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| 7
juin 2002 |
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Un aigle passe
devant mes fenêtres. Il est bientôt caché par
l'angle d'un immeuble, mais j'aperçois son ombre sur le sol
de la rue. L'aigle tourne entre les tours, puissant et serein. Il
passe si près de moi que je distingue chaque plume de ses
longues ailes brunes, son bec crochu, son il perçant.
Puis il s'en va, vers la colline aux grands arbres verts.
Victoria Park,
le 4 juin 2002 au soir. Cordon de sécurité, service
d'ordre. La foule entre dans le parc en file indienne : on remet
à chacun une petite chandelle avec un cornet de papier pour
protéger les mains de la cire brûlante et un dépliant
avec des paroles de chanson et des poèmes. La foule s'avance
tranquillement : il y a là des familles avec leurs enfants,
des couples, des étudiants mais aussi des femmes seules,
de tous âges, de tous milieux. Les organisateurs portent tous
un tee-shirt noir. On a dressé, au fond du parc, au-dessus
d'une scène violemment éclairée par des projecteurs,
un écran géant encadré par des idéogrammes
argentés collés sur un fond noir. Impeccable organisation.
On s'asseoit sur le sol. Je suis venue avec un ami qui parle couramment
le chinois. La nuit tombe. Les gens chantent. Le peuple attend la
démocratie, chantent-ils, depuis 5000 ans. La chanson s'intitule
" Le rêve de la Chine". Puis des images de "
l'événement " sont retransmises. Beaucoup de
ces images n'ont pas été transmises en Occident, du
moins pas à ma connaissance. Difficile de comprendre ce qui
se dit. Mais on revoit le profil si grave des étudiants qui
attendent, assis sur la place Tien An Men, l'entrée des chars
à Pékin. On revoit derrière eux les toits aux
tuiles vernissées de la Cité Interdite, et leurs murs
d'ocre rouge qui semblent annoncer, dans une mise en scène
des plus classiques, la tragédie à venir. Puis on
entend des coups de feu, les images sont plus hachées, et
les chars soudain sont là qui lentement défilent.
A Victoria Park, la nuit est tombée maintenant et les chandelles
se balancent. On entend encore des voix : la voix angoissée
des étudiants qui font la grève de la faim, la voix
des mères, la voix des officiels. La foule autour de moi
ne dit rien et écoute. Mon ami me dit que des habitants de
Hong Kong ont versé de l'argent pour permettre aux leaders
du mouvement étudiant de sortir de Chine et d'aller aux Etats-Unis.
L'opération s'appelait l'Oiseau Jaune. Mais arrivés
à bon port, les leaders n'ont pu se mettre d'accord : le
mouvement n'a jamais pu renaître de ses cendres. Mon ami soupire
: " Ils étaient trop jeunes. " On voit sur l'écran
des couronnes mortuaires. La foule chante encore en levant plus
haut cinquante mille chandelles. Treize années se sont écoulées.
Puis tout le monde se lève et on n'entend plus, diffusée
par les hauts-parleurs, qu'une seule voix aux étranges modulations.
Toute la foule lui répond et scande ces paroles en levant
le poing. Est-ce une déclaration de guerre, est-ce un serment,
est-ce une prière ? Mon ami me répond : " Nous
sommes en train de parler aux morts. "
Plongés dans l'obscurité, ceux qui m'entourent ne
sont plus que des ombres et nous sommes des ombres qui prêtons
un serment de fidélité à d'autres ombres :
Tien An Men, 1989. Autour de nous, Hong Kong dresse ses tours illuminées,
ses enseignes publicitaires. Mais depuis 1997, elle a rejoint the
Mainland, la Grande Chine. Qui ne redouterait pas de retourner dans
le giron d'une telle mère ? Victoria Park formait donc cette
nuit-là comme une trouée noire au milieu de la cité
commerciale donnée en exemple à tout le reste de l'Asie,
cauchemar secret au milieu du rêve riant de la prospérité,
monde nocturne planté au cur du monde diurne. Les gens
autour de moi ne comprenaient pas tous le mandarin. Pourtant, sur
cet écran, ils avaient reconnu leurs frères et ce
deuil était le leur. La Ville partage désormais avec
le Continent un seul et même destin et si tout le monde ce
soir-là chantait si fort, c'est qu'ils ne parvenaient pas
tout à fait à l'oublier.
A Hong Kong
ce soir-là, le souvenir de Tien An Men planait comme le rêve
de toute la Chine.
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| 18
juillet 2002 |
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Torpeur, chaleur,
le ciel est lourd d'orage. Je prends le Star Ferry pour me rendre
à Kowloon, ville située de l'autre côté
du bras de mer. Un instant, l'océan s'agite entre les blocs
de béton. Splendeur des vagues amoncelées. Immense
scintillement. Puis des masses de nouveau se dressent, dans leur
vanité. Tours érigées par les tycoons, semblables
à des jeunes filles dressées sur leurs pointes, cherchant
à attirer la faveur des investisseurs dans le grand bal de
la finance mondiale. Je n'ai jamais vu Shanghai. A quoi bon ? Je
regarde la fameuse ligne d'horizon où se rejoignent en ces
temps dits modernes, pour d'étranges noces, la soif de l'argent
et celle de la beauté.
Au bord de l'eau,
les amoureux se promènent : rien pourtant de moins idyllique
que ces faces aveugles et grises. Mais le sel de la mer porté
par le vent adoucit un peu, en passant, cette amertume. Et le ciel
surtout s'impose, gigantesque, indompté. Hong Kong serait
l'enfer sur la terre sans le ciel et sans la mer. Certains jours,
c'est une fournaise qui vous rappelle que cela dût être
autrefois une punition, un exil, que de vivre sous ces latitudes.
Le moindre mouvement vous trempe de sueur, vous fait perdre le souffle.
L'humidité est telle que vous sentez votre corps se dissoudre.
Réaction de haine. Mais alors comment expliquer ces constructions
verticales à l'infini, cette nouvelle Babel ? Que s'est-il
passé ici pour qu'il y ait quelque chose, plutôt que
rien ? Hong Kong têtue comme la vie.
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| 25
juillet 2002 |
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Un club à
Hong Kong : la chaleur, les boiseries, les ventilateurs au plafond
(mais ils ne fonctionnent plus), de vieilles photos sur le mur.
Empressement des serveurs : il y a surtout des journalistes ici,
des anglo-saxons. Choc des voix, des accents, avec en bruit de fond,
comme un murmure des eaux, des intonations purement britanniques.
Peu de femmes. Les hommes négligés, les femmes élégantes,
joviales. Pas mal d'alcool sur le bar, des Guinness, du vin blanc
(du Chardonnay), des sushis, des petits pâtés. Faune
cosmopolite : tous les asiatiques présents ici connaissent
Paris, Londres et New-York, et la Suisse, et l'Italie. On parle
beaucoup de voyages et bien sûr, d'argent. L'argent. D'une
présence discrète, mais omniprésent. Dans la
couleur de peau, dans les vêtements, dans la qualité
de la langue. Avez-vous reçu votre éducation à
l'étranger ? Où êtes-vous né ? On ne
vous demandera pas forcément votre métier. A ce stade,
ce n'est plus nécessaire.
Oui, rien qu'un verre de vin blanc. Les conversations se font, se
défont. Les langues se délient. Comme toujours à
Hong Kong, quelque chose a dû se passer dans votre vie pour
que vous vous retrouviez là. J'aime dans cette ville ces
femmes un peu à la dérive, avec un visage fiévreux,
avide, et leur corps resté curieusement adolescent. Leurs
confidences qui se détachent plus crûment sur la réserve
des hommes. Les portables qui sonnent, et les langues inconnues
qui soudain jaillissent : du thaï, du français, de l'italien,
du tchèque
Oui, c'est peut-être l'antichambre
d'une sorte d'enfer. Il flotte d'ailleurs ici comme une lumière
jaune, insidieuse. Tous les gens présents ont une partie
de leurs vies derrière eux, mais ils tiennent encore bon,
plantés près du bar. Oui, ces boiseries, ces ventilateurs,
et ces discussions business, je les ai déjà vues,
entendues. Quelque chose frémit encore ici, comme un lambeau
d'histoire : Hong Kong, ex-colonie britannique. Et ce lambeau, on
le voit encore flotter, dans l'aisance sophistiquée des asiatiques
et le sourire des étrangers.
Hong Kong ville
de la seconde chance. Une sorte de purgatoire. On raconte que certains
vieux ou immigrants démunis venus du Continent vivent dans
des cages, en périphérie de la ville, dans les Nouveaux
Territoires. La location d'un lit est seulement de 800 dollars par
mois. Lumière jaune, insidieuse des clubs et des bars branchés
au cur de la ville. Et puis la large couronne grise des logements
meilleur marché. Hong Kong est une fleur aux longs pistils,
aux immenses pétales. Son parfum diffuse sous la peau une
sorte d'ivresse vénéneuse. Mon amie me dit : "
Tu sais, j'ai remarqué une chose. Beaucoup de gens s'ennuient
ici. L'ennui est facile à Hong Kong. " Corps épais
des hommes, et celui plus sec, un peu cassé, des femmes.
La détente répandue sur tous les traits. Voix de têtes.
Echange d'expériences, comme autant de cartes postales. Personne
ne fait la gueule. Soudain, je me rends compte que c'est cela précisément
qui me contracte.
Mais quand on tend l'oreille, on perçoit sous ces eaux tranquilles
et claires de plus sombres remous : ressassement d'humiliations,
soif de revanche. La légende continue : Hong Kong se situe
toujours aux confins du monde connu.
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| 1
août 2002 |
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Il est employé
dans une administration locale et il est amoureux. Il est amoureux,
et pourtant il est vieux. La femme qu'il aime est jeune, et elle est
belle. Il n'est que fonctionnaire, à deux ans de prendre sa
retraite. A deux ans seulement. Mais elle est si jeune et elle est
si belle. Et il y a tant de belles choses à acheter dans cette
ville pour les femmes comme elles.
Et les femmes à Hong Kong savent ce qu'elles valent, et ce
qui leur est dû. Elles le savent simplement, elles me l'ont
dit en souriant, avec une franchise désarmante. Alors si jeune
encore, elle le sait aussi, et elle n'a même pas besoin de le
lui dire. Un soir, sans rien dire, elle s'éloigne. Lui ne sachant
plus ce qu'il fait, décide de la suivre
avec la caisse.
Naturellement, dans cette ville, tout se sait. Et en Asie, aucun acte
ou presque n'est plus infâmant que le vol. Alors au matin, ses
collègues se réunissent et se concertent, tandis qu'il
attend, prostré dans le couloir, le résultat de leurs
délibérations. On lui cherche des circonstances atténuantes.
Quelqu'un pourtant s'irrite, lance des menaces, invective. Puis son
nom à elle circule et ses collègues, soudain, se prennent
à sourire. Il lui restait deux ans. Deux ans sur toute une
vie. Si cela se savait, il perdrait tout droit à sa retraite
et tomberait dans la mendicité. Le cercle si sérieux
de leurs visages se resserre un peu plus puis chacun, sans ajouter
un mot, retourne à ses affaires.
On m'a raconté cette histoire vraie l'autre soir, et elle m'a
beaucoup touchée. Circé. |
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| 5
août 2002 |
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Une femme coûte
plus cher à Hong Kong que sur le Continent. En plus, il faut
l'épouser alors que les autres acceptent de n'être
que des concubines. A condition toutefois d'en avoir les moyens.
Cependant il est assez facile de passer pour riche en Chine, alors
que c'est très difficile à Hong Kong. Maintes épouses
et concubines, une fois passées sur l'île, engagent
donc en toute bonne foi la procédure du divorce, s'estimant
lésées.
A Hong Kong,
je connais une femme qui ne sort qu'avec des millionnaires. Un soir,
je lui demandai naïvement : " Mais comment faites-vous
pour les approcher? " Ma voisine, amusée, me glissa
discrètement : " Elle passe pour fort riche elle-même
" Je méditai un moment sur cette explication. La femme
riait et secouait ses cheveux. Oui, l'argent va à l'argent,
c'est entendu. On se souvient de la Bible : " Et quant aux
pauvres, on leur prendra même ce qu'ils ont. "
La dame me raconte ses dernières vacances. Plages, palaces,
et grands restaurants. Elle me demande mon avis. Je réponds
prudemment : " Difficile de se prononcer. " Elle approuve
cette réserve qu'elle tient pour un signe de bonne éducation,
et non d'ignorance. Rassérénée, elle nous brosse
le portrait de son amant : " Et c'est qu'il me fait rire, c'est
incroyable ce qu'il me fait rire ! " Cela me fait penser, je
ne sais pourquoi, aux Enfants du Paradis, à cette scène
où Colombine ayant refait sa vie avec un vieux riche, se
voit reprocher par celui-ci de continuer à aimer Pierrot,
pourtant désargenté. Colombine réplique alors
au barbon : " Parce que vous voudriez être aimé
comme un pauvre, en plus ? Il faut bien que vous leur laissiez quelque
chose, aux pauvres ! " Et je quitte la soirée avec le
souvenir de toute cette gaieté.
Dans la rue, l'autre femme me rejoint. Nous faisons quelques pas
ensemble. Puis elle me dit, presque sans y penser : " Voila
trois mois qu'elle n'a pas payé son loyer. " "
Comment " lui dis-je, " et sa fortune ? " Elle me
répond : " C'est une façade. " Après
un moment de réflexion, elle précise : " Un appât.
" Je ne dis rien. Bien sûr, ils sont tous comme l'amant
de Colombine. Nous faisons encore quelques pas. Je demande : "
Mais pourquoi ne demande-t-elle pas maintenant de l'aide à
son amant ? " " Voilà bien le problème ",
me dit ma voisine. " Il la croit plus riche que lui-même.
"
A méditer.
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| PVK |
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