Les fruits verts Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
Pandung éteignit l'écran du terminal plat d'accès au réseau. Son fils allait rentrer des champs, il fallait préparer la nourriture des cochons. Sous la charpente arquée du grenier à riz, les relais de l'écran cliquetèrent en refroidissant. Pandung ajusta le nouveau sarong qu'il avait acheté à Surabaya lors de son dernier voyage vers les côtes, prit la mesure de riz qu'il avait préparé avant d'allumer le terminal et sortit du grenier en chaussant ses sandales de paille. Il prit le chemin de sa maison en songeant à l'article qu'il venait de lire sur l'interdiction des armes anti-personnel ; il sourit. Peut-être raconterait-il ce soir à son fils le plus jeune comment sa grand-mère avait contribué de manière décisive à l'inutilité de ces armes. Mais avant, il devait s'occuper des cochons et mettre le riz du repas familial à cuire.
 
*
 

Après une longue guerre diplomatique, tous les pays du monde avaient finalement signé le traité d'interdiction des mines anti-personnel. De longues tractations avaient été nécessaires pour que la perte de souveraineté consécutive à la visite des contrôleurs d'application du traité puisse être accepté. Mais petit à petit, les stocks de mines avaient été détruits, et il ne restait plus dans les arsenaux que les vieux exemplaires de démonstration destinés à l'apprentissage des jeunes recrues. Même la plupart des plans et des procédés de fabrication avaient pu être regroupés dans les armoires fortes des sous-sols du bâtiment de l'ONU à New-York.

Bien entendu, les industriels de l'armement avaient accusé le coup. Peu coûteuses, les mines anti-personnel constituaient une source confortable de revenus. Ils n'avaient donc pas fallu longtemps avant que quelques brillants ingénieurs n'aient trouvé une nouvelle arme pour empêcher les ennemis de progresser sur les champs de bataille, et accessoirement les adversaires de gagner des parts de marchés. La toute nouvelle trouvaille des fabricants d'armes portait le doux nom de code de " Fruit Vert ". A peu près de la taille d'un pamplemousse, accrochée par une hampe aux branches les plus basses d'un arbre, elle se déclenchait lorsque sa cellule thermosensible détectait une chaleur animale à l'aplomb. L'explosion déclenchait une douche mortelle de grenailles aux bords acérés. Tombée par terre (ou jetée), elle explosait à l'approche de la même source de chaleur.

 
*
 

" - Papa Pandung, tu ne m'as pas raconté l'histoire de grand-mère ? "

A la nuit tombante, Pandung sous les étoiles fumait une cigarette au clou de girofle. Juramayi, son dernier fils, n'entendait pas laisser son père tranquille avant qu'il ne lui ait raconté l'histoire de la famille.

" - Juramayi, je l'ai vu sur l'ordinateur tout à l'heure. Ils discutent encore des interdictions et des sanctions. C'est trop tôt…
- Mais grand-mère ? Raconte-moi l'histoire, Papa Pandung…
- Juramayi, il est tard, demain peut-être…
- Mais pourquoi Suraya dit que c'est grâce à grand-mère ?
- Suraya parle trop. Ce sont les Fruits de métal dont tu dois te méfier…
- Oooh, les fruits de métal, il ne faut pas…
- Oui, Juramayi, tu dois toujours te protéger. Ils seront peut-être interdits, mais il en restera pour nous tuer. Comme ton grand frère, Juramayi, il faut que tu te souviennes !
- Je me souviendrai, papa.
- Et demain je te raconterai l'histoire de grand-mère. Va maintenant. "

Pandung embrassa son fils et alluma une autre cigarette. Il pensait aux fruits verts, là-bas sous les arbres. Qui les enlèveraient ?

 
*
 

Echappant aux accords portant sur les mines anti-personnels, les Fruits Verts avaient conquis rapidement la planète militaire. Particulièrement efficace dans la jungle, les essais avaient tous donné des résultats inespérés. Les premiers utilisateurs étaient ravis. Employés par l'armée régulière mexicaine dans les forêts du Chiapas, les Fruits Verts avaient permis de désorganiser et de réduire substantiellement les bandes armées terroristes du sous-commandant Marcos. Au-delà de l'effet de nouveauté particulièrement meurtrier, la diversité de position des Fruits Verts les rendaient difficile à détecter par les procédés habituels. Comme pour les mines, la pose était très facile : accrocher le fruit et armer le mécanisme ne prenait qu'un instant. Quelques secondes plus tard, la cellule s'activait et le piège devenait effectif. Le réglage de la sensibilité permettait de sélectionner la taille de la cible visée. Certains combattants amélioraient déjà leur ordinaire en piégeant du gibier.

Les mesures de protection avaient toutes échouées : il était difficile de détecter les Fruits Verts parce que la recherche d'une masse métallique dans l'espace ouvert d'une jungle nécessitait des moyens considérables. Avec les mines, le problème était plus simple : on pouvait balayer le sol devant soi avec un détecteur de métal et trouver ainsi les pièges mortels.

 
*
 

" - Papa Pandung, et l'histoire de grand-mère ? "

Dans la lumière du crépuscule, Pandung souriait. Les volutes de fumée dessinaient autour de son sourire un masque fugitif. Juramayi, assis en tailleur aux pieds de son père avait deviné depuis son retour de l'école que quelque chose avait changé aujourd'hui : Pandung riait pendant le repas, Pandung n'avait pas encore envoyé Juramayi au lit.
Pandung semblait heureux.

" - Ca y est Juramayi, les fruits verts sont interdits !
- Interdits ? Hooo… et c'est grand-mère qui l'a fait ?
- Juramayi mon petit, ce n'est pas ta grand-mère qui l'a fait, mais c'est grâce à elle que cela est arrivé. "

Pandung pensa à sa mère. Elle aurait sans doute aimé savoir que les Nations Unies venaient de bannir l'usage des fruits verts et d'en interdire la fabrication et la commercialisation. Il avait fallu de nombreuses années de discussion, mais aujourd'hui la décision entérinait le combat de nombreuses associations. Pandung avait tout lu sur le réseau dans la matinée. Si les fabricants d'armes et leurs lobbies avaient baissé les bras et laissé signer le traité, cela signifiait que la victoire était acquise. Et les associations savaient qu'elles gagneraient depuis que la découverte de la mère de Pandung ait déplacé le combat des domaines moral et éthique vers la sphère économique, autrement plus importante aux yeux des fabricants d'armes. Une arme non rentable est une arme qui meurt, et la grand-mère de Juramayi avait tué les fruits verts.

" - c'est ta grand-mère qui a su rendre les fruits verts sans danger, Juramayi, et c'est pour cela que les Nations Unies les ont aujourd'hui interdits.
- Et grand-mère est allé leur dire ?
- Non, Juramayi, mais ce qu'elle a inventé a couru le monde, et d'autres ont eu la même idée, et les fruits verts n'ont plus été une menace.
- Mais pourtant, grand-frère…
- Oui, ton grand frère est mort à cause des fruits verts parce qu'il n'avait pas pris l'invention de grand-mère, ce jour-là… "

La voix de Pandung se voila, mais son sourire ne disparaissait pas.

" - Et l'invention de grand-mère, c'est le plus important Juramayi ! Les fruits verts ne marchaient plus, et les armées n'en voulaient plus, et finalement les Nations Unies les ont interdits, et financeront même le nettoyage…
- et on pourra sortir sans l'ombrelle ?
- oui Juramayi, tu pourras bientôt sortir sans l'ombrelle. "

Et Pandung caressait le manche de l'ombrelle de métal conique inventée par sa mère, ombrelle de métal qui protégeait des explosions et des éclats mortels.

" - Oui Juramayi, je l'espère, tu pourras bientôt sortir sans ombrelle… "

 
 
PmM
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