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« Il est presque infini »

 (J.L Borges à propos de Ulysse de Joyce.)

Que peut signifier ce « presque infini » ? Le livre touche-t-il au sublime, ou, au contraire, son auteur a-t-il failli à sa tâche ?

Borges joue avec l'infini, avec ses lecteurs et la métaphysique. Il crée son propre univers, fait de labyrinthes qui se reflètent dans des miroirs et dans lesquels le lecteur se perd, aveuglé. Le premier labyrinthe, c'est peut-être la pensée du bibliothécaire aveugle : sa culture encyclopédique, mais aussi la fascination et la peur que lui inspirent l'infini. Alors, il peuple ses nouvelles de sentiers qui bifurquent, d'images réfléchies à l'infini, de tigres dont les rayures sont l'image même de Dieu.

Il est impossible de ne pas s'égarer dans la complexité du monde de Borges, de ne pas être aspiré dans les abîmes de sa raison. L'infini, thème majeur de son oeuvre, revêt dans ses nouvelles des formes multiples : en effet, comment représenter l'irreprésentable, si ce n'est en multipliant encore et encore les images, les constructions. Et Borges, plus que tout autre, était conscient de l'énormité du travail.

Alors, abandonnant à Joyce, Cervantes ou Homère la fastidieuse et impossible tâche d'écrire une oeuvre totale, il cherche -pari fou- à créer « l'infini le plus court possible ». Pari fou ? Il le justifie lui-même dans « Le miroir et le masque » (LS 85) [1] . Afin de prendre un premier contact avec le texte borgesien, et avant de commencer une étude plus approfondie, résumons cette nouvelle.

Au lendemain d'une bataille, le Grand Roi demande au poète de rédiger en un an un poème à sa gloire :

Le délai expiré, qui compta épidémies et révoltes, le poète présenta son panégyrique. Il le déclama avec une sûre lenteur, sans un coup d'oeil au manuscrit. (...). Quand le poète se tut, le Roi parla.

- Ton oeuvre mérite mon suffrage. C'est une autre victoire. Tu as donné à chaque mot son sens véritable et à chaque substantif l'épithète que lui donnèrent les premiers poètes. Il n'y a pas dans tout le poème une seule image que n'aient employée les classiques. (...). Si toute la littérature de l'Irlande venait à se perdre - omen absit - on pourrait la reconstituer sans rien en perdre avec ton ode classique [LS 87].

Le Roi offre un miroir au poète, mais lui commande un autre poème :

...et le poète revint avec son manuscrit, moins long que le précédent. Il ne le récita pas de mémoire ; il le lut avec un manque visible d'assurance, omettant certains passages, comme si lui-même ne les comprenait pas entièrement ou qu'il ne voulût pas les profaner. Le texte était étrange. Ce n'était pas la description de la bataille, c'était la bataille. (...). La forme n'en était pas moins surprenante. Un substantif au singulier était sujet d'un verbe au pluriel. Les prépositions échappaient aux normes habituelles. (...).

- Celui-ci dépasse tout ce qui l'a précédé et en même temps l’annule. Il étonne, il émerveille, il éblouit. (...). Reçois ce masque qui est en or [LS 89].

Le Roi fait néanmoins la commande d'un troisième poème :

Au jour fixé, les sentinelles du palais remarquèrent que le poète n'apportait pas de manuscrit. Stupéfait, le Roi le considéra ; il semblait être un autre.

Le poète prie le Roi de lui accorder un instant d'entretien :

Le poète récita l'ode. Elle consistait en un seul mot.

Sans se risquer à le déclamer à haute voix, le poète et son Roi le murmurèrent comme s'il se fût agi d'une prière secrète ou d'un blasphème. (...).

- A l'aube, dit le poète, je me suis réveillé en prononçant des mots que d'abord je n'ai pas compris. Ces mots sont un poème. J'ai eu l'impression d'avoir commis un péché, celui peut-être que l'esprit ne pardonne pas.

- Celui que désormais nous sommes deux à avoir commis, murmura le Roi. (...).

Il lui mit une dague dans la main droite.

Pour ce qui est du poète nous savons qu'il se donna la mort au sortir du palais ; du Roi nous savons qu'il est aujourd'hui un mendiant parcourant les routes de cette Irlande qui fut son royaume, et qu'il n'a jamais redit le poème [LS 91].

Ces trois poèmes symbolisent trois tentatives de représentation de l'infini. Le premier, l'ode classique, tente de rendre à l'identique ce que les anciens ont écrit. L'infini est contenu dans cette impossible quête d'absolu, de perfection. La littérature classique possède un sens, et ce sens est unique. Il faut alors tenter de s'en approcher, rendre avec d'autres mots la même signification. Comme pour Almotasim (F 35), une vie humaine n'y suffirait pas. On ne peut que répéter, sans jamais égaler, tendre sans fin vers cette perfection. Copier rappelle le cycle, le cercle ; la quête sans fin, la limite asymptotique vers une droite. Le cercle et la droite seront les deux premiers modèles géométriques qui conduiront cette étude.

Le deuxième poème fait immédiatement penser à Joyce, à l'oeuvre chaotique, ouverte. Le chaos, frontière de deux absolus, l'ordre et le désordre, trouve naturellement sa place ici. Nous verrons comment Borges crée le désordre avec l'ordre, comment, grâce au chaos, un texte peut avoir une infinité de sens.

Les questions soulevées par le troisième poème, le poème-mot, sont à la fois d'ordre philosophique et linguistique. Le langage infini et pourtant fini est au centre de ce problème. C'est certainement ici qu'apparaît le génie de Borges : « créer l'infini le plus court possible ».

Les mathématiques enfin ouvrent une dimension supplémentaire à l'incontournable scission entre l'infini potentiel et l'infini actuel. La présence de cette science, nous le verrons, n'est le fruit ni d'un hasard, ni d'une volonté de « placer » des notions mathématiques. Borges connaissait les mathématiques et elles seules ont apporté des réponses définitives à certaines questions. Loin de plaquer une théorie scientifique sur un texte littéraire, nous nous bornerons à remarquer des analogies frappantes (si frappantes que le hasard ne suffirait pas à les expliquer) entre l'oeuvre de Borges et des images ou des objets mathématiques. Ainsi les fractales, récents produits de la recherche, permettent de donner un aperçu de la complexité et de la perfection du monde borgesien. Quel plus grand plaisir pour le commentateur que d'éclairer le lecteur sur la beauté d'un texte ?



[1] Pour les oeuvres de Borges, nous utiliserons la notation suivante : F : Fictions, LS : Le Livre de sable, AL : L'Aleph,  RB : Le Rapport de Brodie, AU : L'Auteur, suivi du numéro de la page. (LS 85) : Le Livre de sable, page 85.

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