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Erwan rampait lentement sous les buissons de baobabs nains. Les feuilles tranchantes et les épines acérées que des générations de jardiniers néo-japonais n'avaient pas jugé bon d'éliminer du patrimoine génétique de l'arbre mettaient sa patience et ses vêtements à rude épreuve. Le sommet de son crâne aussi ne tarda pas à saigner. Le sol détrempé n'était pas beaucoup plus charitable pour ses coudes et ses genoux. Jusqu'à sa proéminente bedaine qui plongeait à intervalles réguliers dans les flaques d'eau les plus profondes, lui rappellant au passage qu'il était grand temps de se mettre à faire un peu d'exercice. Tout cela pour dire qu'il n'était pas de bien belle humeur et seule la relative proximité du nain galopeur, maintenant à l'arrêt et en pleine discussion avec l'inconnu dans la cabane l'empêchait de jurer copieusement.

"-Quelles nouvelles de l'astroport?" demandait le rapide homoncule.
"-Pas toutes bonnes, hélas", répondit une voix de derrière la porte.
"Le gros homme vient d'arriver."
"-Déjà! Qu'est-ce qu'il fout ici, celui-la ?. Nous étions censé avoir encore quinze jours au moins!"
"-J'ai bien peur que nous ayons mal jugé la force de son interêt dans l'affaire..." continua la voix. (Et quelle voix superbe c'était là: grave, un peu gouaillante, une trace d'accent américain et une bonne dose de mépris; quelques soient les mots prononcés par une voix comme celle-ci, le message devait toujours finalement être le même: "Je vous vois, et je ne suis pas impressionné.")
"-Cela fait plus de 280 ans qu'il court après l'Oiseau, il peut bien patienter deux semaines de plus, non?" le minuscule en trépidait de colère et de frustration.
"-Il n'est pas réellement logique, vous savez, plus guidé par ses passions que par le raisonnement ou la prudence. Un miracle qu'il ait vécu si longtemps."

Tout occupé qu'il était à examiner sa mise Erwan n'écoutait qu'à peine. Rien dans ce que nous avons décrit de Le Goff jusqu'à présent ne saurait, nous en avons bien conscience, évoquer un Brummel mais il faut pourtant bien dire que, même s'il n'y paraissait guere et ne ressemblait en rien à ses gravures de mode que la tridéo et les implubs martelaient avec quelque succès dans la conscience collective, Erwan Le Goff attachait un soin tout particulier, presque maniaque en fait, à son habillement.
C'est que, du fait de sa profession d'enquêteur, Le Goff s'appliquait avant tout à avoir l'air inoffensif et à passer inapercu. Avouons-le: il y réussissait admirablement et se promenait à sa guise dans les quartiers les plus riches, où les âmes les plus charitables souvent s'arrêtaient juste avant de lui proposer de l'argent, comme dans les bidonvilles les plus misérables où jamais personne n'essayait de le voler. Il n'attirait pas beaucoup les filles mais, du point de vue professionnel, son objectif était atteint.

"Votre fils est arrivé aussi dans la journée d'hier, continuait la voix erraillée. A bord du Bois Sans Soif." Sa colère comme oubliée, l'avorton véloce redressa sa taille de turlupin ridicule.
"Enfin, s'exclama-t-il, je commencais à me demander combien de temps il lui faudrait pour me trouver, à celui-là!"
"Cela ne vous inquiète pas?"
"Au contraire cette rencontre n'a que trop tardé."

Eut-il payé une plus grande attention au dialogue qui avait lieu à moins de trois mètres de lui, Erwan eut sans doute détecté le caractère sinistre de cette dernière remarque et peut-être évité la terrible erreur qu'il allait bientôt commettre. Mais il était à ce moment-là bien trop préoccupé de son accoutrement pour prêter plus qu'une oreille inattentive aux deux lascars. Cette technique lui avait souvent réussi dans le passé, lui permettant de rejouer par la suite, une fois le calme revenu, une conversation entendue quelques temps auparavant afin d'en extraire les éléments importants pour son enquête. Elle avait néanmoins un gros inconvénient comme il n'allait pas tarder à le découvrir. Cette expérience nouvelle ne lui serait hélas jamais d'aucune utilité.
Pour le moment, ayant toute confiance en sa mémoire quasi-automatique, il ne pensait qu'à ses fringues et aux heures de travail qu'il avait devant lui pour leur redonner leur aspect originel. L'équilibre vestimentaire qui était le sien était difficile à préserver et la boue combinée aux épines de baobab venait sans conteste de lui faire passer cette frontière ambigüe mais essentiel entre l'individu "dans une mauvaise passe" et le parfait clochard.
Ce qui l'ennuyait surtout était qu'il allait devoir réparer les dégats lui-même. Des années d'experience en la matière lui avait enseigné la futilité qu'il y avait à tenter de faire entrer dans la tête d'un robot de nettoyage des notions trop complexes telles que "nettoyez juste un peu" ou "pas ce trou-là, j'y tiens".

Pendant ces reflexions, le rétréci s'était égaré dans les souvenirs de sa courte expérience patrimoniale.

"Je ne l'ai jamais réellement beaucoup connu, sa mère et moi n'étions pas, comment dire, en accord sur grand chose et je ne l'ai pas revu après son deuxième anniversaire."
"Vous n'avez jamais repris contact?"
"Je bougeais d'un bout de la galaxie à l'autre à l'époque et sa mère était une de ces cinglées tendances retour à la Terre machin-chouette. Et puis quand je me suis calmé et installé ici, j'ai appris cette histoire à propos de mes héritiers et là évidemment... Vous l'avez-vu? A quoi ressemble-t-il?"

Il y eu là un moment de silence pendant que son interlocuteur dans l'ombre cherchait un moyen de se montrer diplomatique sans pour autant mentir totalement.

"Disons qu'il semble évident que l'influence d'un père lui ait manqué," laissa-t-il tomber enfin...

Le Goff pendant ce temps continuait d'accorder une confiance presque suicidaire à sa mémoire poubelle; depuis son arrivée le jour précédent il avait déjà échappé plus de trois fois à une mort brutale et déplaisante, la plupart du temps sans même s'en rendre compte. Il était désormais engagé dans une activité de raccomodage sur le terrain qui, pensait-il, allait toujours lui faire gagner un peu de temps; alors que bien évidemment son inattention devait lui en coûter bientôt un grand bout. De temps.
Sa mère était bien évidemment coupable : jamais en premier lieu elle n'eut dû lui apprendre à coudre : sa grosse carcasse n'était en rien adaptée à la tâche comme en démontrait présentement les difficultés qu'il rencontrait pour enfiler le fil dans le chas de l'aiguille. Le diagnostic hâtif de la créature dans la cabane était, sur ce point, correct: l'influence d'un père, qui, dans son enfance, l'aurait emmené aux matchs de foot, ou de quelqu'en soit l'équivalent aux environs de 2250, lui avait manqué. Dans son enfance le jeune Le Goff restait à l'interieur et tricotait, cousait ou jouait à la poupée.
Il n'en était pas ressortit intact : hyper-émotif le jeune Erwan s'était mis très tôt à bâtir de son père une image idéalisée tour à tour de pirate spatial, d'exochirurgien ou de capitaine d'industrie suivant ses intérêts du moment. Même maintenant, dans son âge murissant, il était encore plus ou moins persuadé qu'un jour il le rencontrerait et que "tout viendrait à s'arranger".

"Je n'ai jamais vraiment eu la fibre paternelle, continuait le ratatiné. Et c'est tout aussi bien, si vous considérez la question d'un peu près.
"-Certes, certes...tout bien consideré..."
"-Parfois pourtant, je me demande encore... Mais non! Me voyez-vous en père de famille, H.?"
"-Pas vraiment non."
"-Tout aussi bien, même s'il n'est pas terrible tel qu'il est, Erwan aurait été bien pire si je l'avais élevé." finit-il, confirmant les soupcons que le lecteur entretenait sans doute depuis deux bons paragraphes.

Le Goff était lui loin d'être aussi brillant: perdu qu'il était dans ses travaux de couture il en avait presque manqué cette importante révélation qui à coup sûr lui aurait causé par la suite un choc important lors de son passage en revue des événements de la journée. Mais il en est du système nerveux gofféen comme de tout autre : il n'est qu'un nombre limité de chocs qu'il lui soit possible de traiter en automatique et sans faire appel à ce qui lui sert d'esprit conscient.
Ce qui se passa alors dans l'esprit d'Erwan n'est pas facile à expliquer. Disons simplement que tout ces années d'idéalisation paternelle se matérialisèrent devant lui, l'empêchant de voir clairement la triste et glauque réalité. Il avait de nouveau douze ans et voici qu'arrivait son père qui allait enfin l'emmener loin de la couture, du tricotage et des maisons de poupées, sans doute pour aller voire un match de foot (ou quelqu'en soit l'équivalent aux environs de 2250). Le fait que ce "père" soit ridiculeusement ancien, prodigieusement rabougri, et se promène le soir dans des parcs pour y rencontrer d'étranges interlocuteurs craignant visiblement le regard d'autrui, ne lui paraissait en rien bizarre : il l'avait totalement oublié. Tout comme pour le gros homme, on peut considérer comme un miracle le fait que cet être humain manifestement défectueux ait vécu si vieux.

Il se débattit à grand bruit au milieu des baobabs nains et les deux autres s'arrêtèrent de parler un instant pour contempler avec curiosité cet individu bafouilleur qui semblait si pressé de s'empoisonner de facon mortelle. Il sembla enfin reprendre son souffle et l'usage de la parole :

"-Papa!" cria-t-il en Breton, car il ne s'appelait pas Le Goff pour rien.
"-Papa, c'est moi, ton petit Erwan! Emmene-moi au foot!" continua-t-il perdant toute emprise sur la réalité. Emile Seizières sortit de sa poche un objet évidemment menacant puisqu'il ressemblait en tout point à un revolver. "-Desolé, dit-il d'une voix douce, pas aujourd'hui mon petit: Papa a du boulot." Puis il appuya sur la détente.

"-Well... Si je m'attendait à cela..."
"-Un peu surprenant peut-être mais enfin, ca nous facilite le boulot." Le succinct avait gardé un calme d'airain durant toute la scène.
"Oui, c'est toujours ca, je suppose." La Voix ne paraissait pas convaincue outre mesure.
"Enfin bon, trois de moins, ne reste plus que la soeur."
"Demi-soeur, corrigea l'avorton, mais celle-ci, ce sera une autre paire de manche..."

 
A suivre...
 
AS
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