| Nul ne peut plus
ignorer le développement des blogs sur Internet, l'importance
qu'ils ont pris dans la vie quotidienne des internautes les plus assidus,
et même leur impact sur la vie réelle, principalement
sur le domaine journalistique, mais aussi industriel (dans le domaine
du logiciel évidemment). Les blogs sont en train de muter :
du format original de carnet intime ouvert au public, ils deviennent
manière de penser la communication sur Internet. Mais ils ne
proviennent pas de nulle part, car ils sont le résultat des
mutations du réseau même plus que l'exploitation réussie
d'un nouveau format. En ce sens ils ne vont pas mourir comme le prédisent
moult chroniqueurs de la vie du réseau (eux-mêmes blogueurs
bien sûr) , mais se transformer, évoluer vers une autre
définition d'Internet ; il s'agit ici de l'Internet personnel,
parallèle et parfois connexe à l'Internet institutionnel
des Etats et des entreprises, mais dont le but est d'échanger
l'information plutôt que de procurer l'information.
Les blogs sont
en pleine expansion. Des chiffres faramineux circulent, assez disparates
suivant les méthodes de comptage (la plupart du temps basées
sur les ouvertures de blogs dans les plateformes dédiées,
ce qui ne tient pas compte des blogs personnels montés de
toutes pièces et loin d'être négligeable). D'autres
statistiques plus intéressantes rendent compte de l 'évolution
des blogs après leurs ouvertures, fréquence de mise
à jour et durée d'ouverture. Toutes ces statistiques
montrent en réalité le remplacement progressif de
la sphère des pages personnelles par la blogosphère.
La distinction entre les deux devient floue : si le critère
technique reste d'actualité (une page personnelle est réalisée
techniquement par son auteur, pas un blog), il n'est plus vrai pour
de nombreux blogs, essentiellement les blogs pour lesquels l'auteur
cherche un contrôle approfondi de la mise en page. La distinction
entre page personnelle et blog est plutôt à chercher
du coté du rapport qu'entretient l'auteur avec ses lecteurs.
Est-ce à
dire que les blogs sont plus interactifs que les pages personnelles
? Notre définition restrictive de l'interactivité,
bien connue de ceux qui nous lisent depuis longtemps, est sur ce
point légèrement fléchie : s'il n'y a pas d'interactivité
sur les pages personnelles, on peut s'en rapprocher sur les forums
qui sont l'équivalent électronique du café
du coin. Les blogs participent de ce mouvement grâce à
l'un des axiomes de l'écriture blog qui veut que les articles
puissent être commentés et cités. Sur un article
donné, les commentaires peuvent donc s'enfiler jusqu'à
devenir un véritable échange. Ceci dit la plupart
des auteurs de blogs redécouvrent tôt ou tard le plaisir
du contrôle absolu sur le site qui permet de couper le sifflet
à un internaute trop bavard, à coté de la plaque,
voire trop désagréable. Dans la relation aux lecteurs
l'auteur de blog s'adonne à l'échange sans limites
jusqu'à
ce qu'il décide du contraire. Il garde toujours le mot de
la fin, à juste titre. Le blog n'est pas plus interactif
que la page personnelle. En fait, c'est cette ouverture à
une discussion globale (avec tous les internautes) qui s'avère
difficile à gérer pour l'auteur : il réduit
alors rapidement l'étendue de son lectorat (ou plutôt
des lecteurs avec qui il établit un rapport) par la pratique
des échanges de liens, ou par le simple fait d'arrêter
d'argumenter avec les gens qui lui déplaisent. Dans les faits,
il réduit sa confrontation au réseau par un filtrage
mis en place de manière consciente ou inconsciente.
Ce qu'est le
blog, c'est l'application au site personnel d'une nouvelle manière
de voir le réseau : jusqu'à présent la vision
globale du réseau dominait. Internet était un, monolithique
(du moins pour ne parler que de l'Internet du html, du Web).
Quand on consulte un moteur de recherche, et malgré les avertissements
répétés, on croit toujours faire une recherche
sur l'intégralité du réseau : notre conception
encyclopédique de l'accès au savoir nous incite à
penser que l'indexation du réseau brise les cloisonnements
effectifs du réseau. Cette vision globale est largement propagée
par la rhétorique qui accompagne le développement
du Web.
Or le Web se fragmente : le peer-to-peer a changé
la vision du réseau. Plutôt qu'un réseau global,
le réseau apparaît pour certains domaines comme un
conglomérat de petits réseaux adjacents, voire coupés
les uns des autres. Cette vision du web, bien plus juste sous de
nombreux aspects, définit alors la recherche d'information
comme un problème de méthode (où la chercher
?) plus que d'indexation (avec quels mots ?).
Cette nouvelle
vision du Web s'applique également à la vision que
peut avoir un auteur de blog avec son lectorat : tant qu'il s'agissait
de pages personnelles sur lesquelles un lectorat anonyme venait
chercher une information, la question de segmenter ce lectorat ne
se posait pas. Avec un blog où les interactions sont plus
nombreuses, l'auteur aura tendance à segmenter son lectorat
pour restreindre non pas la lecture mais la jouissance de son blog
à certaines fractions ; par jouissance j'entends l'utilisation
que font les lecteurs du blog (commentaires, trackbacks,
citations, échanges de liens). Procéder à cette
segmentation permet de retrouver tous les avantages du mini-réseau,
mais aussi ses inconvénients : on se retrouve entre gens
de bonne compagnie avec qui l'on peut nouer des liens sincères,
voire réels, mais on fonctionne dans un cercle fermé
où les idées ne sont peut-être pas renouvelées
aussi souvent qu'elles devraient l'être. Le risque est également
plus grand de croire à la suprématie, voire à
l'unicité de son mini-réseau.
C'est le cas
dans la blogosphère française : il est assez comique
de constater que plusieurs réseaux de blogs sont persuadés
d'être les principaux animateurs de cette blogosphère,
alors qu'ils ne sont les acteurs que de leurs petits groupes. Sur
des sujets thématiques comme les blogs graphiques, la concurrence
est rude entre les affidés de chaque groupe qui évidemment
ne s'ignorent pas mais se livrent à une vraie guerre de suprématie
sur l'air général de la fraternité et du partage.
Le plus souvent, les mini-réseaux s'ignorent plus ou moins
consciemment. Il assez amusant de constater combien ces artisans
de la déconnexion des réseaux pensent global quand
il s'agit de notoriété ou d'ego, alimentant tout en
s'en défendant le nombrilisme des blogs.
Car les blogs
ne sont évidemment pas nombrilistes : il ne faut pas confondre
le désir de parler de soi et le besoin de ramener tout à
soi. Parler de soi c'est parler des autres et jouer avec l'universalité
de l'expérience humaine. Ramener tout à soi c'est
faire le contraire : réduire l'expérience des autres
à l'étalon de sa propre expérience (ce que
font les personnes qui n'arrivent plus à évoluer).
On peut parler de soi pour comprendre les autres. Le blogueur ne
fait pas autre chose, et c'est ce qui rend la lecture des blogs
les plus intimes si passionnantes. Le partage de l'expérience
est ce qui permet aux hommes d'évoluer ; le blog n'est qu'une
manière comme une autre de partager cette expérience
grâce à de nouveaux outils.
L'apparition
de nouveaux outils est une des conditions qui ont favorisé
l'émergence rapide des blogs. Plus précisément,
le formidable développement du logiciel libre à dopé
l'activité des blogs sur Internet (et pas que cette activité).
Si la majorité des blogs sont écrits sur des plateformes
propriétaires et commerciales (le modèle économique
étant basée sur la publicité), il ne faut oublier
que les techniciens de ces plateformes ont bénéficiés
de tous les avantages du libre, et pas uniquement pour la réalisation
de leur outil de publication. C'est grâce au développement
du logiciel libre qu'un fournisseur de support de blogs peut construire
pratiquement gratuitement son infrastructure technique logicielle,
du serveur html à la gestion des forums en passant par les
serveurs mail. En dehors de ces fournisseurs, plusieurs solutions
sur mesure et gratuites existent, proposées par d'enthousiastes
prosélytes du logiciel libre. Je citerais comme seul exemple
DotClear, souple, efficace
et convivial.
Le foisonnement d'initiative du monde du logiciel libre a permis
le développement de nouvelles manières de consulter
l'information sur le Web (à propos, avez-vous adopté
Firefox
à la place d'Internet Explorer ? Faites-le, vous n'en reviendrez
pas) comme les fils RSS. Vu le nombre de blogs qui sont consacrés
à ces sujets, il n'est déplacé de dire qu'un
esprit commun anime les adeptes du logiciel libre et la plupart
des blogueurs : le désir de partager plutôt que de
vendre. Partager, voilà une des motivations essentielles
du blog.
Pourquoi écrit-on
un blog ? Les motivations n'ont pas changé depuis les premières
pages personnelles. L'écriture est toujours un moyen de se
faire connaître, puis de se faire reconnaître. Avec
les pages personnelles, on cherchait d'abord à se faire connaître,
puisqu'il s'agissait avant tout de dispenser de l'information. Pratiquement,
les contacts noués par la suite se caractérisaient
par une relation à sens unique, le lecteur venant demander
un complément d'information à l'auteur. Avec des pages
personnelles, on se plaçait immédiatement en position
de maître attendant les requêtes de ses petits scarabées.
Avec le blog, on se place en position d'égalité beaucoup
plus rapidement. La création du blog suppose l'acceptation
des commentaires, des discussions, donc l'égalité
jusqu'à
ce que l'on redécouvre le plaisir de contrôle absolu
sur les interventions des autres. Mais la règle sous-jacente
est quand même une égalité de bon aloi. Ceux
qui envisagent leur blogs comme des pages personnelles ne tardent
à rétablir la distance maître / élève
soit en coupant purement et simplement les commentaires, soit en
les modérant de telle sorte que nul ne puisse ignorer qui
mène le débat (usage d'une couleur différente
pour l'auteur par exemple). Dans presque tous les cas, l'écriture
du blog relève de l'intimité.
Car rares sont
les blogs à succès qui soient de vrais blogs-fictions,
c'est à dire des blogs mettant en scène un auteur
fictionnel vivant des aventures toutes aussi virtuelles. Il ne s'agit
pas ici de prétendre que les blogs reflètent exactement
la réalité de la vie de leurs auteurs : la mise en
forme du blog nécessite évidemment une édulcoration
du réel. Rien n'est plus déprimant que les blogs d'adolescents
racontant leur vie par le menu ; il manque ce filtre fictionnel
qui en fait surgir l'expérience universelle. Et pratiquement
personne n'a envie de raconter les petits coins sombres et honteux
de sa vie intime. Mais la fiction complète, c'est autre chose
; ce serait un exercice littéraire que les KaFkaïens
pourraient tenter
à condition d'avoir la force de faire
vivre ce blog fictionnel.
Car virtuel
ou pas, la difficulté du blog réside dans sa mise
à jour. Il est aussi difficile de tenir un blog à
jour que des pages personnelles, bien que la nature de la difficulté
change. Maintenir un blog, c'est ajouter à la difficulté
du fond la pression du temps : avec des pages personnelles, le principe
même de la mise à jour ne contenait pas cette dimension
temporelle. KaFkaïens fonctionne depuis des années
avec un principe de mise à jour trimestrielle, mais cela
ne l'empêche pas d'avoir du succès. Un blog remis à
jour tous les trois mois ne rencontrerait qu'un succès très
limité. Cela dit la question du fond est la seule véritable
contrainte du blog, comme pour les pages personnelles : ceux pour
qui la création d'un blog n'est pas seulement la mise en
place d'un nouvel outil pour exprimer ce qu'ils ont à dire
se cassent les dents et arrêtent leurs blogs en peu de temps.
Les chiffres statistiques d'arrêt des blogs sont d'ailleurs
plus importants que les chiffres de création. Il faut avoir
quelque chose à dire : blogs et pages personnelles ne sont
que des outils. A ce titre d'ailleurs, ils comportent les mêmes
travers : quand la forme remplace le fond, on crée du bruit
plutôt que de l'information. Dans les outils standard de création
de blogs, la tendance au gadget de forme est d'ailleurs là,
comme avec les pages personnelles, pour pallier à l'absence
de fond des contributeurs. Pensez aux horribles petites notes automatiques
sur l'humeur ou la musique écoutée au moments de l'écriture
du billet
on retrouve la même pacotille qui signe la
mort des blogs concernés.
Certains annoncent
la mort des blogs dans leur ensemble, arguant de leur développement
ou des affaires qui secouent les blogs les plus connus (certains
blogs sont devenus des acteurs de la vie publique étatsuniennes,
notamment dans le domaine politique ou journalistique). Je crois
plutôt à la poursuite de la transformation générale
du Web vers la juxtaposition de réseaux, particulièrement
en réponse aux tentatives de contrôle (soit politique,
soit commerciale) du réseau ainsi qu'en raison de sa croissance
démentielle qui n'est pas près de s'arrêter.
Quand adolescent le monde nous faisait peur, nous nous tournions
vers la bande de copains : plus simple à comprendre, avec
des références communes et des préoccupations
semblables. Ce comportement se reproduira sur le réseau :
face à ce labyrinthe exponentiel que le Web est devenu, nous
sommes redevenus des adolescents timides. La bonne nouvelle c'est
que nous n'avons pas peur d'apprendre et que nous allons pouvoir
jouir de ce sentiment de redécouverte. Et les blogs participent
dans le temps présent de ce plaisir-là.
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