Allons z'enfants de la patri-iheu... !
(mes jours de gloire étaient arrivés)
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Nouvelles de Tours et de Limoges 1995-2000
 
Je ne veux pas faire le récit entier de mon passage sous les drapeaux. Ce serait trop long et bien fastidieux à lire. Il y eut de fait beaucoup plus de vide que de matière. J'avais été admis Elève Officier de Réserve, grâce au prestige de mon diplôme de Grande École. Je passai deux mois de classes, pénibles, à Tours. Puis je fus affecté (j'étais avant-dernier au classement grâce à mon amour du sport et de l'autorité) à Limoges, où je goûtai pendant huit mois les joies de la vie végétative d'un officier d'État-Major en province. En y repensant, il m'est arrivé beaucoup de choses pendant mon service. Certaines pénibles, d'autres drôles ; le tout forme un ensemble assez hétéroclite. C'est pourquoi ces souvenirs prendront la forme, non d'un récit suivi, mais de brèves nouvelles ayant pour thème ces moments particuliers, tels qu'ils me reviennent à la mémoire.
 
TOURS
 

I - L'apprenti dictateur de Nancy

Pendant les classes, nous avions à peine le temps de satisfaire nos besoins naturels. Autant le dormir que le manger s'effectuaient au pas de course. Il fallait faire preuve d'astuce pour aller aux toilettes. De fait, nous avions rarement le temps faire quoi que ce soit : s'asseoir, ouvrir un livre, avoir de longues conversations entre recrues... dernière circonstance qui rendait nos relations très superficielles.

Un jour cependant, au cours d'un long voyage en autocar, le hasard voulut que je m'assisse à côté d'un p'tit gars blond et grassouillet qui s'appelait Laurent. Je l'avais déjà remarqué pour son caractère radicalement antisportif et son goût pour le sabotage, qui me l'avaient immédiatement rendu sympathique (il m'avait expliqué à l'infirmerie comment retenir ma respiration pendant la prise du pouls, afin d'accélérer anormalement le rythme cardiaque et être classé inapte à l'effort physique).

De Tours , nous avions pour destination Bordeaux et son État-Major, que nous devions visiter. Le voyage dura onze heures aller-retour car, pour ne pas avoir à payer les péages faute de moyens, notre colonel avait décidé que nous n'emprunterions que les routes nationales, bien gratuites, elles. Pendant tout ce temps, je ne fis qu'écouter Laurent, qui était intarissable, et, grâce à lui, je sus (presque) tout des activités militantes de la jeunesse nancéienne.

Laurent n'avait pas été long, dès son arrivée à Nancy, à faire la connaissance de militants d'extrême-droite, tendance Action Française, mouvance alors très en vogue à la faculté de Droit où il était étudiant. Comme mon camarade avait déjà à l'époque la langue bien pendue, il prit souvent part à des discussions et, parmi le groupe de petits fascistes, il remarqua bientôt une graine d'aristocrate, répondant au nom désuet de Tristaine de Villacolombe. Elle avait, selon Laurent, une forte personnalité et beaucoup de charme. Le fait est qu'il en tomba amoureux, tant et si bien qu'il épousa avec ferveur la cause de la belle et qu'il défendit de plus en plus fermement des idées assez éloignées des siennes, mais dont ses facultés naturelles pour le sophisme et la rhétorique s'accommodèrent fort bien.

Ainsi, pendant un an, il participa à des réunions interminables et passa des nuits entières à coller des affiches et des vignettes sur les murs de la paisible ville de Nancy. Il avait totalement gagné la confiance des autres militants, à tel point qu'il fut nommé à la fin de l'année commissaire politique de l'Action Française pour le département de Nancy. Mais l'année suivante, les choses se gâtèrent peu à peu. Laurent commençait à se lasser de tout cet activisme stérile et démagogique, et, ce qui était beaucoup plus grave, il avait gardé une liberté de pensée qui avait fini par exaspérer ses compagnons. Voyant que malgré le temps il ne rentrait pas dans le rang, ils lui firent des reproches, auxquels se mêlait la voix de Tristaine.

La conclusion survint moins de deux mois après la rentrée universitaire, dans les appartements de Monsieur et Madame de Villacolombe, où il fut sermonné officiellement par l'ensemble du bureau de la section locale et démis de ses fonctions de commissaire politique. Laurent, à qui il faut indéniablement reconnaître un côté "grand artiste", voulut finir en beauté. Alors, après en avoir appelé, en vain, à la confiance de ses camarades, les yeux rivés sur ceux de Tristaine, il déchira en petits morceaux sa carte du parti, qu'il laissa choir par terre. À la suite de quoi, sans un mot, il prit tranquillement la direction de la porte, sous les regards médusés de l'assemblée, et, à ce qu'il m'a raconté, il la claqua bien fort en sortant ce soir-là, cette même porte qu'il prenait tant de soin à fermer délicatement derrière lui, quand il rendait à sa bien-aimée, séquestrée chez elle, de galantes visites nocturnes...

L'histoire ne s'arrête pas là, car mon compagnon de voyage avait un autre trait de caractère, fréquent chez les rhéteurs et les sophistes : le goût de la dialectique. Si bien que par esprit de vengeance, et peut-être plus encore pour satisfaire sa curiosité, il se mit à fréquenter les militants d'extrême-gauche de sa faculté, auxquels il se lia en quelques semaines. Comme il était à prévoir, il ne lui fallut pas longtemps, grâce à son enthousiasme et à la teneur de ses discours, pour que ses nouveaux compagnons se persuadassent qu'il était le véritable fils spirituel de Marx et de Lénine. Trois mois plus tard, il était commissaire politique et "sergent-recruteur" de la Ligue Communiste Révolutionnaire de Nancy et il m'a dit, en se défendant de toute forfanterie, qu'il avait fait en peu de temps une dizaine d'émules, avant de tout laisser tomber, pour se consacrer à l'amour d'une jeune étudiante qui, elle, était tout à fait apolitique.

En écoutant son long récit, je pensai que Laurent avait décidément un avenir tout tracé dans les marécages de la politique française, mais il a toujours gardé à mes yeux une image sympathique, par sa faconde et son épicurisme de bon aloi.

 
 

II - Baudelaire

Dans le dortoir, vers la fin des classes, nous eûmes un jour vingt minutes de repos, probablement à la suite d'une négligence dans l'élaboration de l'emploi du temps. Nous étions trois recrues, allongées sur nos lits, tout habillées et en quête de tranquillité. À ma droite, Olivier, un garçon grand et blond, très sérieux, très musclé, qui, en treillis, avec une casquette militaire, ressemblait à s'y méprendre à ces Waffen-SS que l'on voit dans les films américains. On se serait attendu à ce qu'il aboyât en allemand. Il jouissait pourtant à mes yeux d'un prestige immense, en sa qualité de jeune agrégé de Lettres Modernes. Dans le couchage d'en face somnolait Sébastien qui, lui, n'avait rien d'un athlète aryen. Petit, grassouillet, doux et effacé jusqu'à l'efféminement, il était néanmoins respecté de tous en tant que major de l'École des Mines. C'était le crack de la chambrée.

On avait tiré les rideaux pour essayer de dormir, mais aucun de nous ne trouvait le sommeil malgré la fatigue, sans doute à cause de l'heure inhabituelle. Je décidai alors de consacrer ces précieuses minutes à relire pour mon plaisir certains poèmes des Fleurs du Mal, que j'avais amenées jusqu'à Tours. Mais un plaisir n'est jamais complet s'il n'est pas partagé et, après leur accord, je récitai "Les chats" à mes camarades. Je découvris alors que non seulement ils appréciaient beaucoup Baudelaire tous les deux, mais qu'ils connaissaient par cœur une grande partie de ses poèmes. Ainsi, pour nous divertir, nous passâmes un quart d'heure inoubliable à réciter de la poésie, dans le dortoir de notre caserne. Je donnai un titre pris dans l'index de mon livre et il y en avait toujours un pour se rappeler du poème et nous le réciter, très rapidement.

Mais les vers, même s'ils étaient récités sans soin, prenaient une consistance particulière dans notre esprit et la mélodie de notre cher poète, alors que nous étions si assoiffés de beauté dans le désert intellectuel de notre séjour régimentaire, faisait briller nos yeux d'émotion.

 
 

III - Les champignons

Toute la journée, mes pieds baignaient dans leur propre jus, confinés en plein mois d'août dans les godillots noires règlementaires, graissées de mauvais cirage. C'était le matin (5h45 ; réveil au haut-parleur) que je me lavais, pour essayer de prendre contact avec la réalité, dans les douches communes, qu'on nettoyait à l'eau vaguement savonneuse, car le régiment économisait, semblait-il, sur l'eau de javel.

Un jour, en enlevant les grosses chaussettes kaki, je me rendis compte que j'avais la peau entre les doigts de pieds qui pourrissait. Pendant une semaine, je dus m'appliquer des poudres asséchantes et, par la suite, je fis toujours bien attention de parfaitement me sècher les pieds avant d'enfiler mes chaussettes.

 
 
 
LIMOGES
 

I - Madame B.

Dans mon service, à l'État-Major, il y avait une femme "personnel civil", d'environ 45 ans, dont la couleur préférée était le rose bonbon. Elle avait décoré son bureau avec des nappes et des rideaux de cette même couleur et ça sentait tellement fort le parfum bon marché que je me sentais mal si j'y restais trop longtemps.

Elle m'avait pris en affection. Elle disait qu'elle aimait bien les jeunes. Souvent, elle m'exprimait sa satisfaction : elle m'expliquait que sa crédibilité auprès du Général ne cessait d'augmenter (on appelait "le Général" l'espèce de gros machin rustre et libidinal qui, avec quatre étoiles sur son képi, commandait l'État-Major de Limoges). Récemment, elle avait même eu le grand honneur, au retour d'une conférence dans la région, d'effectuer le voyage de retour sur Limoges dans la voiture de fonction (avec chauffeur) du Général qui, à cette occasion, avait fait l'éloge de son travail.

L'enthousiasme zélé de cette dame pour notre chef suprême m'avait amusé, et, en même temps, il titillait mon caractère réticent à l'autorité, si bien qu'un jour, voulant me moquer gentiment de notre "fan", je couvris tout son bureau de portraits du Général, à la façon dont les adolescentes tapissent leur chambre de posters de leurs idoles. J'avais conçu des bulles qui disaient : "Alors, ça travaille ?" ou bien "Marie-France, où en est le rapport sur Solignac ?"...

J'étais, dans l'ennui profond où je me trouvais, assez satisfait de ma blague de potache, c'est pourquoi je fus très étonné de la réaction furibonde de madame B., qui me manifesta à partir de ce jour une profonde hostilité, que tout mon bon vouloir ne sut jamais dissiper.

Devant la démesure de sa réaction, je compris rapidement que j'avais dû toucher inconsciemment un point tout à fait sensible et que l'enthousiasme de madame B. envers le Général ne devait pas être strictement professionnel. Mon hypothèse, assez convaincante quand je repensai avec précision à ce que m'avait confié cette dame (qui, évidemment, était célibataire), me fut confirmée plus tard par des rumeurs et par les relations de plus en plus déplorables qu'entretint notre bureau avec le commandant de l'État-Major.

Vers la fin de mon service, j'appris le fin mot de l'histoire de la bouche d'un sous-officier de mon service très au fait de la vie militaire locale (et dont j'avais eu beaucoup de mal à me faire accepter en tant qu'élève-officier : il se prenait lui-même pour le commandant réel de l'État-Major). Personne (à part les intéressés) ne sut si le Général avait eut des rapports sexuels avec madame B. (car ce gros porc était marié, comme il sied à un général), mais le rapprochement avait visiblement dépassé ce que la société des officiers de Limoges faisait rentrer dans le cadre de la bienséance et de la fidélité conjugale. Comme on pouvait s'y attendre dans une petite ville de province, quelqu'un se chargea d'informer la femme de notre képi étoilé.

J'appris qu'elle en fit une dépression nerveuse. C'était pourtant une femme courageuse car pour rompre le cours des rumeurs, elle avait eu le cran, au cours d'une réunion de l'association des épouses d'officiers de la garnison, de faire une déclaration publique, où elle évoqua l'infidélité de son mari, la peine qu'elle en avait conçu et sa décision de se retirer quelques jours dans sa famille pour prendre du repos. Je pensai surtout à la honte que cette dame avait subi.

 
 

II - Le colonel

Je suis arrivé au bureau Communication en même temps que le nouveau chef de service, le colonel G.

Très vite, ce militaire, petit, brun, à la fois affable avec les officiers supérieurs et rude avec ses subordonnés, sut se créer une grande inimitié auprès de ses collaborateurs. Il revenait de Thaïlande, où il avait été attaché militaire auprès de l'ambassade, à la suite d'un divorce, et il avait été envoyé (le divorce est-il une faute entre les officiers de l'Armée française ?) en pénitence à Limoges, où il s'accommodait mal de la simplicité de la vie locale. Trop cultivé, trop fin dans ses raisonnements, dans ses manières, dans son langage, il était parfaitement incompris des sous-officiers et des officiers, qui manient pour la plupart avec difficulté les rudiments de la langue française (je me rappelle encore de notre capitaine - saint-cyrien et para, ce con - à Tours, qui nous faisait beaucoup rire quand il s'exclamait : "je ne sais pas qui est l'investigateur de cette initiative, mais...").

Moi je l'aimais bien, le colonel, parce que j'apprécie toujours la compagnie d'une personne affable et cultivée, et qu'il était le seul à répondre à ce signalement dans toute la garnison. De plus, comme je l'avais interrogé sur l'origine espagnole de son nom, il m'avait expliqué que ses grands-parents étaient des pieds-noirs venus de Cartagène, ce qui ne gâchait rien.

Le Général ne partageait pas ma sympathie, tout le contraire. Il n'appréciait pas du tout son nouveau collaborateur direct, qui préférait à l'évidence lui parler de la programmation de l'opéra de Bordeaux, dont il ignorait probablement jusqu'à l'existence, plutôt que de la guerre du Golfe, sujet où il pouvait au moins faire illusion. Mais les choses se gâtèrent réellement quand il commença à concevoir de la jalousie à son égard, à cause de l'attirance qu'il pensait que le colonel exerçait auprès de madame B. (alors que, connaissant les goûts raffinés du colonel, il est plus que probable que sa collaboratrice rose bonbon devait lui apparaître comme une mégère grotesque et décrépie). La rivalité imaginée par le général exaspéra son inimitié, qui se transforma progressivement en haine farouche. L'ambiance dans les hautes sphères de l'État-Major devint bientôt irrespirable.

Nous vivions une véritable guerre administrative et les personnes des autres bureaux, de peur de recevoir de mauvais coups, ne nous fréquentaient plus. Toutes nos initiatives étaient refusées par le Général, qui nous dépouillait chaque jour d'une nouvelle prérogative. Les réunions houleuses se succédaient, pendant lesquelles le Général attaquait violemment notre colonel, faisait des reproches absurdes à notre service, nous demandait, avec une mauvaise foi totale, des comptes détaillés sur l'allocation de nos misérables crédits, sous les regards fuyants des autres officiers supérieurs. Aucune mesquinerie ne nous était épargnée. Devenu tout à coup extrêmement tatillon, il nous exigeait la liste exhaustive de toutes les personnes bénéficiaires du moindre cadeau de promotion, fût-ce un stylo ou un pin's. On ne pouvait plus faire un geste sans son autorisation préalable, qu'il donnait parfois, de très mauvaise grâce.

La conclusion fut spectaculaire. J'appris un beau jour que le colonel était relevé de ses responsabilités comme chef du bureau Communication, et nommé "chargé de mission" dans un placard de l'État-Major, où il ne voyait plus personne. Je trouvais que le colonel G. avait payé un peu trop fort son manque de diplomatie. On s'était attaqué à lui parce qu'il était différent, mais surtout parce qu'il était dans une situation de faiblesse, seul à Limoges, en instance de divorce, en disgrâce à Paris, mal acclimaté après son séjour prolongé dans les milieux diplomatiques à l'étranger.

Quelques jours après sa destitution, je décidai de lui rendre une visite d'amitié, prétextant un quelconque papier administratif. Je le trouvai dans un bureau vide, les murs nus, avec une table, une chaise, un téléphone et une armoire sommaire. Il fut aussi affable qu'à l'ordinaire, me priant de l'excuser de l'aménagement encore précaire de son bureau, souriant, prévenant. Sans doute, face à ses ennuis conjugaux, sa carrière lui importait moins qu'on aurait pu l'imaginer. Il ne semblait pas ébranlé. Il avait seulement atteint un niveau supérieur dans son étrangeté au monde qui l'entourait, à sa situation réelle.

