Océan : Bastian Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
Je rencontrai Bastian à la Réunion en 1982. J'avais obtenu une bourse pour finir ma thèse de doctorat là-bas. L'idée de prendre du large m'avait séduit, après l'échec de mon mariage et l'abattement qui en avait résulté. Ma thèse portait sur l'exotisme de Baudelaire. Bastian faisait une maîtrise sur le même thème. Il écoutait sans impatience mes dissertations. L'expérience de mes désillusions m'avait conduit à inverser certaines perspectives critiques.
Le soir, nous nous promenions le long des pontons du port, longeant les cargos et les hangars auxquels nous ne prêtions guère attention, tout à nos discussions littéraires. Bastian s'amusait de mes emportements lyriques. Je me laissais en effet facilement emporter par l'élan de mon argumentation, surtout quand j'avais bu, ou que j'étais malheureux. Il ramenait la conversation à des thèmes plus prosaïques. Il aimait parler des filles. Nous fréquentions ensemble la même maison et il prenait plaisir à me rappeler ce que, par puritanisme, je préférais oublier rapidement. C'est lui qui m'avait amené pour la première fois à la maison de la rue Briand, un soir de beuverie. Pour cela comme pour le reste, bien qu'il fût mon cadet, il aura été mon guide et mon initiateur dans les secrets de la vie réunionnaise.
En me montrant des matelots qui descendaient à terre, un soir, il me dit :
" - On a l'impression que les marins, eux, sont heureux de débarquer : c'est relâche, ils ont la paie, ils boivent et vont avec les filles des ports… Je me demande où est leur rêve et où est leur cauchemar : dans la cale sombre, dans la tempête, ou sur le lit pouilleux d'une putain, dans les assourdissants bastringues du mole ? Tu remarqueras, en ce qui nous concerne, que la chose n'est pas nette non plus : c'est toujours en sortant d'une de ces tavernes louches, ou en sortant du lit d'une de ces filles que nous vient l'inspiration…
- Tu te moques…, avais-je répondu, de mauvaise foi.
- Mais c'est vrai ! L'autre jour, j'avais tellement bu que je t'ai confondu avec la grosse Bertha, et je lui ai parlé longuement de Baudelaire… Tu te rends compte, elle qui ne parle même pas français ! Je crois qu'elle a cru que je lui faisais une déclaration d'amour …"

____________________

Si je m'attachais à Baudelaire par la désillusion, Bastian - par provocation, je pense - se disait attiré par lui à cause de leur goût commun pour les créoles. A la Réunion, peu de temps après son arrivée - il avait alors dix-sept ans - il était tombé amoureux d'une métisse. Elle était petite, nerveuse et le soir, racontait-il, elle s'agrippait à lui comme un serpent à sa proie.
Il s'était cassé le bras, bêtement, en descendant trop vite des escaliers, ce qui lui avait valu deux semaines de vacances impromptues . Il passait ses journées à flâner dans les rues anciennes de Saint-Denis, dans le quartier du port. Le soir, il allait avec des amis de fraîche date dans des bars du centre, boire des cocktails de rhum. Il se plaisait à écouter les histoires de mer que racontaient ses amis, tous plaisanciers. Il y avait toujours des tempêtes en mer, des équipiers stupides, beaucoup de rhum et des femmes faciles.
Je ne crois pas qu'il les écoutait par naïveté, par goût du romanesque et des récits faciles mais, au contraire, parce que son caractère pragmatique s'étonnait toujours des fantasmes et de la mièvrerie des hommes, et qu'il en concevait une sorte de tendresse pour tous ces êtres mal sortis de l'enfance et qui se payent de paroles, de déclarations où la bravoure, la virilité affichées dissimulent mal un grande puérilité.
Il me fit plusieurs fois le récit de sa première nuit avec Maïs : " Elle était serveuse au Marin Bleu. On s'était souri trois fois, comme ça, alors qu'elle passait près de moi, entre les tables, avec une commande. Il était tard et mes camarades de beuverie étaient tous rentrés. J'étais resté par inertie, je crois même que je m'étais endormi sur mon dernier verre de rhum.
" C'est la fin de mon service. Tu m'offres un verre, beau blond ? ". C'est ce qu'elle a dit en s'asseyant en face de moi. Elle maniait avec un naturel déconcertant tous les lieux communs de l'aguicheuse de bas quartier, alors que, comme je l'ai su après, elle ne vivait que de son salaire de serveuse et elle était, malgré ses dix-neuf ans et quelques amants, plutôt novice en amour ; disons, plus enthousiaste qu'expérimentée.
On a fini chez elle, dans une bicoque déglinguée sur la falaise. Un mince rideau nous séparait de la pièce centrale, ou quatre petits noirs - ses frères, peut-être - dormaient pelotonnés sur une natte, près du brasero éteint. Dans un coin , derrière un paravent en lambeaux, j'entendais les ronflements de son père, un ivrogne qui dormait la moitié de la journée.
Le matin, j'avais la gueule de bois. C'est un des gamins qui m'a réveillé. J'ai bu avec la famille une tasse de café très amer avant de partir. Ils n'avaient pas l'air plus surpris de me voir que si j'avais toujours été là. Maïs, ma petite serveuse, dormait toujours. Je suis parti flâner sur le port, comme tous les jours.
Je me demandais si j'irais à nouveau boire le rhum au Marin Bleu. Le soir, j'étais assis à la même place. Autour de moi, j'entendais à nouveau les fracassantes conversations de la jeunesse et je croisais parfois le regard de ma petite métisse.
Je l'ai raccompagnée tous les soirs pendant deux semaines. Puis j'ai repris les cours, je me suis couché plus tôt, je ne suis pas retourné au Marin Bleu et je l'ai aussitôt oubliée ".

____________________


Pourtant, au cours d'une de ces soirées mythiques où nous promenions tardivement notre ivresse sur le môle désert du port, divaguant sur Baudelaire, les femmes et autres thèmes, Bastian me confia que depuis Maïs, il n'était attiré que par les femmes de couleur.
Un fois, il avait essayé avec une jeune fille blonde. C'était une camarade de la faculté. Quand il s'était retrouvé au lit avec elle, il avait été incapable de l'honorer, cherchant dans sa peau blafarde la trace des odeurs musquées de ses amours métisses, abasourdi devant ce corps albinos, comme s'il s'était agi de faire l'amour, non à une femme, mais à une vache ou à quelque étrange et monstrueux mollusque.

____________________


Bastian dut repartir en métropole deux ans après mon arrivée. Il avait été nommé en banlieue parisienne. La dernière lettre que j'ai reçue de lui date d'il y a cinq ans. Il me racontait sur trois pages, dans son style, ses aventures avec une stagiaire d'origine martiniquaise. Vers la fin de son courrier, un passage a particulièrement retenu mon attention : " Peut-être t'imagines-tu que mon obsession pour les femmes de couleur est une marque de nostalgie, comme si j'essayais de toujours retrouver ma petite Maïs. Quel tendre sentiment ! Il me semble au contraire que je n'ai jamais cessé, en couchant avec toutes les autres qui lui ressemblaient, mais qui n'étaient pas elle, de salir son souvenir et, au fond, je me demande si la source de mon plaisir n'a pas justement été, à chaque fois, de détruire l'innocence et la beauté de ce premier amour en le reproduisant sous une forme forcément dégradée. On dit que l'on est marqué toute sa vie par ses premières amours. Peut-être serait-il plus exact de dire que l'on passe toute sa vie à les trahir ".

 
 
DH
Oh Oui ! vos réactions Ah Non !
Voir les autres textes de cet auteur - Envoyer ce texte à un ami
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés