Le Fauteuil en Velours Brun Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

L'automne est la saison du fauteuil, c'est sûr. Après avoir marché en forêt, ramassé champignons et chataîgnes, après avoir mangé plus que de raison, l'on se retrouve pantelant entre les deux accoudoirs, un verre à la main (Pearl Harbour : quatre parts de tequila, deux parts de cointreau et deux parts de jus d'ananas), le chat rôdant près du feu où éclatent les pommes de pin, l'esprit malléable et disposé à apprécier les livres qui attendent sagement. Gare à celui qui nous décevrait...

 
L'homme qui penche de Robillard
L'Apparition de Didier Van Cauwelaert
Le coiffeur du Splendid Hôtel de Patrick Rödel - Confluences
Eureka d'Edgar Allan Poe - Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard
Tous à Zanzibar de John Brunner
 
 
L'homme qui penche de Robillard

L'homme qui penche n'est pas un mauvais livre en soi. C'est bien là le problème. En soi plutôt bien écrit, généralement intéressant, voire touchant. Nous sommes face à l'errance d'un homme en proie à l'alcoolisme. Un homme de 45 ans tentant de se raccrocher à son passé, d'y trouver une justification de ce qu'il est devenu. Un homme constatant que quelque chose s'est cassé, quelque part, dans sa vie, constatant son " inaptitude à créer des liens. "
Il part à la recherche, non des raisons de son inaptitude, mais des origines de cette rupture. S'agirait-il de cette fuite, quelques années plus tôt, pour la Réunion, et de son retour piteux au bout de quelques mois ? Mais ce départ, réalise-t-il, n'était lui-même qu'un symptôme d'un dysfonctionnement plus ancien.
Pourtant, il fut un temps où il paraissait armé pour vivre. Et de rappeler cette victoire, tout jeune encore, au cours d'un championnat d'athlétisme, et combien elle l'avait surpris. Victoire provisoire, comme devait le révéler l'avenir : il perdrait bientôt la faculté de gagner. Perdrait sa foi en la victoire, en lui-même. Quand ? Comment ?
Vient alors la découverte de l'alcool, et l'importance que prend dans sa vie ce qui au départ n'était qu'un amusement: " Il y avait eu au départ une vague idée de sang entaché de noir […] Il marquait votre débarras d'une certaine idée de pureté. Et votre entrée en souillure. "
Mais, dans le temps de la narration, cette souillure lui semble soudain absurde. Elle ne le satisfait plus. Il voudrait s'en laver mais pourquoi ? Sans doute parce qu'elle l'éloigne de la vie et le place, non pas du côté de la mort, mais dans un état d'attente : " et indifférent à toutes ces choses qui continuent, chacune à son rythme, à tourner un peu partout où il y a une parcelle de vie, vous continuez à remonter dans votre attirail […] " L'utilisation du " vous " fonctionne d'ailleurs relativement bien, objectivisant le sujet, introduisant un lyrisme froid, marquant son détachement du monde.

Mais, et pour en revenir à notre problème, L'homme qui penche n'est pas un livre en soi. Toute personne qui aura lu Un homme qui dort de Perec aura noté les références constantes qui y sont faites. Le titre, bien sûr, mais aussi le choix de la deuxième personne -Perec utilise le " tu "- et l'importance des listes.
C'est à ce moment que la lecture devient frustrante. On a beau essayer d'apprécier l'ouvrage pour lui-même, c'est peine perdue. Les références sont trop nombreuses pour conclure à une coïncidence, ou à quelques emprunts de passage. Parfois, la copie est très proche de l'original :

Robillard p. 122 : " Et la vie a recommencé -probablement pas tout à fait comme avant. Quelque chose était cassé. "
Perec p. 22 : " Quelque chose se cassait, quelque chose était cassé. "

Parfois, elle y fait allusion en un jeu de reflets qui eût pu être amusant :

Robillard p. 91 : " Il vous avait fallu cette plongée dans une grande métropole pour vous rendre compte de votre inaptitude à vous créer des liens. "
Perec p. 22 : " C'est un jour comme celui-ci, un peu plus tard, un peu plus tôt, que tu découvres sans surprise que quelque chose ne va pas, que, pour parler sans précautions, tu ne sais pas vivre, que tu ne sauras jamais. "

Et encore, Robillard, p. 95, nous parle de la période parisienne de son personnage : " Vous aviez l'impression de ne jamais vous être assis durant toute cette époque. Que pesait sur vos jambes le poids de kilomètres de marche et le temps passé debout […] L'impression aussi d'avoir dans la tête toutes les images récurrentes d'une interminable errance où vous cherchiez en vain une issue. "
Dans le même temps, Perec p. 93 : " Marche incessante, inlassable. Tu marches comme un homme qui porterait d'invisibles valises […] Marcheur infatigable, tu traverses Paris de part en part, chaque soir, émergeant du trou noir de ta chambre […] "

Les exemples de ce genre sont nombreux. Alors comment faut-il situer L'homme qui penche par rapport à Un homme qui dort ? S'agit-il d'une réécriture ? Si tel est le cas, il faut admettre qu'elle est plus pauvre. Perec fouille la fracture de son personnage. Il pousse jusqu'au bout sa tentative pour tout vider d'intentionnalité. Jusqu'à atteindre une victoire provisoire, une éphémère domination sur le monde (p.95 : " Maintenant, tu es le maître anonyme du monde, celui sur qui l'histoire n'a plus de prise, celui qui ne sent plus la pluie tomber, qui ne voit plus la nuit venir [ …] tu passes ton chemin : tu es inaccessible "). Le vocabulaire de l'affect disparaît peu à peu. Les listes sont sobres, fermées, exhaustives :

p. 90 : " Tu entends sans jamais écouter, tu vois sans jamais regarder : les fissures des plafonds, les lames des parquets, le dessin des carrelages, les rides autour de tes yeux, les arbres, l'eau, les pierres, les voitures qui passent, les nuages qui dessinent dans le ciel des formes de nuages.

Maintenant, tu vis dans l'inépuisable. "

Tandis que celles de Robillard sont ouvertes, vagues. On y trouve la présence du passé, des généralisations au milieu de l'inventaire et, pour finir, l'abandon pur et simple de l'énumération :

p. 65 : " Ainsi, en marchant de la route Royale au Havana Bar, on passe, dans l'ordre, devant une banque, une pharmacie, un boui-boui oriental, une minuscule quincaillerie, le Café de Colombo, un cinéma qui fut longtemps désaffecté, deux magasins d'objets en tout genre et de toutes utilités, un kiosque à journaux qui, si votre mémoire est bonne, n'a jamais reçu la moindre couche de peinture, un magasin de sacoches, cartables et autres sacs à dos, etc. Voilà. "

Le dormeur de Perec se détache de son passé, du temps même, et le temps de la narration n'est que le présent. Le pencheur de Robillard est sans cesse bousculé par ses souvenirs, parle souvent au passé, disparaît même parfois derrière les éléments de la fiction. Perec parle d'un malaise, d'une douleur à vivre, de la recherche d'une attitude face au monde. Robillard décrit un alcoolisme. On pense alors à une mise en situation du héros pérécien. Mais ça ne fonctionne pas davantage. Cette mise en situation est déjà dénoncée dans Un homme qui dort, p. 139 : " Atteindre le fond, cela ne veut rien dire. Ni le fond du désespoir, ni le fond de la haine, de la déchéance éthylique, de la solitude orgueilleuse […] Les pécheurs, comme les plongeurs, sont faits pour être absous. "

Tout se passe donc comme si Robillard avait réutilisé une recette efficace, mais sans en comprendre la finalité. Face au livre de Perec, le sien semble vidé de contenu. On n'y trouve pas non plus les jeux d'intertextualité auxquels Perec s'amuse, glissant dans son texte des passages d'Apollinaire ou autres. Si vous n'avez pas lu Un homme qui dort, L'homme qui penche vous touchera sans doute. Dans le cas contraire, vous éprouverez un agacement vague à sa lecture, une insatisfaction. Son unique utilité, pour ne pas dire son seul mérite, est de m'avoir fait relire le magnifique texte de Perec.

FXS
 
 
L'Apparition de Didier Van Cauwelaert

Nathalie est une ophtalmologiste de haut vol qui accessoirement utilise ses compétences médicales pour démasquer les faux miracles et autres contrefaçons religieuses dans la meilleure tradition de la laïcité militante. Imaginez donc sa surprise à se voir engagée par le Vatican pour prendre part au procès de béatification d'un amérindien du temps de la conquête espagnole. Sur la tunique de celui-ci, conservée dans la cathédrale de Mexico, s'est miraculeusement imprimée l'image de la Vierge Marie telle qu'elle lui est apparue. Dans l'œil de la Sainte Vierge, et en accord total avec toutes les lois de l'optique, se reflète une autre image : le moment où Juan Diego montre sa tunique à l'évêque du Mexique.
L'Apparition se situerait donc, je suppose, dans la longue tradition du roman fantastico-philosophique français. Ce n'est pas obligatoirement en dire du bien : c'est là après tout un genre où Bernard Werber règne en maître. Peut-être Didier Van Cauwelaert a-t-il été plus influencé par Paolo Coelho que par le maître des Fourmis mais ce n'est pas là en dire du bien non plus. Certaines des phrases voire des chapitres entiers de ce roman auraient parfaitement pu être écrites par le spécialiste brésilien de la philo pleurnicharde : " Mais si tu es jolie, Nathalie, son regard est le meilleur des soins de beauté et tu ne veux plus t'y voir. C'est bête. " Que j'ai aimé la mièvrerie de ce " C'est bête " ! De même " l'argument psychologique " et le caractère des différents personnages sont du plus pur Coehlo dans leur dénuement (que j'utilise ici comme synonyme de pauvreté abjecte, non de simplicité artistique).
Ce roman ne va jamais au-delà de l'idée de départ, l'histoire ne démarre jamais vraiment et n'arrive à aucune conclusion discernable. Un livre de ce genre devrait se terminer par le dénouement d'un nœud gordien d'intrigues, mêlées et résolues d'un même coup comme le savait si bien faire John Irving, ou peut-être par un coup de théâtre, un retournement dramatique à la Iain Banks, qui remettrait en cause tout ce que le récit nous avait amené à croire jusque là, mais Van Cauwelaert manque et de souffle et d'imagination. Ainsi esquisse-t-il à maintes reprises le début d'intrigues secondaires et parallèles (les relations entre Nathalie, son ex-amant et son patron, le père de celui-ci, la violence endémique à Mexico, les intrigues politiques dans les coulisses du Vatican et bien d'autres encore) mais à la fin laisse pendouiller çà et là tous ces fils qui devraient faire partie d'une trame cohérente. Le retournement lui-même, ce coup de théâtre qu'il nous fait miroiter tout au long du livre, reste mineur et ne résout rien.
Beaucoup voulant défendre l'Apparition vous diront alors que la vie, la vie réelle, est ainsi : chaotique à l'image de Mexico-City, que toutes les intrigues ne se résolvent pas, que nous n'avons pas toujours la possibilité de prendre une part active dans ce qui nous arrive. Ne les écoutez surtout pas : le roman n'est pas la vie ; c'est une histoire avec un début, un milieu et une fin et il faudrait beaucoup plus de talent et d'ambition à Van Cauwelaert pour changer cet état de fait.
Il tombe ici dans le piège trop souvent tendu et rarement évité de ce genre romanesque : les idées dictent le déroulement du récit. Trop d'écrivains, et surtout hélas d'écrivains français, ont ainsi oublié que leur fonction première devrait être de raconter des histoires et qu'il ne suffit pas d'éviter les clichés les plus flagrants - ce que Van Cauwelaert ne fait pas toujours - pour pouvoir prétendre avoir fait preuve d'originalité.
De plus, ce " message " qui dicte si clairement, si visiblement son chemin au récit n'est lui-même jamais clair ni visible : est-il mystique, antireligieux, anticlérical ou simplement anticatholique ? A certains moments, dans la première partie du livre surtout, l'auteur semble se faire au travers de son héroïne le défenseur de ce que j'ai appelé plus haut une certaine laïcité militante. Mais, si c'est bien là le cas, pourquoi alors amener cette même héroïne si près de la conversion ? (Je dis " si près " car en définitive nous n'apprendrons rien du destin final de cette chère Nathalie, si creuse et si froide qu'elle en devient presque antipathique.)
Et tout ceci sans que le récit soit jamais racheté par une qualité particulière de l'écriture qui, tout comme l'intrigue reste plate et formelle. Dans cette optique le meilleur moment du livre reste l'arrivée de Nathalie à Mexico. Van Cauwelaert a un talent certain pour le récit de voyage et sa description du chaos et de la saleté d'une des villes les plus chaotiques et polluées du monde raffermit pour un temps l'intérêt vacillant du lecteur. Nathalie, à qui l'on permet enfin de faire quelque chose et non plus seulement de subir ou de se remémorer, nous devient temporairement un peu plus sympathique. Peut-être se dit-on aux alentours de la page 100, ce livre va-t-il enfin se décider à aller quelque part.
Mais c'est là un espoir vite déçu.

AS
 
 
Le coiffeur du Splendid Hôtel de Patrick Rödel - Confluences

Parler de la Mort n'est rien ; évoquer la vieillesse sans pontifier est bien plus difficile. Et si l'on triche sur l'âge des vieux comme le font sans vergogne la plupart des auteurs, si l'on pare de cheveux blancs des héros survoltés capables de milles prouesses (tout le monde n'est pas Théodore Monod), on passe à coté d'un humour noir dont la vertu première est de nous réconforter : les inconvénients, les tragédies de la vieillesse n'ont pas à être cachées, car on peut rire et s'émouvoir d'elles comme on rit et l'on s'émeut de la Mort.
Patrick Rödel illustre avec virtuosité les dégâts du temps qui passe sur nos pauvres carcasses dans ce recueil de nouvelles : la mémoire qui flanche, l'obligation du deuil, la retraite, la solitude, la religion, la vie qui démarre parfois enfin au seuil de la mort... Ses nouvelles sont autant de petits bijoux drôles, émouvants, étonnants, voire subversifs.
Les personnages de ces nouvelles sont souvent indistincts, ballottés par les événements ; mais par un retournement magique initié par l'écriture précise de l'auteur, on s'approprie, on s'identifie à la souffrance, à l'espoir, aux difficultés de ces vieux improbables. On partage l'inénarrable odyssée du père de Flora en plein naufrage de la mémoire, on jubile devant les interrogations spirituelles de cette femme qui perd le sommeil en changeant chaque mot de sa prière favorite, on apprécie la vie inversée de ce rentier qui sort de sa retraite pour travailler...
Lisez ces nouvelles...et vous verrez les vieux d'un autre oeil quand vous les bousculerez en descendant quatre à quatre les marches de votre immeuble.

PmM
 
 
Eureka d'Edgar Allan Poe - Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard

« Je n'ai plus le désir de vivre puisque j'ai écrit Eureka »
Edgar Allan Poe

« A boire, A boire pour Maître Edgar
A boire, A boire pour le Génie »
Jean Leloup

Je n’avais jamais entendu parler de ce texte de Poe, je suis tombé
dessus par hasard en relisant ses histoires dans le tome Oeuvres en prose
de la Pléiade. Pourtant, Poe considérait cet essai comme le couronnement
de son œuvre, et il déclarait à son éditeur dubitatif : « Oh ! Mr
Putnam, vous ne vous rendez pas compte de l’importance de l’œuvre que je
mène à son achèvement. J’ai résolu le secret de l’Univers ! ». Baudelaire,
pourtant farouche admirateur de Poe et qui traduisit le texte, hésita
quelques années avant de vendre la traduction d’un « poème en prose »
qui, semble t-il, le laissait perplexe.
Eureka est à la fois un traité d’astronomie, une méditation poétique
sur la naissance de l’Univers et, dans son prologue, une fiction
d’anticipation (une lettre trouvée dans une bouteille et datée de 2848 après JC retrace les différentes étapes de la connaissance scientifique).
J’avoue ne pas être très calé en physique et en astronomie (pour tout vous dire, j’ai sur l’Univers des vues essentiellement touristiques : je visite, je prends quelques photos et je remonte dans mon bus) mais je n’ai
pas l’impression que Poe soit très crédible dans les grandes envolées qu’il nous propose (ou alors, on en aurait entendu parler, non ?) : refonder la science sur l’intuition, nouvelle théories de la matière et de la gravitation. Je ne suis pas à même de discuter les intuitions de Poe, mais je peux cependant voir en quoi ses arguments et ses raisonnements ont spécieux et tautologiques. En bref, on a un peu l’impression qu’il perd les pédales : il y a dans ses affirmations, dans son ironie à l’égard, en gros, de la quasi-totalité des scientifiques et philosophes qui l’ont précédé et dans la certitude d’avoir raison qui se dégage du texte, quelque chose d’un peu triste. Poe n’est jamais méchant ou prétentieux : il pense réellement avoir trouvé la bonne solution et son évidence le frappe à la limite du k.o. C’est donc à un auteur groggy que nous avons à faire, un auteur perdu dans ses lectures et sa soif de comprendre.
Lire Eureka n’est pas très intéressant, sauf quelques fulgurances de
style et d’idée (notamment un beau passage sur les mots tels qu’Infini
qui n’est qu’ « une pensée de pensée », c’est-à-dire un mot qui indique
non pas un objet observable mais l’effort de pensée vers cet objet).
Peut-être un lecteur plus calé que moi en ces matières viendra prouver
bientôt que seul mon inculture m’a empêché de lire correctement ce texte
et nous dira tout le génie astrophysique de Poe… en attendant je vais
relire Le Coeur Révélateur.
Petit post-scriptum : Paul Braffort, physicien et membre de l'OuLiPo, m'a justement confirmé que le texte de Poe valait plus par cet esprit de tentative d'une démarche intuitive et poétique dans les sciences que par les déductions logiques qui en avaient été tiré par l'auteur.

EM
 
 
Tous à Zanzibar de John Brunner

La littérature d’anticipation ( et par là je veux dire la bonne littérature d’anticipation ) ne décrit pas le futur. C’est surprenant, certes, et un rien malhonnête, mais pourtant la plus stricte vérité : si la SF décrit quoi que ce soit, c’est le présent, le futur n’est que le médium utilisé.
Il est donc un peu dérangeant de constater que, rare en cela parmi les livres de SF, Tous à Zanzibar de l’Anglais John Brunner est un livre qui n’a pas vieilli. C’est aussi un de ces livres qui vous font sortir de votre nid douillet et jeter un long regard critique sur le monde qui vous entoure.
C’est donc essentiellement un livre déprimant.
Donc John Brunner nous parle de l’époque à laquelle il écrit. Il nous parle de ses peurs, la guerre en Asie, la surpopulation et la violence urbaine qui l’accompagne, les drogues, la manipulation des esprits par les Etats et les grandes corporations. Il fait aussi preuve, parfois, d’une clairvoyance de prophète, non seulement dans ce qu’il nous décrit de ce qui pour lui est alors le futur mais aussi dans ce qu’il omet délibérément. S’il accorde une place importante au terrorisme, à la pollution, et aux conséquences des recherches génétiques (politique eugéniste des Etats notamment) il n’accorde même pas une mention à l’holocauste nucléaire, par exemple, que beaucoup commençaient à croire inévitable.

Dans le monde qu’il décrit, l’Union soviétique a disparu depuis longtemps,
la Chine est la grande inconnue et les Etats-Unis se cherchent un nouvel ennemi vers lequel exporter leurs tensions internes…
L’histoire elle-même s’articule autour de deux personnages principaux :
Norman House, un Noir américain, travaille pour General Technik (G.T.),
il utilise sciemment son origine ethnique pour promouvoir sa carrière mais se retrouve rapidement prisonnier de ses propres contradictions ; «Donald Hogan est un espion », nous révèle dès le début l’auteur, et même si lui l’a oublié, l’Etat qui l’a recruté il y a si longtemps s’en souvient et va le lui rappeler. Tous deux sont en effet arrachés brutalement au milieu qui leur est familier pour être envoyés en mission à l’étranger. Norman ira en Afrique superviser le rachat du Béninia, un petit état africain, par G.T., Donald sera envoyé en Asie du Sud-Est pour enquêter sur le nouveau programme eugénique du Yakatang et, si besoin est, le saboter. D’autres personnages que je n’oserais qualifier de secondaires apparaissent au cours du récit. Parmi ceux-ci, trois modèles d’humanité : Elihu Master, l’ambassadeur américain au Béninia ; Shalmanazer, l’ordinateur vedette de G.T. en route vers la conscience et surtout Chad Mulligan, le sociologue cynique et un rien désespéré qui regarde avec un effarement grandissant le monde qui l’entoure.
J’aimerais pouvoir vous dire que la star réelle de Tous à Zanzibar, c’est justement ce monde étrange, cette terre de 2010 telle que C. Mulligan la voit : surpeuplée, en proie aux peurs les plus irrationnelles, aux « muckers » (sorte de tueurs amoks, citoyens ordinaires qui un jour ne supportent plus la pression ambiante et se mettent à assassiner leurs semblables au hasard, à droite et à gauche, jusqu’à ce que la police les abattent), aux émeutes raciales, aux tensions internationales et à mille autres problèmes encore et dont les solutions ne sont que des problèmes à plus longue échéance. J’aimerais pouvoir, vraiment, car ceci est sans doute la meilleure anti-utopie qui ait jamais été décrite. Mais cela pose un problème : Tous à Zanzibar, le chef d’œuvre de ce genre entier de la SF moderne, ce que les Anglo-Saxons appellent dystopia, n‘appartient justement pas à ce genre.
Le thème véritable de Tous à Zanzibar c’est en effet l’animalité de l’espèce humaine. La civilisation telle que la conçoit John Brunner n’est pas un vernis appliqué sur notre sauvagerie innée, elle est une cage qui nous retient de suivre jusqu’au bout les impulsions dictées par celle-ci, jusqu’à ce que, nos instincts les plus naturels et les plus fondamentaux étouffés dans l’œuf, nous ne soyons plus que les masques que nous utilisons pour nous dissimuler les uns des autres. Notre personnalité « réelle », celle que nous prétendons ainsi protéger, n’est que l’ensemble des névroses que notre environnement a induit en nous et dont la combinaison, que nous espérons unique, nous permet de bâtir un semblant d’identité. Sugaiguntung, le généticien de génie chargé du programme eugéniste yatakangais, ne dit pas autre chose quand il révèle le destin tragique des orangs-outangs qu’il a génétiquement modifiés : sur cinq,
quatre se sont suicidés. Nous pouvons créer des singes supérieurs mais nous
ne pouvons pas leur apprendre à se conduire en êtres humains.
J’ai décrit un peu plus haut trois des personnages de ce roman comme étant des modèles d’humanité. Cela devient d’autant plus évident dans ce monde non-humain ; la conscience « humaine » de Schalmanazer n’est obtenue qu’au prix d’un passage par la catatonie, la qualité d’humanité d’Elihu Master que grâce à son association avec une peuplade unique sur terre, les Sinkhas du Beninia, celle de Chad Mulligan ne lui apporte que désespoir face à l’incurie de ses contemporains. Les deux personnages principaux du roman se retrouveront eux-mêmes éventuellement face à face avec leur nature animale réelle. Donald, tout comme les orangs-outangs de Sugaiguntung, ne pourra le supporter ; on peut peut-être espérer que la même expérience, encore que dans son cas beaucoup moins traumatique, amènera Norman à devenir un être vraiment humain. Une chose est certaine, il n’en deviendra pas plus heureux.
Si donc, comme il a été dit plus haut, la SF ne nous parle du futur que pour mieux nous montrer le présent, la SF de Brunner va plus loin encore, ce futur si persuasif, un des tableaux les plus convaincants qu’il m’ait été donné de lire, nous rend visible non pas le présent mais la nature essentielle et éternelle de la créature humaine.

AS
 
 
 
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