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Tu es monté
dans l'avion sans te retourner. Et, depuis le matin, ce vieux coucou
à hélice, réparé pour l'occasion, t'en fait voir des belles et des
pas mûres sur les lignes insensées des massifs de l'Himalaya où
seuls règnent en maîtres les nuages et les neiges éternelles.
Malette en main,
petite valise de steward, tu as l'air fin sur cette longue piste
de bitume qui s'infiltre dans les cumulus et les pentes du grand
Everest. L'espace d'un instant, juste le temps d'approcher un chewing-gum
de tes lèvres, tu te laisses surprendre par la vigueur du froid
et la langue déjà gelée te le fait sentir.
Des hommes chargés
de sacs, des femmes mendiantes, bébés dans les bras, suivent ta
marche silencieuse jusqu'aux guichets de l'aéroport. Bien sûr, il
y a de l'admiration dans la découverte de ce cirque blanc, mais
surtout de la peur de ce que tu pourras trouver ici, loin des racines
culinaires de ton pays. Car tu es fier de la richesse gastronomique
de tes pères, celle qui t'a élevé dans le respect du palais, l'honneur
du goût mesuré, et la perfection d'un buffet bien orchestré. Ah
! déjà tu regrettes. Je le vois quand tu rentres tout frileux, tout
miséreux dans le hall d'accueil où la foule s'entasse comme pour
préserver une chaleur éphémère et précieuse. Mais, ceux qui n'ont
jamais joui de l'onctuosité d'un plat de maître d'hôtel, comment
peuvent-ils comprendre la détresse qui t'ébranle ? Dois-je les repousser
tout de suite et venir te cueillir pour t'enlever de cet accueil
simple et pathétique? Non, je préfère te laisser mariner.
L'un d'entre
eux te propose un œuf poilu. A la vue de cette ovalisation imparfaite
d'où se détache des traces perceptibles de crasse et d'une vie à
peine commencée, ton visage dit non avant même que tu puisses lui
répondre. Tu feins de l'ignorer, mais il te pousse dans tes retranchements,
posant son œuf juste dessous les narines. Mes rires quoique faiblement
contenus sont enfouis dans un brouhaha de plaintes et de demandes
pressantes. Tu ne m'entends pas, mais moi, oui, je t'écoute hurler
mon nom dans la foule comme un futur noyé cherchant sa bouée. Encore
quelques minutes, tu te fraies un chemin à travers la sueur qui
a rejoint les odeurs de friture sur le parvis, juste devant le parking
presque désert où tu reconnais ma Jeep au milieu des congères. Quelques
badauds espèrent encore te soutirer des pièces quand j'arrive pour
te retrouver. Ton visage, un sourire, à peine se lisse et déjà,
tu oublies cette attente par une étreinte amicale rassurante.
A mi-chemin
entre la piste et le haut village, nous croisons un marché où les
saveurs se mêlent dans l'étrangeté de l'obscurité sous de longues
toiles de jute. Mais ton regard, déjà ailleurs, ne peut pénétrer
dans ces coutumes d'un autre monde. Tu n'es pas venu dans ce coin
reculé pour partager une quelconque expérience. Refusant tout mélange
culturel, tu préfères fermer les yeux pour le reste du voyage, jusqu'au
moment où la Jeep, après une heure de sentiers enneigés, pénètre
dans l'enceinte de la villa, dont les odeurs te sont évidemment
familières. Devant le parvis, le majordome t'amène tout de suite
en cuisine, ton lieu de culte, pour la grande procession.
Pénétrant par
la double porte battante, tous les serveurs et cuisiniers, au garde
à vous, t'observent faire le tour de la table centrale où le futur
repas a été déposé. Ils sont en attente d'instructions. Tu poses
ta valise sur le côté et en sors les ustensiles nécessaires pour
la préparation. Le gibier gisant sur la table est de bonne taille
et de bonne corpulence. Un mètre quatre vingt trois et près de quatre
vingt dix kilos de muscles et de chairs. La préparation de la grande
procession peut commencer. Je préfère quitter la salle au moment
où tu sors le bistouri.
Après tout va
très vite, les esprits se bousculent, la nuit a remplacé le voile
blanc qui faisait office de jour, et la lune pleine se détache entre
deux nuages, comme écrit dans les runes sacrées du Sakjhara. Je
me suis empressé de revêtir la toge noire de l'ordre et j'ai rejoint
mes acolytes devant l'autel. Tous réunis, autour des torches éclairant
la nef, nous te prions d'amener le sacrifié. Nos chants et nos danses
accompagnent le battement lourd du tambour, tandis que nos âmes
déjà se mêlent au grand événement. Pendant les minutes haletantes
d'attente, je t'imagine le préparer avec passion, ingrédients magiques,
runes sacrées, corps s'ouvrant à la dégustation divine. Tes yeux
se remplissent de ce rouge sang qui dégouline sur son buste au moment
où tu en extrais les abats. L'odeur de la cuisson traverse la double
porte battante et nous enivre multipliant nos forces pour te glorifier
par nos chants. C'est alors que le rythme s'accentue et nos voix
s'éclaircissent.
Sur le pentacle
sombre jusqu'alors, le reflet de la lune vient se poser. C'est l'instant
du Sakjhara, le moment où tu décides d'entrer suivi par tes serviteurs
portant le festin cuit et découpé sur la planche sacrée. Nous, treize
apôtres, nous levons les bras au ciel, pour te glorifier et nous
remercier de ce festin que tu nous proposes. Le plat alléchant s'offre
à nous. Cet homme, guide de haute montagne, venu tester le toit
du monde, a succombé dans sa quête. Mais par sa mort, il nous offre
l'accès à notre véritable existence. Sans attendre nous le dévorons.
Tes serviteurs semblent inquiets par la frénésie de nos mâchoires
broyant la chair du sacrifié. Discrètement, tu es passé derrière
eux pour refermer la double porte battante. Faisant pivoter la poutre
de bois, tu barres la seule issue qui leur permettrait de fuir.
En quelques minutes, nous en avons terminé de cet amuse gueule que
tu nous avais si délicatement préparé. Il est temps de passer à
la viande fraîche! Inutile de leur faire comprendre leur destin.
Nos yeux injectés de sang, notre double taille, nos poils grandissants
et notre dentition démesurée, les paralysent. Nos festins courent
dans tous les sens, cherchant une sortie, en vain. Déjà, ils s'écroulent
sous nos assauts, et crient mortellement au moment où nous leur
arrachons la tête pour en déguster le contenu. Le véritable festin
d'hommes peut débuter…
Toi, imperturbable,
sur le pentacle, tu pries au milieu de notre banquet…
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