Un jour, au plus fort de la crise avec le Général et alors qu'il était toujours en charge du service où je travaillais, il m'avait convoqué dans son bureau et il m'avait formellement demandé de ne plus communiquer d'informations sur nos activités à madame B., "pour la tranquillité du service". Connaissant mes origines hispaniques, il m'avait dit : "Je vous parle d'hidalgo à hidalgo".

 
 

III - Discussions sur la foi

Il y avait, parmi les étudiants devenus comme moi élèves-officiers à Limoges, une jeune fille de dix-neuf ans appelée Marie, polytechnicienne et pourtant mignonne. Elle s'était immédiatement attirée la sympathie de tous par sa gentillesse et sa simplicité.

Marie, comme son nom l'indique, était croyante et pratiquante. En plus de ses cours de mathématiques, qu'elle disait vouloir réviser pour entretenir ses neurones, elle avait apporté à Limoges, comme livre de chevet, une bible en anglais, "pour pratiquer cette langue, car je suis d'une famille anglophile" m'avait-elle confié.

Le dimanche soir, on prenait le même train pour revenir à Limoges. Les compartiments avec les sièges inclinables étaient accaparés par les appelés. Marie était la seule femme dans le wagon. On discutait pendant des heures. On commençait toujours par se raconter ce que l'on avait fait pendant le week-end. On finissait par les activités culturelles : expositions, films, livres, et nos propos suivaient immanquablement une courbe ascendante vers la sphère des idées pures... On parlait souvent de philosophie et de religion (car j'admettais mal qu'une personne aussi intelligente et douée que Marie puisse être croyante, et pratiquante de surcroît). Je lui parlais d'Épicure, de Lucrèce et des pluies verticales des atomes. Je lui expliquais les lois du déterminisme général de l'existence et lui prouvais sa parfaite circularité. Elle me laissait discourir et me relançait parfois par une question très pertinente, à la manière qu'ont les psys, à ce qu'on m'a dit, de faire parler les névrosés.

Et moi qui soupçonne toujours la religiosité d'être le syndrome de quelque dysfonctionnement affectif ou intellectuel congénital, je finissais par parler de ce qui fait, malgré tout déterminisme, l'unité de la conscience, et, le vieux cartésianisme ayant été exécuté dans une partie antérieure de l'argumentation, je finissais, moi l'athée prosélyte, par parler à Marie de la foi comme principe de la conscience de soi...

À une heure du matin, l'alarme de ma montre nous réveillait. En montant à pied de la gare jusqu'à la caserne, on marchait en tenant contre nous nos gros sacs. Il y avait, en plus de nous-deux, trois ou quatre autres appelés que nous ne connaissions pas. Dans un demi-sommeil, nous montrions nos cartes au pauvre gars qui était de garde et on se quittait devant mon bâtiment, jusqu'au lendemain, en se souhaitant une bonne fin de nuit.

 
 

IV - Marie en uniforme

Marie était née en même temps que son frère et sa sœur, le lendemain d'un discours de Giscard ayant trait à l'urgence de faire remonter la natalité française. Sa mère, avec ses triplés, avait été remerciée personnellement par les services de la Présidence de la République pour son acte de citoyenneté non prémédité, et les Biojout gardaient encore chez eux, avec la dose d'humour nécessaire, la coupelle d'argent estampillée aux armes de la République française, qu'ils avaient reçue quelques jours plus tard à leur domicile.

Marie avait aussi gagné, de cette naissance opportune quoique prématurée, une peau extrêmement sèche, et une anémie générale qui la mettait au lit tous les jours à neuf heures, malgré les tubes entiers de vitamines qu'elle avalait quotidiennement, et au grand dam de certains de ses camarades qui auraient bien voulu qu'elle acceptât, un soir, une invitation dans un restaurant de la ville.

En uniforme, Marie faisait irrésistiblement penser à une de ses actrices de la série des seventies, "Drôles de Dames", à cause du pull qui lui moulait le haut du corps et des pantalons raides qui semblaient s'évaser vers le bas, le tout soulignant une silhouette extrêmement mince, genre Jane Birkin. C'était assez drôle. En treillis, quand elle faisait la garde, c'était encore plus tordant. Notre arme de service était un énorme pistolet automatique 9 mn, modèle 1950, qui pesait une tonne. Comme elle avait un tour de taille minuscule et des hanches quasi inexistantes, le pistolet, placé sur le côté, lui glissait systématiquement sur le devant, formant une sorte de "cache-sexe" d'un nouveau genre, qui nous amusait beaucoup, mais qui n'était pas du goût des militaires de carrière.

Son gabarit la rendait inapte à l'exercice de l'autorité. Même par téléphone. Elle annihilait toute tentative de martialité chez ses interlocuteurs. Un jour, alors qu'elle était de garde, elle dut répondre à un appel téléphonique émanant du commissariat central de police de la ville, qui avait récupéré un déserteur qu'ils allaient nous renvoyer. S'étant présentée comme "l'officier de service" de sa petite voix de jeune fille, on lui avait répondu : "Ah, c'est l'infirmerie ! Pouvez-vous me passer le commandant de la caserne ?". Bien qu'elle prît très au sérieux son service, dans le fond, son inaptitude la faisait rire, et elle nous racontait ces incidents avec un grand sens de l'auto-dérision.

Je suis allé une fois à une séance de tir avec elle. Je garde un souvenir pénible des armes à feu, que j'ai dû manipuler pendant mon service. J'avais beaucoup de dégoût à toucher ses mécaniques macabres, exhalant une forte odeur d'huile industrielle, servant exclusivement à tuer des hommes. Mais moi aussi j'essayai de faire face le plus honorablement possible aux quelques responsabilités qui nous incombaient. Pendant les gardes, nous avions une arme de service chargée, avec des consignes d'intervention en cas d'intrusion. Dans l'armurerie de la caserne, il y avait une bonne centaine de fusils d'assaut, des pistolets, des grenades, des munitions... Je n'ai pas une grande sympathie pour les trafiquants d'armes et les terroristes. Bref, j'avais envie de savoir manier l'arme que l'on me confiait une fois par mois, au moins pour éviter de tirer accidentellement un coup de feu au milieu de la nuit, à cause d'une mauvaise manipulation.

Notre para de capitaine nous avait expliqué un jour, pendant les classes, que le pistolet automatique était l'arme des situations désespérées. Quand on le sort, c'est soit pour tirer sur un ennemi qui se trouve à moins de deux mètres alors qu'on ne dispose pas de fusils d'assaut, autrement dit, alors que la fin est proche ; soit pour menacer, voir pour tirer sur nos propres hommes pour qu'ils aillent au combat, signe assez net que, là aussi, la situation est désespérée.

Au stand de tir, Marie avait beaucoup de mal à maintenir, et même à monter son pistolet à l'horizontale, avec ses deux mains. Le sous-officier instructeur, un vieux de la vieille aux allures de garçon-boucher, craignant visiblement l'incident, vint se placer derrière elle. Il lui disait : "Et là, tu appuies doucement, doucement sur la détente... allez... on y va...". Ces grosses paluches, usées par le travail manuel, étaient posées sur les mains fines et délicates de Marie. Les coups partaient, très espacés les uns des autres.

Pendant ce temps, j'avais rejoint mon stand de tir, juste à côté. J'avais peur. Pas une des balles de Marie ne touchait la cible. Lentement, je visai ma propre cible, en forme de silhouette humaine. J'appuyai tout doucement sur la détente, en pensant : il existe une possibilité infinitésimale, ridiculement faible, qu'un jour je répète ce geste devant un homme. Je tirai les dix coups machinalement, sans m'arrêter. Quand je reposai mon arme, j'avais les mains moites.

 
 

V - Adão et l'interpellation matinale

Nous étions logés dans la caserne d'un régiment de soutien. Vieille caserne avec sa cour carrée et ses grands bâtiments tristes et austères autour. Nous avions droit à une "chambre individuelle", que nous nous partagions tout de même à deux, et qui était coincée entre les grands dortoirs des soldats du rang.

Je cohabitais avec un portugais trapu et velu, plus petit que moi et plus âgé, qui préparait son mariage et me montrait à cet effet quantité de catalogues pleins de smokings et de robes à frou-frou. Il était ingénieur informaticien, assez avare en paroles, très gentil et il s'est rapidement imposé, par ses qualités, comme le leader du groupe. Il passait ses journées à errer comme moi dans l'État-Major. Il avait pour mission d'enseigner Word et Excel aux sous-officiers. Cela lui prenait deux heures par jour. Le reste du temps, il apprenait aux jeunes appelés, sevrés de femmes, à importer des images pornographiques sur internet. Il nous montrait les plus monstrueuses. Il avait littéralement colonisé l'ensemble des ordinateurs de l'État-Major avec ces images.

