme ça, si simple, d'une voix ferme, les yeux rivés sur l'écran avec sa lippe comme une méduse à marée basse. C'est vrai que mal barrée je l'étais, mais pas dans le sens où elle le croyait. J'avais les yeux bien ouverts, moi. Je voyais bien que Gabriel avait les joues molles et une peur viscérale de ce qu'on pouvait penser de lui. Je voyais Flo, soufflant, léchant le sel sur ses doigts, les lèvres épaisses et concentrées, aspirant le jus du citron, vider d'un trait sa tequila. Ras Gabriel, dont le cœur s'était mis à battre comme celui d'un petit animal quand il avait plaqué sa bouche sur la mienne par surprise, le premier soir.
Elle savait y faire, la manière, la bouffe. La conversation. Un poisson volant, elle plonge, c'est net, vertical, rapide, elle effleure à peine la profondeur et d'un coup ça remonte, l'envol du poisson, elle cisaille l'air d'un bon mot sûr, précis, des embruns de gaieté éclaboussent tout le monde. Elle appartenait à cette catégorie d'individus sanglés dans des phrases suffisamment affirmatives pour que l'interlocuteur ne mette pas vraiment en doute leur pertinence, même lorsqu'ils vous servent une idiotie.
Mais je n'avais pas le temps d'y penser, il fallait rattraper Gabriel, il est là, il revient du dehors, la veste froissée, le poil humide et aucun rayon de soleil pour venir à mon secours, l'illuminer, l'arrondir, mon Gabriel, aucun boulevard à descendre au pas de course pour me réchauffer le sang.

Sur le chemin du retour, j'ai commencé à me dérider à mesure que la campagne s'éloignait. J'ai concentré tout ce qu'il me restait d'imagination pour contempler le visage endormi sur mes genoux. Paris arrivait, Flo se taisait, ce n'était pas notre faute si nous étions tous des ratés et des lâches. Gabriel m'avait entraînée dans la maison de son enfance, ce n'était pas sa faute si je n'avais pas su y entrer. Je voulais bien l'aimer, mais au bout du monde, perdus dans une foule anonyme et sonore.
Paris, c'était déjà un commencement. La Seine nous rincera l'âme, Gabriel, les terrasses des cafés remplaceront ta maison, on regardera les gens passer quand on ne trouvera rien à se dire, je te vois dans le sommeil une boucle sur le front, je te trouve de belles mains de musicien, et regarde, la ville surgit à temps pour retenir cette douceur dans le creux de ses murs. Je me suis débrouillée comme j'ai pu pour rester accrochée.

Je me suis mise à faire encore plus attention à moi. Ce n'était plus au tampon-jex que je me lavais, c'était à la pierre ponce. Je traquais la saleté, la poussière de trois jours, les traces de tanin sur les tasses. Je tournais en rond dans les boutiques, j'achetais n'importe quoi, un pull trop large, un pantalon en laine rêche.
C'est à peu près à cette période que les coups de fils se sont espacés. Des nappes de silence toujours justifiées, le travail, la famille, et moi je pense à mon pantalon qui me pique la peau, au métro dont la crasse m'a frappée, sa musique ne va pas bien, ça me pique, ça me gêne, je le portais ce pantalon pendant la dernière fête où nous sommes allés, une idée à lui, des gens connus paraît-il, qu'est-ce que j'ai pu m'emmerder, à quand le prochain coup de fil, depuis quand n'ai-je pas ri aux éclats, il faudrait faire quelque chose, je pense à un bain, un bain de vapeur blanche à couper au couteau, à vous étourdir, depuis quand ne me suis-je pas émue devant une scène de rue, tu ne crois pas qu'il serait temps de lâcher prise, c'est moi qui parle, je m'entends parler, je n'en reviens pas de dire des choses pareilles, ce que je veux au fond, c'est me remettre au travail, j'ai des fourmis dans les jambes, la marche, les bains interminables peut-être, il n'a pas l'air très frais lui non plus, ça va passer, mais oui je reste, oui, on va dormir, pour tuer l'ennui qui vient, Gabriel.
J'ai aussi dit " je t'aime " avec la voix d'un médecin assurant au moribond qu'il reste encore une chance, pour qu'il tienne bon. Et j'ai basculé dans un sommeil mince coupé par la colère d'une fille sans toit qui insultait la nuit gelée, une rue plus loin.
Il faisait encore nuit à mon réveil. J'ai traîné dans le salon vêtue d'une chemise courte. Je me sentais gênée, un peu comme dans ce rêve où l'on se promène nu au milieu d'une foule habillée. Je me suis mise à ricaner doucement à cette idée. Je me sentais lourde. Du plomb coulait dans mes artères. J'ai rassemblé mes affaires. Et je suis partie.

J'ai remonté mon boulevard sous de gros flocons résistants, oui, il neigeait merveilleusement. La ville se réveillait, rajeunie et tremblante. Je filais entre ses lignes imprécises et ses passants mous. Mes poumons s'emplissaient d'air en soupirant de joie. J'aime la ville parce que je peux y vivre en puissance. Ses musées, ses théâtres, ses bibliothèques, ses cinémas m'habitent rien qu'en tournant autour à la manière d'un chat efflanqué.
J'ai laissé l'emprunte de ma main nue sur le capot enneigé d'une voiture, ravie de la brûlure passagère. Jamais je ne m'étais sentie aussi réelle.

Plus tard, je me suis aperçue que je ne gardais aucun véritable souvenir de lui, tout fuyait entre mes doigts. J'ai voulu le revoir pour être bien certaine que cela avait existé. Mais il m'est apparu plus étranger encore. Il fallait pourtant laisser une trace, une lettre peut-être.
Une lettre. Interminable, ouverte, obscène. Elle disait tout cette lettre, le mensonge mis à nu, dépouillé jusqu'à cette conscience d'en être un. Elle livrait tout ce que j'avais dans la peau et que j'avais voulu déposer dans la sienne en la forçant, même pas de l'espoir, du prêt-à-porter.
Si je l'avais écrite sur son dos, elle se serait rompue comme du pain sec au bout de trois lignes. Mais la distance avait rendu abstraits les contours de son corps. Je pouvais y étaler mes mots d'un mouvement large et continu. Pourtant, il m'était impossible d'imaginer la lettre entre ses mains. Ça ne coïncidait pas avec lui de chair et de sang, une anomalie.
J'en ai éprouvé une honte confuse dont je ne parvenais pas à définir l'origine. Mais il était trop tard. Il suffit d'effleurer une touche pour qu'une lettre soit sitôt reçue et je n'étais pas encore habituée aux choses qui viennent si facilement.
J'ai bien relu sa réponse, sèche, brève, avec des accents de méchanceté. Il venait violer la lettre nue en y introduisant ses mots drus. Ou peut-être n'avait-il tout simplement pas voulu y entrer.
J'aurais préféré le déchirement plutôt que ce ton de vieille dame solitaire, désagréable et polie, chez qui l'on doit prendre le thé la dernière semaine du mois, pour qui l'on a reporté un rendez-vous important, que l'on trouve alitée avec une colique et qui nous congédie sans cérémonie.

Un soleil à briser les vitres criblait de taches d'or le prunier en fleurs du jardin, une vieille fiancée russe sous la couronne du mariage. J'ai regardé l'heure. J'ai vu poindre l'ennui. Finalement, je n'avais rien à faire alors je me suis enfoncée dans de mauvais rêves liquides animés de courants mous.

Un matin, alors que mon regard balayait la pièce où j'étais assise sans rien fixer, le velours émeraude d'un fauteuil que je connaissais bien arrêta mon attention. C'était tout à fait comme si je voyais cet objet pour la première fois. La profondeur de sa couleur m'aspirait, le velouté du tissu étendait sa caresse jusqu'au fond de mon cœur. Je survolais comme un planeur ce champ soyeux, ondoyant de reflets plus clairs par endroits, là où les plis formaient des dunes, là où une main avait passé.
Je m'arrachais à cette contemplation en constatant que je n'éprouvais plus rien pour Gabriel. Je n'avais même jamais nourri d'estime particulière pour lui. Je rougissais d'y penser en même temps que m'envahissait un curieux sentiment d'ordonnance. Les choses étaient à leur place et c'était bien ainsi.
Je suis sortie en m'étirant dans le matin immobile d'un été de canicule. Dans l'air chaud et sucré, seules les abeilles se disputaient les fruits trop mûrs que l'on n'avait pas eu le courage de ramasser. La terre cuisait la plante de mes pieds nus. Et j'avais le cri des trois sœurs en moi, résonnant comme sous la peau d'un tambour: "A Moscou ! A Moscou !".

 
AM
Oh Oui ! vos réactions Ah Non !
Voir les autres textes de cet auteur - Envoyer ce texte à un ami
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés