Carnage de Noël Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Rue Faubourg Saint Antoine, sous la nuit sans étoiles, les réverbères éclairant un brouillard à couper aux couteaux, le Père Noël suivait seul le trottoir filant de Bastille vers Nation, deux kilomètres de magasins éteints, décorés par les fêtes. Devant lui, il ne voyait même pas le sol pavé, ni les quelques voitures s’étant égarées sur cette artère, à une heure si tardive, ni les corps d’inconnus agglutinés contre les portes d’entrées d’immeuble, grottes modernes minimalistes pour égarés urbains. Aucune ombre ne tâchait sa progression, le pavé se déroulait avec la froideur de sa marche, au milieu d’une épaisse brume sinistrement accueillante.

Le Père Noël avait quitté la Concorde à quatre heures et marchait d’un pas allongé, frissonnant sous son long manteau d’hiver semi-ouvert. Une petite valise encombrait sa main droite, des menottes reliaient sa chair à ce pavé de cuir ; et il la serrait contre ses flancs avec crispation et amours. Sans la regarder, seulement par le contact, il se rassurait de sa présence. Une seule idée occupait sa pauvre tête d’exécutant nocturne sous contrat d’une nuit, l’espoir que le froid serait moins vif au petit matin.

Depuis une demi-heure, il traversait ainsi la capitale endormie, lorsque sur la gauche, au croisement de la rue Faidherbe, il aperçut un troquet discrètement enfouie dans une rue voisine, d’où s’échappaient des chants de Noël chaleureux. D’abord, il hésita, pris de crainte d’être reconnu ; puis il ne put résister au besoin douloureux de se réchauffer un instant les mains et la panse.

La ruelle s’enfonçait dans une obscurité bienfaitrice. Le bistrot apparaissait tel un fantôme dans le brouillard épais parisien, avec une devanture faiblement éclairée et ces chants simplistes relançant les traditions catholiques, vieilles de plusieurs millénaires.

En pénétrant dans le bar, le Père Noël avait à sa droite plusieurs tables vides à peine débarrassées, quelques affiches calfeutrant les défauts du mur, et à sa gauche, trois grands gaillards observant avec rigueur un quatrième, plus fluet, qui semblait mener le chant avec difficulté. Maintenant qu’il se trouvait à l’intérieur, le chant n’était pas aussi parfait que prévu. Le Père Noël ne fit pas attention au barman avachi sur le comptoir, qui avait clos ses paupières pour un repos éternel, ni aux deux cadavres de serveuses entassées dans le fond près du juke-box éteint. Les chants cessèrent sur le champ à la vue de cet invité de circonstance de dernière minute, qui venait de s’accouder au bar en secouant la carcasse inerte du tavernier avec naïveté, lui demandant une bière. Le chef de cette étrange chorale cessa son activité pour servir l’intrus, tandis que les trois choristes de circonstances s’écartaient dans la salle pour entourer géométriquement le Père Noël. Celui-ci, ne s’étant aperçu de rien, buvait avec délectation son breuvage, tout en essayant d’engager une conversation avec ce nouveau tenancier, qui paraissait contrarié, nerveux. Le visage du barman avachi sur le comptoir à quelques centimètres de sa bière dégageait une odeur nauséabonde qui titilla l’esprit du Père, engourdi par le travail de la nuit. L’inspection du cuir chevelu permit de distinguer un trou sanguinolent dans la boite crânienne et déclencha une montée d’adrénaline.

Au même moment, les choristes cessèrent leur cinéma, et détachèrent de leur holster dorsal, leur Uzi III automatiques et, n’attendant nullement que leur invité comprenne ce qui lui arrivait, ils déversèrent allègrement une demi-douzaine de balles sur l’étranger qui s’élança dans une cascade au dessus du comptoir. Déployant sa mallette en trois grands panneaux de protection pare-balles, le Père Noël put esquiver la majeure partie des projectiles, son gilet sous son manteau d’hiver s’occupant d’accueillir le reste. Sa roue acrobatique sur le zinc, accompagnée d’une rotation sèche de la jambe sur le visage étonné du quatrième larron, lui permit de s’échapper dans la sentinelle derrière le bar. Protégée, la victime de Noël allait devenir bientôt l’attaquant. En déployant ses panneaux de protection, il avait libéré un somptueux katana – cadeau qui lui était resté sur les bras en fin de nuit – brillant, il vint dans la seconde suivante découper en rondelle le chef de la bande. Le cri de leur chef ne perturbèrent aucunement les trois gaillards qui libérèrent sans compter le contenu de leur arme. A l’instant fatidique où les trois idiots entendirent la détonation finale de leur Uzi III, le Katana du Père Noël fendit l’air et découpa sans attendre leurs crânes dégarnis de Skin.

Bientôt, le silence fut tâché de sang et l’ami des enfants se retrouva seul vivant à contempler son carnage. Le calme revenu, il ingurgita quelques bières avec lenteur, laissant son esprit vagabonder. Puis il laissa le Katana au pied des victimes. Le dernier cadeau du Père Noël, se dit-il. Le dernier du millénaire…

 
OB
Oh Oui ! vos réactions Ah Non !
Voir les autres textes de cet auteur - Envoyer ce texte à un ami
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés