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Quelques journaux
en ont parlé, mais la révolution n’a pas éclaté.
Pourtant, les gros titres auraient pu être sensationnels : «
Corneille n'a pas écrit Le Misanthrope ! », ou
plus incroyable encore : « Corneille a écrit plus de
la moitié des pièces de Molière !!! ».
Alors pourquoi n'en a-t-on pas parlé au 20 heures ? Canular
? Vérité dérangeante ? Principe de précaution
?
Deux chercheurs français sont à l'origine de cette découverte.
Dominique Labbé est un spécialiste du traitement statistique
du langage naturel, son fils, Cyril est chercheur en informatique.
Le site de Dominique Labbé vous permettra d'en savoir plus
sur ses recherches. Ce texte fait plus particulièrement référence
à leur étude des pièces de Corneille et de Molière.
Ils ont mis au point une mesure de distance intertextuelle qui permet
d'estimer le degré de similitude entre deux textes : «
cet indice est influencé par quatre facteurs, l'auteur, le
vocabulaire de l'époque, le thème traité, le
genre ». Ils ont étalonné leur système
sur des milliers de textes. Deux textes dont la distance est inférieure
à 0,2 (elle varie entre 0 et 1) sont obligatoirement du même
auteur. Ente 0,2 et 0,25, les seuls cas de textes écrits par
des auteurs différents sont des plagiats avérés.
Entre 0,25 et 0,4 on note une certaine similarité sans pouvoir
conclure à la paternité. Au-dessus de 0,4, il est très
improbable que les textes soient du même auteur.
Seulement, le hic, c'est que les Labbé ont trouvé des
contre-exemples qui tous concernent Corneille et Molière. Alors
que les oeuvres de Corneille sont bien groupées, certaines
pièces de Molière se détachent de leurs congénères
et s'approchent dangereusement des pièces de Corneille. Tellement
près que la distance passe sous la barre fatidique de 0,2 !
Au total, les chercheurs sont formels : 16 pièces ne peuvent
pas avoir été écrites par Molière ! Auxquelles
ils ajoutent 9 autres pièces très probablement cornéliennes
! Soit 23 pièces sur les 32 attribuées à Molière
!!!
Qu'est-ce que cela signifie ? Pour commencer, précisons que
la méthode utilisée se fonde sur les statistiques, et
non sur ce qu'on appelle habituellement l'intelligence artificielle.
Cette distinction a son importance. Ca n'intéresse personne,
mais j'ai longtemps étudié l'IA, qui promettait énormément
il y a quelques années. Seulement, la complexité des
solutions dépassait tout ce qui avait été envisagé,
et, selon moi, l'IA patine... Parallèlement, les anglo-saxons
ont développé des techniques statistiques, moins élégantes
et nécessitant de plus grandes ressources calculatoires. Mais
ces techniques statistiques ont un énorme avantage dans notre
cas : il est beaucoup plus facile de leur faire confiance, car on
ne croit que ce que l'on comprend. Ces techniques reposent sur la
répétition machinale d'opérations simples et
restent donc compréhensibles.. Je serais beaucoup plus circonspect
si les résultats avaient été obtenus à
l'aide d'un réseau de neurones, cette boîte noire qui,
comme notre cerveau, donne les bonnes réponses sans que l'on
sache pourquoi. Tout ça pour dire que, personnellement, je
crois en la démonstration des Labbé. Argument final
: Pierre Louys et d'autres exégètes avaient déjà
pressenti que Corneille pût être le nègre de Molière.
Lorsque la science vient appuyer les connaissances littéraires,
il n'y a plus guère de doutes possibles...
Pourquoi alors cette nouvelle n'a-t-elle pas fait l'effet d'une bombe
? Premièrement parce que tout le monde n'est pas aussi convaincu
que moi : il faut s'y connaître un petit peu pour décider
seul si l'on croit à cette théorie. En effet,
la communauté scientifique n'a pas encore donné son
aval, ce qui nous impose de choisir nous-mêmes. Peu de journalistes
relaient donc cette information.
Ensuite parce que, il est vrai, les conséquences bouleversent
tant nos connaissances que la vérité ne peut s'imposer
qu'après une période de vérification, de contre-analyse,
et de répétition des résultats par d'autres chercheurs.
Enfin, parce que la résistance au changement est énorme.
Imaginez-vous la Comédie Française contrainte de modifier
son répertoire à l'annonce de la 3000ème
représentation du Tartuffe de Corneille, alors que les
2999 précédentes représentations étaient
signées Molière ? Et les manuels scolaires ? Les oeuvres
au programme de nos petites têtes blondes ? Et les kilomètres
d'analyses qui ont été écrits sur ces deux auteurs
majeurs ?
Les biographies mêmes de Molière et Corneille doivent
être revues ! Les conséquences sont vraiment trop énormes.
Ca ne se fera pas durant notre génération. Premièrement,
tous les spécialistes de Molière vont refuser cette
négation de leur travail, de leur carrière. Imaginez
que vous avez des années durant cherché des analogies
entre la vie de Molière et certaines répliques de L'Avare,
par exemple ? Laisserez-vous ruiner vos conclusions et votre carrière?
D'ailleurs, on peut s'interroger sur la facilité avec laquelle
les chercheurs trouvent des analogies qui n'existent pas. Mais c'est
une autre histoire.... |
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| LN |
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