| |
|
L'automne est
la saison du fauteuil, c'est sûr. Après avoir marché
en forêt, ramassé champignons et chataîgnes,
après avoir mangé plus que de raison, l'on se retrouve
pantelant entre les deux accoudoirs, un verre à la main (Pearl
Harbour : quatre parts de tequila, deux parts de cointreau et deux
parts de jus d'ananas), le chat rôdant près du
feu où éclatent les pommes de pin, l'esprit malléable
et disposé à apprécier les livres qui attendent
sagement. Gare à celui qui nous décevrait...
|
| |
|
|
| |
| |
| L'homme
qui penche
de Robillard |
|
L'homme qui
penche n'est pas un mauvais livre en soi. C'est bien là
le problème. En soi plutôt bien écrit, généralement
intéressant, voire touchant. Nous sommes face à l'errance
d'un homme en proie à l'alcoolisme. Un homme de 45 ans tentant
de se raccrocher à son passé, d'y trouver une justification
de ce qu'il est devenu. Un homme constatant que quelque chose s'est
cassé, quelque part, dans sa vie, constatant son " inaptitude
à créer des liens. "
Il part à la recherche, non des raisons de son inaptitude,
mais des origines de cette rupture. S'agirait-il de cette fuite,
quelques années plus tôt, pour la Réunion, et
de son retour piteux au bout de quelques mois ? Mais ce départ,
réalise-t-il, n'était lui-même qu'un symptôme
d'un dysfonctionnement plus ancien.
Pourtant, il fut un temps où il paraissait armé pour
vivre. Et de rappeler cette victoire, tout jeune encore, au cours
d'un championnat d'athlétisme, et combien elle l'avait surpris.
Victoire provisoire, comme devait le révéler l'avenir
: il perdrait bientôt la faculté de gagner. Perdrait
sa foi en la victoire, en lui-même. Quand ? Comment ?
Vient alors la découverte de l'alcool, et l'importance que
prend dans sa vie ce qui au départ n'était qu'un amusement:
" Il y avait eu au départ une vague idée de sang
entaché de noir [
] Il marquait votre débarras
d'une certaine idée de pureté. Et votre entrée
en souillure. "
Mais, dans le temps de la narration, cette souillure lui semble
soudain absurde. Elle ne le satisfait plus. Il voudrait s'en laver
mais pourquoi ? Sans doute parce qu'elle l'éloigne de la
vie et le place, non pas du côté de la mort, mais dans
un état d'attente : " et indifférent à
toutes ces choses qui continuent, chacune à son rythme, à
tourner un peu partout où il y a une parcelle de vie, vous
continuez à remonter dans votre attirail [
] "
L'utilisation du " vous " fonctionne d'ailleurs relativement
bien, objectivisant le sujet, introduisant un lyrisme froid, marquant
son détachement du monde.
Mais, et pour
en revenir à notre problème, L'homme qui penche
n'est pas un livre en soi. Toute personne qui aura lu Un homme
qui dort de Perec aura noté les références
constantes qui y sont faites. Le titre, bien sûr, mais aussi
le choix de la deuxième personne -Perec utilise le "
tu "- et l'importance des listes.
C'est à ce moment que la lecture devient frustrante. On a
beau essayer d'apprécier l'ouvrage pour lui-même, c'est
peine perdue. Les références sont trop nombreuses
pour conclure à une coïncidence, ou à quelques
emprunts de passage. Parfois, la copie est très proche de
l'original :
Robillard p.
122 : " Et la vie a recommencé -probablement pas tout
à fait comme avant. Quelque chose était cassé.
"
Perec p. 22 : " Quelque chose se cassait, quelque chose était
cassé. "
Parfois, elle
y fait allusion en un jeu de reflets qui eût pu être
amusant :
Robillard p.
91 : " Il vous avait fallu cette plongée dans une grande
métropole pour vous rendre compte de votre inaptitude à
vous créer des liens. "
Perec p. 22 : " C'est un jour comme celui-ci, un peu plus tard,
un peu plus tôt, que tu découvres sans surprise que
quelque chose ne va pas, que, pour parler sans précautions,
tu ne sais pas vivre, que tu ne sauras jamais. "
Et encore, Robillard,
p. 95, nous parle de la période parisienne de son personnage
: " Vous aviez l'impression de ne jamais vous être assis
durant toute cette époque. Que pesait sur vos jambes le poids
de kilomètres de marche et le temps passé debout [
]
L'impression aussi d'avoir dans la tête toutes les images
récurrentes d'une interminable errance où vous cherchiez
en vain une issue. "
Dans le même temps, Perec p. 93 : " Marche incessante,
inlassable. Tu marches comme un homme qui porterait d'invisibles
valises [
] Marcheur infatigable, tu traverses Paris de part
en part, chaque soir, émergeant du trou noir de ta chambre
[
] "
Les exemples
de ce genre sont nombreux. Alors comment faut-il situer L'homme
qui penche par rapport à Un homme qui dort ? S'agit-il
d'une réécriture ? Si tel est le cas, il faut admettre
qu'elle est plus pauvre. Perec fouille la fracture de son personnage.
Il pousse jusqu'au bout sa tentative pour tout vider d'intentionnalité.
Jusqu'à atteindre une victoire provisoire, une éphémère
domination sur le monde (p.95 : " Maintenant, tu es le maître
anonyme du monde, celui sur qui l'histoire n'a plus de prise, celui
qui ne sent plus la pluie tomber, qui ne voit plus la nuit venir
[
] tu passes ton chemin : tu es inaccessible "). Le
vocabulaire de l'affect disparaît peu à peu. Les listes
sont sobres, fermées, exhaustives :
p. 90 : "
Tu entends sans jamais écouter, tu vois sans jamais regarder
: les fissures des plafonds, les lames des parquets, le dessin des
carrelages, les rides autour de tes yeux, les arbres, l'eau, les
pierres, les voitures qui passent, les nuages qui dessinent dans
le ciel des formes de nuages.
Maintenant,
tu vis dans l'inépuisable. "
Tandis que celles
de Robillard sont ouvertes, vagues. On y trouve la présence
du passé, des généralisations au milieu de
l'inventaire et, pour finir, l'abandon pur et simple de l'énumération
:
p. 65 : "
Ainsi, en marchant de la route Royale au Havana Bar, on passe, dans
l'ordre, devant une banque, une pharmacie, un boui-boui oriental,
une minuscule quincaillerie, le Café de Colombo, un cinéma
qui fut longtemps désaffecté, deux magasins d'objets
en tout genre et de toutes utilités, un kiosque à
journaux qui, si votre mémoire est bonne, n'a jamais reçu
la moindre couche de peinture, un magasin de sacoches, cartables
et autres sacs à dos, etc. Voilà. "
Le dormeur de
Perec se détache de son passé, du temps même,
et le temps de la narration n'est que le présent. Le pencheur
de Robillard est sans cesse bousculé par ses souvenirs, parle
souvent au passé, disparaît même parfois derrière
les éléments de la fiction. Perec parle d'un malaise,
d'une douleur à vivre, de la recherche d'une attitude face
au monde. Robillard décrit un alcoolisme. On pense alors
à une mise en situation du héros pérécien.
Mais ça ne fonctionne pas davantage. Cette mise en situation
est déjà dénoncée dans Un homme qui
dort, p. 139 : " Atteindre le fond, cela ne veut rien dire.
Ni le fond du désespoir, ni le fond de la haine, de la déchéance
éthylique, de la solitude orgueilleuse [
] Les pécheurs,
comme les plongeurs, sont faits pour être absous. "
Tout se passe
donc comme si Robillard avait réutilisé une recette
efficace, mais sans en comprendre la finalité. Face au livre
de Perec, le sien semble vidé de contenu. On n'y trouve pas
non plus les jeux d'intertextualité auxquels Perec s'amuse,
glissant dans son texte des passages d'Apollinaire ou autres. Si
vous n'avez pas lu Un homme qui dort, L'homme qui penche
vous touchera sans doute. Dans le cas contraire, vous éprouverez
un agacement vague à sa lecture, une insatisfaction. Son
unique utilité, pour ne pas dire son seul mérite,
est de m'avoir fait relire le magnifique texte de Perec.
|
| FXS |
| |
| |
| L'Apparition
de Didier Van Cauwelaert |
|
Nathalie est
une ophtalmologiste de haut vol qui accessoirement utilise ses compétences
médicales pour démasquer les faux miracles et autres
contrefaçons religieuses dans la meilleure tradition de la
laïcité militante. Imaginez donc sa surprise à
se voir engagée par le Vatican pour prendre part au procès
de béatification d'un amérindien du temps de la conquête
espagnole. Sur la tunique de celui-ci, conservée dans la
cathédrale de Mexico, s'est miraculeusement imprimée
l'image de la Vierge Marie telle qu'elle lui est apparue. Dans l'il
de la Sainte Vierge, et en accord total avec toutes les lois de
l'optique, se reflète une autre image : le moment où
Juan Diego montre sa tunique à l'évêque du Mexique.
L'Apparition se situerait donc, je suppose, dans la longue
tradition du roman fantastico-philosophique français. Ce
n'est pas obligatoirement en dire du bien : c'est là après
tout un genre où Bernard Werber règne en maître.
Peut-être Didier Van Cauwelaert a-t-il été plus
influencé par Paolo Coelho que par le maître des Fourmis
mais ce n'est pas là en dire du bien non plus. Certaines
des phrases voire des chapitres entiers de ce roman auraient parfaitement
pu être écrites par le spécialiste brésilien
de la philo pleurnicharde : " Mais si tu es jolie, Nathalie,
son regard est le meilleur des soins de beauté et tu ne veux
plus t'y voir. C'est bête. " Que j'ai aimé la
mièvrerie de ce " C'est bête " ! De même
" l'argument psychologique " et le caractère des
différents personnages sont du plus pur Coehlo dans leur
dénuement (que j'utilise ici comme synonyme de pauvreté
abjecte, non de simplicité artistique).
Ce roman ne va jamais au-delà de l'idée de départ,
l'histoire ne démarre jamais vraiment et n'arrive à
aucune conclusion discernable. Un livre de ce genre devrait se terminer
par le dénouement d'un nud gordien d'intrigues, mêlées
et résolues d'un même coup comme le savait si bien
faire John Irving, ou peut-être par un coup de théâtre,
un retournement dramatique à la Iain Banks, qui remettrait
en cause tout ce que le récit nous avait amené à
croire jusque là, mais Van Cauwelaert manque et de souffle
et d'imagination. Ainsi esquisse-t-il à maintes reprises
le début d'intrigues secondaires et parallèles (les
relations entre Nathalie, son ex-amant et son patron, le père
de celui-ci, la violence endémique à Mexico, les intrigues
politiques dans les coulisses du Vatican et bien d'autres encore)
mais à la fin laisse pendouiller çà et là
tous ces fils qui devraient faire partie d'une trame cohérente.
Le retournement lui-même, ce coup de théâtre
qu'il nous fait miroiter tout au long du livre, reste mineur et
ne résout rien.
Beaucoup voulant défendre l'Apparition vous diront
alors que la vie, la vie réelle, est ainsi : chaotique à
l'image de Mexico-City, que toutes les intrigues ne se résolvent
pas, que nous n'avons pas toujours la possibilité de prendre
une part active dans ce qui nous arrive. Ne les écoutez surtout
pas : le roman n'est pas la vie ; c'est une histoire avec un début,
un milieu et une fin et il faudrait beaucoup plus de talent et d'ambition
à Van Cauwelaert pour changer cet état de fait.
Il tombe ici dans le piège trop souvent tendu et rarement
évité de ce genre romanesque : les idées dictent
le déroulement du récit. Trop d'écrivains,
et surtout hélas d'écrivains français, ont
ainsi oublié que leur fonction première devrait être
de raconter des histoires et qu'il ne suffit pas d'éviter
les clichés les plus flagrants - ce que Van Cauwelaert ne
fait pas toujours - pour pouvoir prétendre avoir fait preuve
d'originalité.
De plus, ce " message " qui dicte si clairement, si visiblement
son chemin au récit n'est lui-même jamais clair ni
visible : est-il mystique, antireligieux, anticlérical ou
simplement anticatholique ? A certains moments, dans la première
partie du livre surtout, l'auteur semble se faire au travers de
son héroïne le défenseur de ce que j'ai appelé
plus haut une certaine laïcité militante. Mais, si c'est
bien là le cas, pourquoi alors amener cette même héroïne
si près de la conversion ? (Je dis " si près
" car en définitive nous n'apprendrons rien du destin
final de cette chère Nathalie, si creuse et si froide qu'elle
en devient presque antipathique.)
Et tout ceci sans que le récit soit jamais racheté
par une qualité particulière de l'écriture
qui, tout comme l'intrigue reste plate et formelle. Dans cette optique
le meilleur moment du livre reste l'arrivée de Nathalie à
Mexico. Van Cauwelaert a un talent certain pour le récit
de voyage et sa description du chaos et de la saleté d'une
des villes les plus chaotiques et polluées du monde raffermit
pour un temps l'intérêt vacillant du lecteur. Nathalie,
à qui l'on permet enfin de faire quelque chose et
non plus seulement de subir ou de se remémorer, nous devient
temporairement un peu plus sympathique. Peut-être se dit-on
aux alentours de la page 100, ce livre va-t-il enfin se décider
à aller quelque part.
Mais c'est là un espoir vite déçu.
|
| AS |
| |
| |
| Le
coiffeur du Splendid Hôtel
de
Patrick Rödel - Confluences |
|
Parler de la
Mort n'est rien ; évoquer la vieillesse sans pontifier est
bien plus difficile. Et si l'on triche sur l'âge des vieux
comme le font sans vergogne la plupart des auteurs, si l'on pare
de cheveux blancs des héros survoltés capables de
milles prouesses (tout le monde n'est pas Théodore Monod),
on passe à coté d'un humour noir dont la vertu première
est de nous réconforter : les inconvénients, les tragédies
de la vieillesse n'ont pas à être cachées, car
on peut rire et s'émouvoir d'elles comme on rit et l'on s'émeut
de la Mort.
Patrick Rödel illustre avec virtuosité les dégâts
du temps qui passe sur nos pauvres carcasses dans ce recueil de
nouvelles : la mémoire qui flanche, l'obligation du deuil,
la retraite, la solitude, la religion, la vie qui démarre
parfois enfin au seuil de la mort... Ses nouvelles sont autant de
petits bijoux drôles, émouvants, étonnants,
voire subversifs.
Les personnages de ces nouvelles sont souvent indistincts, ballottés
par les événements ; mais par un retournement magique
initié par l'écriture précise de l'auteur,
on s'approprie, on s'identifie à la souffrance, à
l'espoir, aux difficultés de ces vieux improbables. On partage
l'inénarrable odyssée du père de Flora en plein
naufrage de la mémoire, on jubile devant les interrogations
spirituelles de cette femme qui perd le sommeil en changeant chaque
mot de sa prière favorite, on apprécie la vie inversée
de ce rentier qui sort de sa retraite pour travailler...
Lisez ces nouvelles...et vous verrez les vieux d'un autre oeil quand
vous les bousculerez en descendant quatre à quatre les marches
de votre immeuble.
|
| PmM |
| |
| |
| Eureka
d'Edgar
Allan Poe - Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard |
|
«
Je n'ai plus le désir de vivre puisque j'ai écrit
Eureka »
Edgar Allan Poe
«
A boire, A boire pour Maître Edgar
A boire, A boire pour le Génie »
Jean Leloup
Je navais
jamais entendu parler de ce texte de Poe, je suis tombé
dessus par hasard en relisant ses histoires dans le tome Oeuvres
en prose
de la Pléiade. Pourtant, Poe considérait cet essai
comme le couronnement
de son uvre, et il déclarait à son éditeur
dubitatif : « Oh ! Mr
Putnam, vous ne vous rendez pas compte de limportance de luvre
que je
mène à son achèvement. Jai résolu
le secret de lUnivers ! ». Baudelaire,
pourtant farouche admirateur de Poe et qui traduisit le texte, hésita
quelques années avant de vendre la traduction dun «
poème en prose »
qui, semble t-il, le laissait perplexe.
Eureka est à la fois un traité dastronomie,
une méditation poétique
sur la naissance de lUnivers et, dans son prologue, une fiction
danticipation (une lettre trouvée dans une bouteille
et datée de 2848 après JC retrace les différentes
étapes de la connaissance scientifique).
