Sur un radeau Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

C'est un radeau simple : il ne s'agit, ni plus, ni moins, que de six rondins de bois de largeur conséquente, vaguement tordus pas les vents alizés et liés entre eux par du mauvais cordage. Je me trouve incapable de préciser de quel bois il s'agit, j'imagine avoir trouvé les arbres pas très loin de la plage, sur une terre rêche entremêlée de sable. Cette même terre qui permet, sans trop d'effort de pousser au sol les quelques arbres courts qui tentent d'y survivre, gâché par les vents venant de la mer ou les brûlures du soleil et du sable. J'ai récupéré les cordes sur la plage ou sur les rochers. La mer pourvoie sans cesse de multiples solutions aux problèmes qu'elle pose elle-même. Ici de vastes méduses de cordages noirâtres, dégoulinants de combustible gras sans doute tombé de quelque porte-container, là, tel un serpent de mer, un fil en nylon tressé d'une dizaine de mètres, peut-être seul survivant d'un naufrage de luxe. J'ai débité les troncs à la main, avec des éclats de pierre qui m'ont fendu la peau et la chair comme elles ont égalisé patiemment les arbres débarrassés de leur écorce. J'ai tout appris de la texture souple et rugueuse des arbres que j'ai déshabillés sans même connaître leurs noms. J'ai traîné les rondins nus et les cordages emmêlés sur une belle étendue de sable blanc et j'ai assemblé le tout patiemment, avec beaucoup d'effort. Je me suis souvenu de ces cadres blancs, souvenirs bon marché des villes portuaires, qui contiennent une dizaine de nœuds marins différents réalisés avec une cordelette fine mais grossière pour rappeler sans doute la corde des navires. Je ne connaissais pas la manière de faire un seul de ces nœuds, j'ai donc inventé les miens, souvent de simples superpositions de nœuds plats, ajoutés les uns aux autres jusqu'à ce qu'il soit impossible de dire lequel est le premier et jusqu'à ce qu'il ne me reste entre les mains que des brins de corde trop courts pour nouer une fois supplémentaire. Je ne suis jamais parvenu à lier étroitement les troncs, de manière à ce qu'aucun jour ne soit visible entre eux, mais s'il est vrai que le bois flotte, et même si je dois patauger sur mon propre radeau, rien ne me sera plus doux, après des mois pieds nus sur le sable et la terre sèche, les rochers coupants et les coraux brûlants. Les premiers essais de mise à l'eau m'ont pris des journées entières, d'abord pour traîner l'assemblage jusqu'à l'océan, même si la distance n'avait rien d'irrémédiable en soi, elle m'a semblé une route plus longue que la longue dérive qui m'avait mené sur cette île, ensuite pour quitter les premiers mètres de mer et dépasser les coraux qui menaient bonne garde à vingt mètres de la plage. Mon système de navigation est rudimentaire : une sorte de pagaie totalement inefficace, mais rassurante en un sens, même si la première fois que j'ai passé les limites des coraux, j'ai bien cru ne jamais pouvoir revenir vers l'île. Heureusement la mer, à cet endroit précis où il semble facile de pouvoir s'arracher à la terre, vous renvoie sans effort, à coups de vagues tranquilles vers là d'où vous venez. J'ai donc pu regagner épuisé le rivage, convaincu cependant qu'un départ était possible.
Aujourd'hui, cela fait, selon mes estimations, près de neuf mois que je suis ici. Près de moi, sur la plage, mon radeau est fini et semble sûr de pouvoir traverser l'océan. Quant à moi, je crois que je vais rester ici et lui souhaiter bonne chance.

 
EM
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