Je l'ai vu tout
de suite, dès le premier soir, il y avait du boulot.
Il suffisait de sentir rouler sous mes doigts la peau grenue de son
dos pour évaluer la quantité d'efforts qu'il me faudrait
fournir pour tomber en amour. Dans ces moments là, on n'est
jamais assez méfiant. Je m'étais pourtant promis de
ne plus me faire piéger par mes tours de passe-passe. J'avais
eu le temps de m'en rendre compte, depuis tout ce temps perdu à
rendre beaux les laids, ironiques les imbéciles, impertinents
les vulgaires. Mais là, ça n'a pas loupé. Je
me souviens juste de m'être dit : " Merde, encore un. J'en
sors donc jamais ? " Et ça s'est arrêté là
pour la réflexion.
Après, c'est toujours la même histoire que je me raconte.
Pour le dos par exemple, je n'en démords pas, mais ce n'est
pas simple de dénicher du miracle sous le sébum. En
se concentrant, on peut y voir un reste d'extrême jeunesse,
quelque chose comme une tendresse résistante aux années,
bientôt prête à passer. Et si on admet très
vite que cela passera avec le temps, c'est qu'on est déjà
prêt à en donner et que le compte à rebours est
lancé pour en perdre.
Dans le tas, temps que j'y étais, je me suis souvenue que je
n'étais pas moi-même d'une beauté fracassante
et je m'en suis voulue de faire la difficile. La culpabilité
en plus, histoire de me donner du cur au ventre, c'est le cas
de le dire.
C'était parti, j'étais bien équipée pour
tomber amoureuse, d'un amour à la mesure de ce chantier qu'il
me faudrait bâtir pour moi: faire d'un type pourvu d'une intelligence
et d'un physique très moyens un homme fatal.
Un tour de force de cet acabit, il faut le jouer vite, avec appétit.
Au ralenti, on verrait trop les ficelles. Aussi, mieux vaut être
soi-même coincé dans une époque plutôt morne
de sa propre existence. Ce n'est pas obligatoire, mais ça éveille
l'impatience.
Quant à moi, j'étais parvenue à me persuader
qu'à force de négocier avec la beauté évidente,
j'avais fini par troquer le plaisir immédiat contre certain
principe de réalité chagrin comme c'est indiqué
dans les manuels. En guise de gratification je me disais, avec un
brin de mauvaise humeur, que j'avais au moins déplacé
ma quête en un territoire où rien n'est acquis d'emblée.
Baratin, mon cur. Le pire avec ça, c'est que le prix
des efforts équivaut à la facture du renoncement. On
ne contourne pas la beauté si facilement, c'est tout un travail,
c'en est un autre que de l'inventer là où elle n'est
pas, et au final, la note est plutôt salée, surtout quand
c'est l'autre qui vous la présente, je sais de quoi je parle.
Il m'a déplu
d'entrée. C'était bien avant notre première
étreinte, dans un ces salons chics appartenant à des
gens que je ne connaissais pas et qui l'avaient prêté
pour quelques jours avec leur chat et leur hamster à une
fille, Lili, que je ne connaissais guère plus à l'époque.
Elle m'a présenté Gabriel comme " le fameux Gabriel
", et plus tard comme " un être singulier ",
formule dont j'aurais dû me méfier davantage. Je ne
l'ai pas crue tout de suite.
Il était, je crois, affublé d'un pantalon court et
d'une chemise multicolore que ne justifiait pas la température
extérieure, en tout cas pas à ce point, à moins
que je ne confonde avec l'invraisemblable cabas qui lui servait
de sac à main. Il y avait quelque chose de trop sophistiqué
dans cette façon nonchalante de porter des vêtements
voyants. Trop de style, trop de recherche du style, ça irritait
l'il. Je ne me suis pas attardée, j'ai juste eu le
temps de mâcher mon petit a priori, qu'il avait la dégaine
d'un plouc, des trucs comme ça, comme pour les autres. Ma
petite musique que je n'écoute pas, que je mets en sourdine
quand je sens que je pourrais faire une connerie. Je ne l'entends
même pas, je perçois juste une clarté en moi,
un éclair zébrant une semi-conscience, et puis plus
rien.
Enfin, je l'avais
totalement oublié, y compris suite à notre seconde
rencontre. Ce soir là, j'étais passée chez
Lili, la fille des apéros de tout à l'heure, parce
que je n'avais pas envie de rentrer chez moi, un cafard de novembre.
Peut-être n'avais-je déjà plus personne à
qui penser. Il était là.
Nous n'avions pas grand-chose à nous dire tous les trois.
Je n'ai rien retenu de nos mots, transparents et gris comme du crachin
matinal. Aucune ambiance particulière pour accompagner les
gestes, rien pour étonner le cur. Pourtant nous avions
écouté la maquette de son disque, j'aurais pu trouver
cela émouvant. Lili disait que c'était courageux,
c'est le mot qu'elle a employé, courageux de l'avoir fait
et de frapper aux portes. Je n'ai jamais vraiment compris en quoi
il est tellement courageux de confectionner des objets et de les
montrer ensuite. Mais pour ne pas demeurer en reste, j'y suis quand
même allée de mon compliment.
Et quand Gabriel a lancé une proposition de week-end à
la mer chez Lili sans avoir l'air d'y toucher, j'ai répondu,
mais oui, c'est une bonne idée, sur ce ton à la fois
amusé et détaché, la voix de ceux pour qui
tout est bon à prendre et le plaisir à portée
des doigts. C'est comme ça qu'on parle, j'ai mis du temps
à le comprendre, il faut être léger avec un
brin de lucidité, sérieux avec un rien de légèreté.
C'est au niveau du rien, du je-ne-sais-quoi que je m'embrouille
en général, question de dosage. Et puis ce week-end,
ça me plombait d'avance.
Je n'y ai donc
plus pensé jusqu'au moment où c'est revenu sur le
tapis, je n'ai pas osé dire non en ajoutant que j'arriverai
plus tard sous couvert d'un autre mensonge, histoire d'écourter
le supplice.
Je suis arrivée pour le dîner. En phase post-prandiale,
nous nous sommes retrouvés seuls, Gabriel et moi, devant
la cheminée à fixer les flammes d'un il stupide.
Mes lentilles se recroquevillaient dangereusement sur leurs cornées.
J'allais m'éclipser craignant d'avoir déjà
les yeux en boules de loto quand Gabriel m'a proposé de danser.
Nous avons vaguement évolué dans un périmètre
de cinquante centimètres et quelques instants plus tard j'étais
en train de négocier avec ce dos. Au fond, je ne me serais
probablement pas fourrée dans cette situation si, quelques
jours auparavant, Lili avait omis de me faire savoir que Gabriel
se situait, en ce qui me concernait, dans le domaine du possible.
Dans ce possible-là, j'ai voulu voir un destin, traçant
durant la nuit les lignes du parcours qui m'avait conduite dans
une maison au bord de la mer. Par-dessus j'ai brodé, en arrangeant
les couleurs, les motifs de la rue chic, les croisant avec ceux
des soirs suivants, tout cela si bien ficelé que j'y ai cru
moi-même à la nécessité de notre rencontre.
La mauvaise impression du départ s'est retournée comme
un gant. Et le bruit de la mer berçait mon histoire. Vue
sous cet angle, elle prenait des contours doux et tremblés.
La minceur d'un frisson qui saurait enfin comment s'y prendre pour
assiéger le corps. On se raconte des histoires souvent pour
rendre les insomnies supportables. S'il n'y avait pas eu la mer
Je m'y vois encore, bien astiquée, savonneuse, descendant
un de ces boulevards parisiens d'un pas content, sous une pluie
d'hiver qui me faisait cligner des yeux. C'est moi qui marchais
le plus, lui se contentait de passer l'aspirateur dans son appartement
et de changer les draps froissés. J'attendais les coups de
fils, les textos. C'est bien les portables, ça ne cesse de
vous rappeler toutes ces minutes où l'on ne pense pas à
vous. Je marchais et j'attendais. C'est un travail à plein
temps, je ne m'occupais de rien d'autre.
Alors forcément, ça m'en a laissé des heures
pour le fabriquer. Je rembourrais nos conversations avec le souvenir
plus dense des moments indolents. J'aplatissais les vagues d'ennui
en me concentrant sur l'élégance d'une chemise. Je
lui reconnaissais un talent fou quand je n'étais pas capable
de retenir une seule de ses mélodies. Je lui trouvais une
chaleur de peau extraordinaire faute de n'avoir recueilli qu'une
odeur neutre. Je retournais en tous sens une phrase simple en y
subordonnant des perles qu'il n'avait jamais pris la peine de ramasser.
Je lui avais découvert, capitonnant son abdomen, un bourrelet
dans lequel ma main s'était d'abord enfoncée avec
stupéfaction. C'est vite devenu une prise à laquelle
j'étais si bien amarrée que j'avais acquis la certitude
que rien ne pourrait me faire dériver. Et puis nos longues
discussions avec Lili venaient remplir les heures creuses. Elle
participait au montage de mon scénario, elle avait de l'entraînement,
Lili, elle qui semblait toujours assise dans une salle de cinéma
vide devant le film de sa propre vie.
Et puis surtout les marches dans Paris. Ah, je ne chômais
pas. Et mon premier salaire se présenta sous la forme de
vacances à la campagne entre amis.
J'étais
si bien occupée avec mes rêveries, mes flâneries
sur les boulevards miroitants de pluie, mes bouts de rien avec lesquels
je raccommodais les trous des jours, des vacances
Alors que
j'étais débordée. Je ne comprenais pas qu'il
ne soit pas non plus.
Je ne suis pas d'un naturel trop associable. Mais partager quatre
jours d'oisiveté dans une nature rachitique, moisie d'hiver
avec des gens que je ne connais pas, c'est trop m'en demander. Même
bien incrustée dans mon rôle d'amoureuse, il m'a été
difficile de vaincre un mouvement de répulsion. Mais ce fut
tout. La voiture était déjà pleine de sacs
et une fille au visage large et clair me faisait signe d'entrer
de derrière la vitre du passager avant.
Un mètre quatre-vingt, plate, droite comme un i, avec de
longues mains, des dents très blanches et carrées,
un casque noir de cheveux, une beauté taillée au couteau
dans un bloc de sel, une voix énorme, Florence, la grande
amie. La maison de campagne de Gabriel, elle la connaissait par
cur. D'ailleurs elle connaissait tout par cur, c'est
son expression. Le petit café de la place du marché,
la mère de Gabriel qui lui faisait des confidences, les amis
de Gabriel, les joueurs de son équipe de foot, Gabriel lui-même,
les meilleurs restaurants de Paris, la recette de la confiture de
cerises, les secrets de son mec à elle, un type trapu aux
cuisses puissantes et aux bras courts, sot comme un bouc.
A peine arrivée, Florence s'est engouffrée dans la
cuisine en agitant une batterie de casseroles pour faire cuire des
macaronis au beurre, la lèvre inférieure saillante.
Moi, je tournais en rond, la cuisine ce n'est pas mon point fort.
C'est quoi mon point fort? Je détestais cette fille, sa cuisine,
cette chaumière bourgeoise au fond d'un trou sans nom. Je
détestais cet hiver, les guirlandes de Noël pendues
le long des rues mortes. Je détestais les randonnées
quotidiennes, les tapis de mousse, le cheval crevard du voisin,
les feuilles pourries, le coq d'en face avec sa crête turgescente
je l'aurais bouffé si j'avais pu, j'aurais bouffé
le mec de Flo aussi avec sa méchanceté propre aux
imbéciles, je détestais mon pas chancelant et mes
silences, je détestais Gabriel de rougir pour moi, ses lunettes
embuées et ses yeux ronds, sa façon de m'approcher
la nuit comme si rien ne s'était passé.
D'ailleurs il ne se passait rien. Seulement je ne savais que faire
de Gabriel éventré, du visage lisse de Flo un jour,
devant la télé qu'elle regardait sans discontinuer,
" toi, t'es mal barrée ", comme ça, si simple,
d'une voix ferme, les yeux rivés sur l'écran avec
sa lippe comme une méduse à marée basse. C'est
vrai que mal barrée je l'étais, mais pas dans le sens
où elle le croyait. J'avais les yeux bien ouverts, moi. Je
voyais bien que Gabriel avait les joues molles et une peur viscérale
de ce qu'on pouvait penser de lui. Je voyais Flo, soufflant, léchant
le sel sur ses doigts, les lèvres épaisses et concentrées,
aspirant le jus du citron, vider d'un trait sa tequila. Ras Gabriel,
dont le cur s'était mis à battre comme celui
d'un petit animal quand il avait plaqué sa bouche sur la
mienne par surprise, le premier soir.
Elle savait y faire, la manière, la bouffe. La conversation.
Un poisson volant, elle plonge, c'est net, vertical, rapide, elle
effleure à peine la profondeur et d'un coup ça remonte,
l'envol du poisson, elle cisaille l'air d'un bon mot sûr,
précis, des embruns de gaieté éclaboussent
tout le monde. Elle appartenait à cette catégorie
d'individus sanglés dans des phrases suffisamment affirmatives
pour que l'interlocuteur ne mette pas vraiment en doute leur pertinence,
même lorsqu'ils vous servent une idiotie.
Mais je n'avais pas le temps d'y penser, il fallait rattraper Gabriel,
il est là, il revient du dehors, la veste froissée,
le poil humide et aucun rayon de soleil pour venir à mon
secours, l'illuminer, l'arrondir, mon Gabriel, aucun boulevard à
descendre au pas de course pour me réchauffer le sang.
Sur le chemin du retour, j'ai commencé à me dérider
à mesure que la campagne s'éloignait. J'ai concentré
tout ce qu'il me restait d'imagination pour contempler le visage
endormi sur mes genoux. Paris arrivait, Flo se taisait, ce n'était
pas notre faute si nous étions tous des ratés et des
lâches. Gabriel m'avait entraînée dans la maison
de son enfance, ce n'était pas sa faute si je n'avais pas
su y entrer. Je voulais bien l'aimer, mais au bout du monde, perdus
dans une foule anonyme et sonore.
Paris, c'était déjà un commencement. La Seine
nous rincera l'âme, Gabriel, les terrasses des cafés
remplaceront ta maison, on regardera les gens passer quand on ne
trouvera rien à se dire, je te vois dans le sommeil une boucle
sur le front, je te trouve de belles mains de musicien, et regarde,
la ville surgit à temps pour retenir cette douceur dans le
creux de ses murs. Je me suis débrouillée comme j'ai
pu pour rester accrochée.
Je me suis mise à faire encore plus attention à moi.
Ce n'était plus au tampon-jex que je me lavais, c'était
à la pierre ponce. Je traquais la saleté, la poussière
de trois jours, les traces de tanin sur les tasses. Je tournais
en rond dans les boutiques, j'achetais n'importe quoi, un pull trop
large, un pantalon en laine rêche.
C'est à peu près à cette période que
les coups de fils se sont espacés. Des nappes de silence
toujours justifiées, le travail, la famille, et moi je pense
à mon pantalon qui me pique la peau, au métro dont
la crasse m'a frappée, sa musique ne va pas bien, ça
me pique, ça me gêne, je le portais ce pantalon pendant
la dernière fête où nous sommes allés,
une idée à lui, des gens connus paraît-il, qu'est-ce
que j'ai pu m'emmerder, à quand le prochain coup de fil,
depuis quand n'ai-je pas ri aux éclats, il faudrait faire
quelque chose, je pense à un bain, un bain de vapeur blanche
à couper au couteau, à vous étourdir, depuis
quand ne me suis-je pas émue devant une scène de rue,
tu ne crois pas qu'il serait temps de lâcher prise, c'est
moi qui parle, je m'entends parler, je n'en reviens pas de dire
des choses pareilles, ce que je veux au fond, c'est me remettre
au travail, j'ai des fourmis dans les jambes, la marche, les bains
interminables peut-être, il n'a pas l'air très frais
lui non plus, ça va passer, mais oui je reste, oui, on va
dormir, pour tuer l'ennui qui vient, Gabriel.
J'ai aussi dit " je t'aime " avec la voix d'un médecin
assurant au moribond qu'il reste encore une chance, pour qu'il tienne
bon. Et j'ai basculé dans un sommeil mince coupé par
la colère d'une fille sans toit qui insultait la nuit gelée,
une rue plus loin.
Il faisait encore nuit à mon réveil. J'ai traîné
dans le salon vêtue d'une chemise courte. Je me sentais gênée,
un peu comme dans ce rêve où l'on se promène
nu au milieu d'une foule habillée. Je me suis mise à
ricaner doucement à cette idée. Je me sentais lourde.
Du plomb coulait dans mes artères. J'ai rassemblé
mes affaires. Et je suis partie.
J'ai remonté mon boulevard sous de gros flocons résistants,
oui, il neigeait merveilleusement. La ville se réveillait,
rajeunie et tremblante. Je filais entre ses lignes imprécises
et ses passants mous. Mes poumons s'emplissaient d'air en soupirant
de joie. J'aime la ville parce que je peux y vivre en puissance.
Ses musées, ses théâtres, ses bibliothèques,
ses cinémas m'habitent rien qu'en tournant autour à
la manière d'un chat efflanqué.
J'ai laissé l'emprunte de ma main nue sur le capot enneigé
d'une voiture, ravie de la brûlure passagère. Jamais
je ne m'étais sentie aussi réelle.
Plus tard,
je me suis aperçue que je ne gardais aucun véritable
souvenir de lui, tout fuyait entre mes doigts. J'ai voulu le revoir
pour être bien certaine que cela avait existé. Mais
il m'est apparu plus étranger encore. Il fallait pourtant
laisser une trace, une lettre peut-être.
Une lettre. Interminable, ouverte, obscène. Elle disait tout
cette lettre, le mensonge mis à nu, dépouillé
jusqu'à cette conscience d'en être un. Elle livrait
tout ce que j'avais dans la peau et que j'avais voulu déposer
dans la sienne en la forçant, même pas de l'espoir,
du prêt-à-porter.
Si je l'avais écrite sur son dos, elle se serait rompue comme
du pain sec au bout de trois lignes. Mais la distance avait rendu
abstraits les contours de son corps. Je pouvais y étaler
mes mots d'un mouvement large et continu. Pourtant, il m'était
impossible d'imaginer la lettre entre ses mains. Ça ne coïncidait
pas avec lui de chair et de sang, une anomalie.
J'en ai éprouvé une honte confuse dont je ne parvenais
pas à définir l'origine. Mais il était trop
tard. Il suffit d'effleurer une touche pour qu'une lettre soit sitôt
reçue et je n'étais pas encore habituée aux
choses qui viennent si facilement.
J'ai bien relu sa réponse, sèche, brève, avec
des accents de méchanceté. Il venait violer la lettre
nue en y introduisant ses mots drus. Ou peut-être n'avait-il
tout simplement pas voulu y entrer.
J'aurais préféré le déchirement plutôt
que ce ton de vieille dame solitaire, désagréable
et polie, chez qui l'on doit prendre le thé la dernière
semaine du mois, pour qui l'on a reporté un rendez-vous important,
que l'on trouve alitée avec une colique et qui nous congédie
sans cérémonie.
Un soleil à
briser les vitres criblait de taches d'or le prunier en fleurs du
jardin, une vieille fiancée russe sous la couronne du mariage.
J'ai regardé l'heure. J'ai vu poindre l'ennui. Finalement,
je n'avais rien à faire alors je me suis enfoncée
dans de mauvais rêves liquides animés de courants mous.
Un matin, alors
que mon regard balayait la pièce où j'étais
assise sans rien fixer, le velours émeraude d'un fauteuil
que je connaissais bien arrêta mon attention. C'était
tout à fait comme si je voyais cet objet pour la première
fois. La profondeur de sa couleur m'aspirait, le velouté
du tissu étendait sa caresse jusqu'au fond de mon cur.
Je survolais comme un planeur ce champ soyeux, ondoyant de reflets
plus clairs par endroits, là où les plis formaient
des dunes, là où une main avait passé.
Je m'arrachais à cette contemplation en constatant que je
n'éprouvais plus rien pour Gabriel. Je n'avais même
jamais nourri d'estime particulière pour lui. Je rougissais
d'y penser en même temps que m'envahissait un curieux sentiment
d'ordonnance. Les choses étaient à leur place et c'était
bien ainsi.
Je suis sortie en m'étirant dans le matin immobile d'un été
de canicule. Dans l'air chaud et sucré, seules les abeilles
se disputaient les fruits trop mûrs que l'on n'avait pas eu
le courage de ramasser. La terre cuisait la plante de mes pieds
nus. Et j'avais le cri des trois surs en moi, résonnant
comme sous la peau d'un tambour: "A Moscou ! A Moscou !".
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