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5 juin 2003 |
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" Et tu
crois que Hong Kong n'est pas en train de devenir communiste ? Laisse-moi
rire. Je vais te dire : ma femme travaille dans une école
chinoise, elle a de plus en plus de procédures à suivre,
de plus en plus de rapports à faire. L'envahissement par
la paperasse, le contrôle, si c'est pas un signe ça,
que nous entrons en terre communiste ? D'ailleurs, tous les jours,
ils en donnent des exemples dans le journal : limogeage de tel journaliste,
renvoi de tel animateur radio. Pourquoi ? Mais ils ne citent jamais
de fait particulier. C'est plutôt leur style en général
qui semble poser problème. "
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14 juin 2003 |
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A Tsim Sha Tsui,
du côté de Kowloon, l'or coule des vitrines tapissées
de velours rouge. Thé dans un grand hôtel, le Péninsula,
dans une lumière d'orage. Lustres de cristal, colonnes de
marbre, plantes vertes aux feuilles effilées. L'orchestre
bien sûr joue une valse viennoise. On allume de petites bougies
dans le soir qui tombe. Peu à peu, même les conversations
se tamisent. Scones accompagnés de leur mousse de beurre
frais, mini sandwiches, pâtisseries françaises. Vue
sur la skyline de Hong Kong prise dans les filets d'un ciel tourmenté.
La pluie tombe enfin, noire, serrée. Cela fait trois semaines
qu'il pleut tous les jours.
La pluie vient et toutes les rigoles, tous les canaux débordent.
Plus j'écoute la pluie, plus la mémoire me revient.
Enfant, certains après-midi, je la regardai tomber des heures
durant. Il fait chaud, il fait lourd. Quelque chose en moi s'apaise,
s'endort. L'eau se referme sur mes pensées comme une tombe.
Place de marché à Cholon, le quartier chinois de Saigon.
Le ciel a crevé. L'eau frappe le sol et ce choc étourdissant
remplit mon cur et ma bouche. Espace fade et sans couleur,
un instant déployé, aussitôt dissous. C'est
le ciel tout entier qui s'ébranle. Sensation de dilution,
envahissement du corps par la force pure, d'une pureté inouïe,
familière, immémoriale. La pluie, ou l'eau devenue
clameur, trépignement, à la fois récompense
et châtiment.
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17 juin 2003 |
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Le taxi s'arrête
en bas de la tour. Ici, pas de petits commerces, pas de vie de quartier,
mais une succession de résidences privées qui domine
le champ de courses d'Happy Valley. Vente privée de vêtements
et de bijoux " de créateur ". Premier ascenseur,
piscine. Deuxième ascenseur, gardiens. Elles prennent le
thé dans des tasses de porcelaine bleue. Photos de famille
épinglées partout sur les murs. Elles discutent en
français : des enfants passés, des enfants à
venir. Dans la cuisine, une servante philippine range la vaisselle.
Posée sur une nappe de baptiste blanche, un collier "
fantaisie " : une croix en plastique vert clair entortillée
dans un ruban de dentelle. Croix de buis au-dessus des lits. Visages
jeunes, déjà épaissis par les maternités
successives. Derrière la paroi de verre, les collines de
Hong Kong, décor grandiose, palpitent.
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22 juin 2003 |
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Le regard des
habitants de cette ville : courtois, précis. Art de vivre
fondé sur la modération en toute chose, la recherche
subtile, obsessionnelle, du point d'équilibre. Que chacun
trouve sa place et y demeure. Au bout d'un an, cette réserve,
cette froideur sont un repos dont on ne peut plus se passer. Les
étrangers qui arrivent ici se disent d'abord : il faudrait
gratter les hongkongais sous l'écaille. Puis y renoncent.
Certains sont des aventuriers qui ont échoué ici au
hasard d'une escale. Dans ce monde où il n'est plus ni de
continent ni d'espace vierge à découvrir, ils ont
fini par trouver refuge dans une ville où les mots écrits
ou parlés restent, après vingt ans de vie commune,
d'une totale opacité. C'est donc ici paradoxalement, dans
l'un des lieux les plus peuplés de la planète, qu'ils
parviennent enfin à échapper à leurs semblables.
On les voit passer quelquefois, silhouettes à peine ébauchées
au milieu des marées humaines, glissant comme les vaisseaux
fantômes d'une époque révolue, anciens anarchistes,
anciens hippies, écrivains déchus, artistes, promeneurs
impénitents, doux rêveurs, errants de tous poils.
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26 juin 2003 |
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Le sourire en
demi-teinte de ce Britannique. Il quitte Hong Kong demain. Des regrets
? Il répond que le dimanche, il était heureux de faire
de la voile, du tennis ou du golf. Mais que rentré en Angleterre,
il pourra enfin réaménager sa maison. Bien sûr.
A la lisière des grilles du club, la rumeur de la ville,
dense comme la terre, dense comme le sang, épice impure.
La splendide couleur du gazon, l'ombre fraîche des résidences,
la fière cambrure des bateaux, et la douleur entêtante
de l'exil.
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27 juin 2003 |
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Cité
née du commerce de l'opium Si on déployait la corruption
de Hong Kong comme une parure, quel canevas dessinerait-elle ? Les
derniers orages ont révélé des masses blafardes
et violacées. Cette mauvaise fièvre s'est dissipée
avec le retour du soleil. Epuiser jusqu'à la dernière
lettre la substance de ce lieu maudit, la boire, la manger, l'inhaler
s'il le faut, la sentir courir dans ses veines pour toujours.
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28 juin 2003 |
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Maintenant,
les nuages passent lentement la crête des collines, et découpent
sur la futaie leurs ombres. Maintenant, la mer revient frapper les
rochers et la brume se lève sur un monde rajeuni : essaims
de bateaux autour de montagnes vert émeraude. Un enfant passe,
la tête recouverte d'un mouchoir blanc. Aveuglé, il
marche en titubant, en riant. Le vent agite la cime des arbres.
Chaque feuille frémit, face claire, face sombre, mouvement
d'entière volupté. Le ciel est si vaste ici qu'on
sent la Terre tourner.
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30 juin 2003 |
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Dans certains
quartiers de la ville, les hommes changent de visage à la
tombée de la nuit. Phénomène commun à
presque toutes les grandes villes asiatiques. A la lueur des lampes
basses, on voit les figures se juxtaposer, les unes brutales, les
autres plus sinueuses. Les langues, les accents se mêlent
aussi. Dans le noir, les corps se frôlent, hommes au bar,
femmes sur la piste. C'est l'heure de la grande foire, de l'ultime
échange. Séparation des deux communautés pendant
le jour, mélange pendant la nuit, nouvelle séparation
au petit matin. Mélange ? Hommes tous européens, femmes
toutes asiatiques, ou presque. Malgré le miracle économique,
l'Histoire ici balbutie.
Dans ces bars,
il n'y a presque pas de chinois : ils leur préfèrent
d'autres lieux plus confidentiels, par exemple, cette tour de dix-sept
étages à Bangkok. Presque plus de souvenirs maintenant,
une construction banale dans un quartier banal.
Néons
dans l'entrée, bar et boîte de nuit au rez-de-chaussée.
Au premier étage, sous une immense voûte, des rangées
de tables de billard, et derrière le quatrième mur
tout en verre, cinquante filles numérotées assises
sur des gradins. Braquées sur elles, quatre caméras
à tête pivotante. Gradins bleu ciel, marguerites de
plastique, moquette verte, comme sur l'étal du boucher.
A chaque étage de la tour, autant de filles, et plus on monte,
plus elles sont belles. La clientèle est exclusivement asiatique
: des hommes d'affaires thaïlandais, japonais, chinois, venus
de Taiwan, de Singapour ou de Hong Kong. Au deuxième étage,
des canapés crème, des tables basses en bois massif,
des petits abat-jour, disséminés sous une seconde
voûte encore plus haute. Sur les murs, des écrans géants
passent en boucle les mêmes images, corps agrandis jusqu'à
l'abstrait. Partout la même expression. Course feutrée
des ascenseurs vers les suites privées, va-et-vient de petits
paniers munis de tous leurs accessoires et produits d'hygiène,
badges électroniques épinglés sur les uniformes
des employés, trajectoires strictement déterminées
en fonction du montant de la cotisation inscrite sur la carte de
membre.
Pour clore la visite, le sourire du Directeur, et son énergique
poignée de main. Presque plus de souvenir maintenant de cet
homme, cadre le jour dans un grand groupe, gérant la nuit
d'un établissement dit de divertissement - le plus grand
dans son genre de toute l'Asie.
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31 juin 2003 |
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A Kowloon, sur
un tronçon en travaux, une vieille dame se repose sur une
chaise branlante dans l'entrée d'un immeuble, sous un panneau
vertical violet et blanc. Chacun à sa place : les flics dans
la rue, les filles au-dessus.
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2 juillet 2003 |
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(le 1er juillet
2003, fête nationale de la RAS, jour anniversaire de la rétrocession
et celui de la naissance du Parti communiste, la manifestation contre
l'article 23 a réuni - pour la première fois depuis
Tienanmen - 500 000 manifestants à Hong Kong)
C'est le même
café, mais différent, le même trajet, mais autrement.
Il reste peu de traces d'ailleurs. Un autocollant noir collé
sur le trottoir, des débris de pancarte coincés entre
les rails du tramway. La veille aussi, une heure à peine
après la manifestation, les poubelles avaient été
vidées, les trottoirs balayés, la circulation rétablie.
La police se tenait postée aux carrefours. Les gens rentraient
chez eux, attendant leurs bus en files indiennes; au milieu de poubelles
débordantes - vision inoubliable - débordantes de
canettes et de mots, des mots étranges par ici, liberté,
démocratie.
Derrière
la vitre du café d'hier, ils s'agitent pourtant comme des
ombres, dans un grondement sourd. Dès qu'on entrouvre la
porte, les cris, les chants, les slogans scandés reviennent.
La foule rit et lève le poing. Jamais vu Hong Kong ainsi.
On traverse enfin la ville comme on ne peut jamais la traverser
: à pied, au milieu de la rue, sans bus, ni tramways, ni
taxis, dans la chaleur qui retombe lentement. Le ciel peu à
peu verdit, les nuages enflent. La fraîcheur enfin, après
les heures d'attente derrière les grilles du parc de Victoria.
Foule vêtue de noir, écriteaux de papier. Pas de musique,
à peine quelques haut-parleurs (un peut-être pour dix
ou vingt mille manifestants), ne restent que les voix. Le cortège
s'est ébranlé, s'engageant dans les boyaux étroits
de Causeway Bay. Sourd piétinement. Rues désertes,
rideaux de fer et dans l'axe des tours, d'implacables giclées
de lumière. Quelque chose d'autre aussi, de bizarre, de déroutant,
mais quoi ? Ce silence derrière le martèlement des
pas et des slogans.
Vers la fin
de l'après-midi, le cortège finit par envahir la ville
toute entière. Sur les axes principaux, des carcasses des
bus ou de tramways, abandonnés sur place. La foule très
dense défile sous quelques bannières jaunes, photos
ou pancartes noires sur lesquelles on distingue à peine des
idéogrammes peints en lettres d'argent. Les derniers barrages
ont cédé. Les gens marchent plus librement. La ville
est à eux maintenant. Derrière les fenêtres
des appartements, derrière les baies vitrées des restaurants,
des gens dansent et frappent des mains. La foule les acclame et
les appelle à descendre. La lumière continue à
décroître au-dessus de Wanchai. A l'horizon, derrière
les immeubles, des collines d'un vert intense. Face impassible de
Hong Kong penchée sur celle de ses habitants : tours et forêt
immobiles, sombrant peu à peu dans une mer humaine.
Le soleil glisse derrière les façades. Les nuages
montent, vert de jade sur fond de jaune clair et de bleu roi. Au-dessus
d'Admiralty, la Bank of China se profile. Le ciel joue avec les
façades, la foule joue avec les mots. Hong Kong n'est pas
une ville. C'est une communauté, c'est un rêve en marche.
Lorsqu'on quitte les quartiers grouillants de Causeway Bay et qu'on
progresse vers Central, la ville semble s'épurer, faite toute
entière d'acier et de verre. Et quand les nuages la dépassent,
gigantesques, démesurés, la ville semble happée
par une houle seconde. Mais même prise entre ces deux océans,
elle s'étire, elle résiste et s'affirme. Jamais vu
une ville capable de donner à la fois une telle impression
de beauté, de force et d'irréalité.
La foule crie : nous méritons mieux ! Et la ville change
de visage sous l'effet de ce cri démultiplié. Prise
de conscience d'un certain pouvoir. Mais aussi apparition d'une
forme inconnue de ferveur - ce mot que je croyais ne jamais pouvoir
employer dans ces chroniques. Plus tard dans la soirée, les
policiers terminent leur service. Ils rentrent chez eux en marchant,
au bord du défilé, défilant.
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