Conclusion : faut-il croire Borges ? Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine

 « Jouer le jeu de Borges ». Voici ce que nous n'avons cessé de faire. Sommes-nous allés plus loin que l'auteur lui-même le voulait ? Nous n'avons fait que suivre ses indications. Pourtant, elles nous ont mené très loin, jusqu'à trouver l'infini en une lettre, ou des fractales dans les labyrinthes. Borges suggère même que le caractère incomplet de ses textes fonde leur valeur. Puisque l'essentiel est tu, Borges doit être le plus grand auteur du siècle, son oeuvre véritable, celle, justement que nous ne connaîtrons pas, est la plus complète (ne contiendrait-elle pas toute la littérature ? ), la plus profonde (quels infinis reste-t-il encore à explorer ? ). Borges suggère - et le lecteur part, ou ne part pas, dans la direction indiquée, dans le tourbillon créé. S'il ne part pas, il choisit de ne pas entrer dans le jeu, dans l'univers de Borges. Il a raison, d'ailleurs. Cet univers est terrifiant, complexe, vertigineux. Il vaut mieux rester au bord, le contempler sans risque. Ou alors, on peut partir, tête baissée, en aveugle dans les méandres des labyrinthes de labyrinthes. On peut même (mais il faudrait être inconscient) rechercher ce que l'auteur a peut-être voulu dire, découvrir soi-même de nouvelles complexités. On peut pousser le vice jusqu'à affirmer que Borges est le plus grand écrivain du siècle.

Face à un texte, le lecteur est libre. Face à Borges, l'est-il encore ? La particularité de Borges se trouve là : dès qu'il a mis un doigt dans l'engrenage (les textes de Borges, par leur concision, sont souvent attirants), le lecteur honnête (celui qui ne bluffe pas l'auteur en faisant semblant de le suivre) est alors guidé par l'aveugle argentin, perdu et abandonné entre les réels, de telle sorte que seul Borges peut l'en sortir.

Non, ce ne peut pas être ainsi. Borges n'est qu'un humain, de plus terrifié par ses rêves, qui n'a jamais su se détacher de sa mère. Bref, un esprit torturé, à la limite du cas pathologique. Ce qu'il nous raconte ne peut pas être vrai. Un texte qui contient tous les textes ? Ce n'est vrai que pour lui, Borges. Et encore, croyait-il en ce qu'il racontait ? Peut-être pas. Peut-être ne voulait-il que s'amuser à égarer d'autres que lui dans ses phobies. Borges, s'amuser ? Un homme qui, dans sa nouvelle la plus sincère, explique que le plus grand philanthrope, selon un immortel, c'est Hitler, parce qu'il a inventé les fours qui permettent aux lassés de la vie de la quitter, sans retour ? Borges qui n'espère qu'une chose, qu'il n'existe pas de vie après la mort, qui affirme pouvoir mourir heureux, car il n'a pas commis l'ultime péché, qui est d'engendrer la vie, car la vie est ce qu'il y a de plus affreux sur terre ? Comment un tel homme pourrait-il s'amuser ? Non, le jeu de Borges est sérieux, grave comme un jeu d'échecs dont l'issue est fatale au perdant. Le jeu de Borges est une revanche, un combat contre le destin qui l'a fait naître pour errer dans un labyrinthe. Le jeu de Borges est noir comme sa vision du monde, terrifiant comme les méandres de sa raison. Il se moque du lecteur, lorsqu'il fait preuve d'ironie, lorsqu'il lui dit : « c'est par là qu'il faut chercher, je t'assure qu'il y a beaucoup de choses à découvrir un peu plus loin ». Et nous, pauvres naïfs, nous l'avons suivi, aveuglément.

Non, décidément, on ne peut pas traiter ainsi un tel auteur. Il faut le respecter, ne pas oublier les heures de délectation à parcourir ses pages, à tenter d'en tirer le maximum. Sans l'idolâtrer, ni le dénigrer, il faut juste le considérer comme un auteur de littérature. Peut-être un peu original, un peu plus vertigineux que les autres, mais ses nouvelles ne sont, somme toute, que des textes de fiction. Ce n'est que de la fiction, rien n'est donc vrai. Bien-sûr, mais les questions posées ne sont-elles pas réelles ? Ne serait-il pas dommage de ne voir dans ses nouvelles que des histoires ? Borges n'est-il pas l'inventeur de la « nouvelle métaphysique » ? Non, il faut revenir à un équilibre. Il faut oublier ce que nous venons de faire, oublier les mécanismes de création de l'infini, oublier les structures, oublier jusqu'au désir de rechercher l'infini dans un texte de Borges. Alors, et seulement alors, l'infini apparaîtra réellement. Il ne sera plus cherché, mais s'imposera de lui-même à la lecture d'un mot, d'une image. Et le vertige sera complet, car, cette fois, il ne sera plus provoqué par la raison, guidé par une volonté d'expliquer. Le lecteur sera ainsi enfin libre de plonger dans des abîmes dont il aura su l'existence, avant de l'oublier, et qu'il découvrira à nouveau, mais cette fois trop tard, par hasard. Alors seulement le texte de Borges retrouvera sa vraie place, son vrai rôle, il ne sera qu'un texte brut, simple.

 Non, il faut cesser de jouer le jeu de Borges. Revenir au texte même est encore borgesien. Tout ce que nous venons d'écrire a déjà été dit par Borges. Nous ne faisons encore une fois que le suivre.

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