Je me suis toujours étonné que l'Armée ait besoin d'un ingénieur informaticien pour enseigner des applications bureautiques, d'un science-po pour faire une revue de presse de cinq pages ou d'une polytechnicienne pour faire des tableaux Excel. Peut-être qu'une telle débauche de savoirs vient d'une prise de conscience : les militaires, si butés, ont besoin de spécialistes surpuissants pour les encadrer ?

Adão était un compagnon de chambre très discret. Le soir, pendant que je tapais mon mémoire de maîtrise ou que je lisais les romans ésotériques de mon cher Joris-Karl Huysmans ( "T'es grave, toi !", disait-il quand je lui lisais des extraits), il révisait lui-même ses cours de programmation. Le matin, je me levais avant lui pour faire la revue de presse, à peu près en même temps que la troupe.

Il y avait dans la caserne une Volontaire Militaire Féminin qui était une sorte de réincarnation de Mussolini. Les VMF sont, comme leur nom l'indique, volontaires pour faire le service, alors qu'on ne leur a rien demandé. Les appelés, eux, étaient appelés, et ils venaient, parce qu'ils étaient obligés de venir.

Miss Mussolini en voulait. Elle était odieuse. Elle n'avait aucun mal à dissimuler son physique féminin : une fille en treillis ressemble beaucoup plus à un bovin qu'à autre chose. Elle mettait beaucoup d'application à faire oublier que du point de vue psychologique aussi, elle était une femme. Elle hurlait plus que personne. Surtout le matin. Consciencieuse et un peu perverse, elle faisait irruption dans les dortoirs et aboyait des phrases bien cadencées comme : "Vous allez vous grouiller, oui ?!! Il vous reste cinq minutes pour être en bas !". Elle aimait tellement ça qu'elle faisait même le tour des douches et des toilettes pour déloger les retardataires. Il était sept heures du matin.

Un jour, mal réveillé, je me trouvais moi-même dans les toilettes, faisant mes besoins devant l'urinoir, en caleçon et tee-shirt froissé. Elle est rentrée et s'est mise à crier. Autour de moi, ce fut la panique. De jeunes recrues sortaient précipitamment des cabinets, boutonnant sur le chemin leur pantalon de treillis ; d'autres, à l'urinoir, remontaient subitement leur braguette et s'éclipsaient sous les regards furibonds de la vache militaire enragée. J'avais eu du mal à battre le rappel de quelques neurones afin qu'ils me donnassent le sens de cette scène, puis, comprenant qu'elle ne me concernait pas, je poursuivai mon rituel matinal.
- Eh toi, là-bas, tu vas te secouer, oui ! Tu veux que je t'aides à finir, peut-être ?
Je lui marmonai que j'étais officier. Elle tourna les talons et claqua la porte, sans même me souhaiter une bonne journée.

 
 

VI - La chambre mauve

Le jour même où j'étais arrivé à Limoges, mon prédécesseur, qui ne partait qu'un mois plus tard, m'avait reçu dans sa chambre. La mienne était hideuse, avec des murs portant pour toute décoration un papier peint orange-brun à géométrie psychédélique, qui trahissait piteusement ses vingt-cinq ans de crasse. La sienne, au contraire, était coquette. Papier peint aux reflets mauves, et deux posters. L'un représentait un dauphin sortant de l'eau, nappé des reflets violets du soleil couchant, derrière. L'autre figurait un saxophoniste torse nu jouant de son instrument. Très subliminal dans l'ensemble. Je trouvais la décoration assez étrange, non à cause de son mauvais goût - tare assez commune, en définitive - mais pour son aspect sexuel quelque peu déplacé. Je me serais cru dans une chambre d'adolescente.