Javoue ne pas être très calé en physique
et en astronomie (pour tout vous dire, jai sur lUnivers
des vues essentiellement touristiques : je visite, je prends quelques
photos et je remonte dans mon bus) mais je nai
pas limpression que Poe soit très crédible dans
les grandes envolées quil nous propose (ou alors, on
en aurait entendu parler, non ?) : refonder la science sur lintuition,
nouvelle théories de la matière et de la gravitation.
Je ne suis pas à même de discuter les intuitions de
Poe, mais je peux cependant voir en quoi ses arguments et ses raisonnements
ont spécieux et tautologiques. En bref, on a un peu limpression
quil perd les pédales : il y a dans ses affirmations,
dans son ironie à légard, en gros, de la quasi-totalité
des scientifiques et philosophes qui lont précédé
et dans la certitude davoir raison qui se dégage du
texte, quelque chose dun peu triste. Poe nest jamais
méchant ou prétentieux : il pense réellement
avoir trouvé la bonne solution et son évidence le
frappe à la limite du k.o. Cest donc à un auteur
groggy que nous avons à faire, un auteur perdu dans ses lectures
et sa soif de comprendre.
Lire Eureka nest pas très intéressant,
sauf quelques fulgurances de
style et didée (notamment un beau passage sur les mots
tels quInfini
qui nest qu « une pensée de pensée
», cest-à-dire un mot qui indique
non pas un objet observable mais leffort de pensée
vers cet objet).
Peut-être un lecteur plus calé que moi en ces matières
viendra prouver
bientôt que seul mon inculture ma empêché
de lire correctement ce texte
et nous dira tout le génie astrophysique de Poe
en
attendant je vais
relire Le Coeur Révélateur.
Petit post-scriptum : Paul Braffort, physicien et membre de l'OuLiPo,
m'a justement confirmé que le texte de Poe valait plus par
cet esprit de tentative d'une démarche intuitive et poétique
dans les sciences que par les déductions logiques qui en
avaient été tiré par l'auteur.
|
| EM |
| |
| |
| Tous
à Zanzibar
de
John Brunner |
|
La littérature
danticipation ( et par là je veux dire la bonne littérature
danticipation ) ne décrit pas le futur. Cest
surprenant, certes, et un rien malhonnête, mais pourtant la
plus stricte vérité : si la SF décrit quoi
que ce soit, cest le présent, le futur nest que
le médium utilisé.
Il est donc un peu dérangeant de constater que, rare en cela
parmi les livres de SF, Tous à Zanzibar de lAnglais
John Brunner est un livre qui na pas vieilli. Cest aussi
un de ces livres qui vous font sortir de votre nid douillet et jeter
un long regard critique sur le monde qui vous entoure.
Cest
donc essentiellement un livre déprimant.
Donc John Brunner nous parle de lépoque à laquelle
il écrit. Il nous parle de ses peurs, la guerre en Asie,
la surpopulation et la violence urbaine qui laccompagne, les
drogues, la manipulation des esprits par les Etats et les grandes
corporations. Il fait aussi preuve, parfois, dune clairvoyance
de prophète, non seulement dans ce quil nous décrit
de ce qui pour lui est alors le futur mais aussi dans ce quil
omet délibérément. Sil accorde une place
importante au terrorisme, à la pollution, et aux conséquences
des recherches génétiques (politique eugéniste
des Etats notamment) il naccorde même pas une mention
à lholocauste nucléaire, par exemple, que beaucoup
commençaient à croire inévitable.
Dans le monde quil décrit, lUnion soviétique
a disparu depuis longtemps,
la Chine est la grande inconnue et les Etats-Unis se cherchent un
nouvel ennemi vers lequel exporter leurs tensions internes
Lhistoire elle-même sarticule autour de deux personnages
principaux :
Norman House, un Noir américain, travaille pour General Technik
(G.T.),
il utilise sciemment son origine ethnique pour promouvoir sa carrière
mais se retrouve rapidement prisonnier de ses propres contradictions
; «Donald Hogan est un espion », nous révèle
dès le début lauteur, et même si lui la
oublié, lEtat qui la recruté il y a si
longtemps sen souvient et va le lui rappeler. Tous deux sont
en effet arrachés brutalement au milieu qui leur est familier
pour être envoyés en mission à létranger.
Norman ira en Afrique superviser le rachat du Béninia, un
petit état africain, par G.T., Donald sera envoyé
en Asie du Sud-Est pour enquêter sur le nouveau programme
eugénique du Yakatang et, si besoin est, le saboter. Dautres
personnages que je noserais qualifier de secondaires apparaissent
au cours du récit. Parmi ceux-ci, trois modèles dhumanité
: Elihu Master, lambassadeur américain au Béninia
; Shalmanazer, lordinateur vedette de G.T. en route vers la
conscience et surtout Chad Mulligan, le sociologue cynique et un
rien désespéré qui regarde avec un effarement
grandissant le monde qui lentoure.
Jaimerais pouvoir vous dire que la star réelle de Tous
à Zanzibar, cest justement ce monde étrange,
cette terre de 2010 telle que C. Mulligan la voit : surpeuplée,
en proie aux peurs les plus irrationnelles, aux « muckers
» (sorte de tueurs amoks, citoyens ordinaires qui un jour
ne supportent plus la pression ambiante et se mettent à assassiner
leurs semblables au hasard, à droite et à gauche,
jusquà ce que la police les abattent), aux émeutes
raciales, aux tensions internationales et à mille autres
problèmes encore et dont les solutions ne sont que des problèmes
à plus longue échéance. Jaimerais pouvoir,
vraiment, car ceci est sans doute la meilleure anti-utopie qui ait
jamais été décrite. Mais cela pose un problème
: Tous à Zanzibar, le chef duvre de ce
genre entier de la SF moderne, ce que les Anglo-Saxons appellent
dystopia, nappartient justement pas à ce genre.
Le thème véritable de Tous à Zanzibar
cest en effet lanimalité de lespèce
humaine. La civilisation telle que la conçoit John Brunner
nest pas un vernis appliqué sur notre sauvagerie innée,
elle est une cage qui nous retient de suivre jusquau bout
les impulsions dictées par celle-ci, jusquà
ce que, nos instincts les plus naturels et les plus fondamentaux
étouffés dans luf, nous ne soyons plus
que les masques que nous utilisons pour nous dissimuler les uns
des autres. Notre personnalité « réelle »,
celle que nous prétendons ainsi protéger, nest
que lensemble des névroses que notre environnement
a induit en nous et dont la combinaison, que nous espérons
unique, nous permet de bâtir un semblant didentité.
Sugaiguntung, le généticien de génie chargé
du programme eugéniste yatakangais, ne dit pas autre chose
quand il révèle le destin tragique des orangs-outangs
quil a génétiquement modifiés : sur cinq,
quatre se sont suicidés. Nous pouvons créer des singes
supérieurs mais nous
ne pouvons pas leur apprendre à se conduire en êtres
humains.
Jai décrit un peu plus haut trois des personnages de
ce roman comme étant des modèles dhumanité.
Cela devient dautant plus évident dans ce monde non-humain
; la conscience « humaine » de Schalmanazer nest
obtenue quau prix dun passage par la catatonie, la qualité
dhumanité dElihu Master que grâce à
son association avec une peuplade unique sur terre, les Sinkhas
du Beninia, celle de Chad Mulligan ne lui apporte que désespoir
face à lincurie de ses contemporains. Les deux personnages
principaux du roman se retrouveront eux-mêmes éventuellement
face à face avec leur nature animale réelle. Donald,
tout comme les orangs-outangs de Sugaiguntung, ne pourra le supporter
; on peut peut-être espérer que la même expérience,
encore que dans son cas beaucoup moins traumatique, amènera
Norman à devenir un être vraiment humain. Une chose
est certaine, il nen deviendra pas plus heureux.
Si donc, comme il a été dit plus haut, la SF ne nous
parle du futur que pour mieux nous montrer le présent, la
SF de Brunner va plus loin encore, ce futur si persuasif, un des
tableaux les plus convaincants quil mait été
donné de lire, nous rend visible non pas le présent
mais la nature essentielle et éternelle de la créature
humaine.
|
| AS |
| |
| |
| |
|