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C'est un radeau
simple : il ne s'agit, ni plus, ni moins, que de six rondins de
bois de largeur conséquente, vaguement tordus pas les vents
alizés et liés entre eux par du mauvais cordage. Je
me trouve incapable de préciser de quel bois il s'agit, j'imagine
avoir trouvé les arbres pas très loin de la plage,
sur une terre rêche entremêlée de sable. Cette
même terre qui permet, sans trop d'effort de pousser au sol
les quelques arbres courts qui tentent d'y survivre, gâché
par les vents venant de la mer ou les brûlures du soleil et
du sable. J'ai récupéré les cordes sur la plage
ou sur les rochers. La mer pourvoie sans cesse de multiples solutions
aux problèmes qu'elle pose elle-même. Ici de vastes
méduses de cordages noirâtres, dégoulinants
de combustible gras sans doute tombé de quelque porte-container,
là, tel un serpent de mer, un fil en nylon tressé
d'une dizaine de mètres, peut-être seul survivant d'un
naufrage de luxe. J'ai débité les troncs à
la main, avec des éclats de pierre qui m'ont fendu la peau
et la chair comme elles ont égalisé patiemment les
arbres débarrassés de leur écorce. J'ai tout
appris de la texture souple et rugueuse des arbres que j'ai déshabillés
sans même connaître leurs noms. J'ai traîné
les rondins nus et les cordages emmêlés sur une belle
étendue de sable blanc et j'ai assemblé le tout patiemment,
avec beaucoup d'effort. Je me suis souvenu de ces cadres blancs,
souvenirs bon marché des villes portuaires, qui contiennent
une dizaine de nuds marins différents réalisés
avec une cordelette fine mais grossière pour rappeler sans
doute la corde des navires. Je ne connaissais pas la manière
de faire un seul de ces nuds, j'ai donc inventé les
miens, souvent de simples superpositions de nuds plats, ajoutés
les uns aux autres jusqu'à ce qu'il soit impossible de dire
lequel est le premier et jusqu'à ce qu'il ne me reste entre
les mains que des brins de corde trop courts pour nouer une fois
supplémentaire. Je ne suis jamais parvenu à lier étroitement
les troncs, de manière à ce qu'aucun jour ne soit
visible entre eux, mais s'il est vrai que le bois flotte, et même
si je dois patauger sur mon propre radeau, rien ne me sera plus
doux, après des mois pieds nus sur le sable et la terre sèche,
les rochers coupants et les coraux brûlants. Les premiers
essais de mise à l'eau m'ont pris des journées entières,
d'abord pour traîner l'assemblage jusqu'à l'océan,
même si la distance n'avait rien d'irrémédiable
en soi, elle m'a semblé une route plus longue que la longue
dérive qui m'avait mené sur cette île, ensuite
pour quitter les premiers mètres de mer et dépasser
les coraux qui menaient bonne garde à vingt mètres
de la plage. Mon système de navigation est rudimentaire :
une sorte de pagaie totalement inefficace, mais rassurante en un
sens, même si la première fois que j'ai passé
les limites des coraux, j'ai bien cru ne jamais pouvoir revenir
vers l'île. Heureusement la mer, à cet endroit précis
où il semble facile de pouvoir s'arracher à la terre,
vous renvoie sans effort, à coups de vagues tranquilles vers
là d'où vous venez. J'ai donc pu regagner épuisé
le rivage, convaincu cependant qu'un départ était
possible.
Aujourd'hui, cela fait, selon mes estimations, près de neuf
mois que je suis ici. Près de moi, sur la plage, mon radeau
est fini et semble sûr de pouvoir traverser l'océan.
Quant à moi, je crois que je vais rester ici et lui souhaiter
bonne chance.
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