Nous étions plusieurs dans la pièce et, pendant que les autres discutaient, j'aperçus des livres alignés sous la table basse. Je n'ai jamais pu résister à ma curiosité littéraire. Je sortis un livre. C'était un roman à l'eau de rose. Je sortis les autres. Même chose. Je commençai à regarder mon prédécesseur avec curiosité. Il était lui aussi petit et grassouillet, (je dis "lui aussi" car la plupart des élèves-officiers à Limoges étaient petits, grassouillets ou anémiques, ce qui s'explique aisément quand on sait que le recrutement, malgré l'hypocrisie d'une batterie de tests techniques, se faisait essentiellement sur le sport ; et que Limoges était en queue de classement). Il ne m'avait pas semblé qu'il fût efféminé, ou qu'il maintînt des relations ambiguës avec son co-chambre, qui d'ailleurs avait disparu et qu'il avait cherché toute la nuit dernière dans Limoges, car il faisait une dépression suite au départ de sa petite amie, qui avait probablement trouvé son service trop long... "Elle te plaît, ma chambre ?", me demanda-t-il avec un large sourire. J'acquiesçai vaguement, ne sachant trop quoi dire. "J'aime surtout les posters. Celui du saxophone est mon préféré. Tu veux que je te prêtes un livre ?". Il me fit marcher pendant plusieurs minutes, sous les sourires des autres, avant de m'expliquer qu'il avait hérité de la chambre d'une VMF, et qu'il n'avait pas été autorisé à changer la décoration, probablement commanditée par un sous-officier bienveillant.

 
 

VII - Emploi du temps

Le matin, je me levais tôt, donc (je ne me couchais pourtant pas de bonne heure depuis longtemps). Je sortais mécaniquement de la chambre pour me rendre au toilettes (voir chap. VI) puis j'enfilais mon uniforme dans la pénombre, pour ne pas réveiller Adão. J'attrapais mes affaires de toilette ; un quart d'heure après mon réveil, j'étais dehors. Il était sept heures.

L'État-Major était à un quart d'heure de la caserne. Soit je m'y rendais à pied, soit je coïncidais avec un appelé de mon bureau qui ramenait tous les matins la Renault Express du service et qui me prenait au passage. C'était pratique, surtout en hiver.

Quand je suis arrivé, j'avais, comme à mon habitude, une rhino-pharyngite. Le règlement n'autorisait pas d'accessoires personnels sur l'uniforme. J'avais cru pouvoir passer outre, trouvant que mon écharpe couleur crème se mariait très élégamment aux couleurs "Terre-de-France" de mon uniforme. Alors que nous allions passer la barrière de la caserne, une espèce de gros-plein-de-soupe en tenue de gymnastique bleu électrique se précipite vers notre véhicule en hurlant et en gesticulant. Comme il postillonnait à la vitre, je décidai de la baisser et d'essayer de le calmer. Il hurlait : "Qu'est-ce que c'est que cette tenue ? Vous vous croyez où ? Je vais vous apprendre à vivre, moi !".

Je me sentis las, tout d'un coup. Ce taré avait réussi à distinguer mon écharpe, pourtant si seyante, à plus de trente mètres à travers le pare-brise à moitié embué, et il se défoulait avec un plaisir d'ordre sexuel évident, devant le planton de garde de la caserne.

Je me voyais dans la position du joueur de Stratégo. C'est un jeu où l'on avance sans savoir la nature exacte des pions adverses. Il faut faire preuve de stratégie et d'intuition : si le pion adverse est supérieur dans la hiérarchie militaire, on perd son propre pion.

Il y a très peu d'officiers dans une caserne. Au dessus de mon grade, de fait, il n'y avait que le colonel commandant le régiment et un capitaine. Ils n'avaient pas daigné nous recevoir, si bien que je ne les connaissais pas. D'autre part, on m'avait parlé des sous-officiers et de leur agressivité envers nous, jeunes blancs-becs totalement inexpérimentés mais plus gradés qu'eux. J'observai mon interlocuteur. Il parlait comme un charretier, avait un visage bouffi couleur rouge poivrot et il perdait son temps à sermonner un élève-officier dans le froid. Ce devait être un sous-off. Je me sentais très splendide avec mon chauffeur, bien au chaud en uniforme dans l'Express improvisée voiture de fonction, alors que l'autre était là à hurler dans le froid en survêtement. Je décidai de jouer à fond mon personnage et à le prendre de haut.

- Monsieur, écoutez, je suis pressé, mon travail m'attend à l'État-Major. Vous pourriez d'ailleurs vous adresser à moi, sans crier. Et pour commencer, vous pourriez vous présenter. Je ne sais même pas à qui j'ai à faire. L'effet fut assez réussi. Il était complètement suffoqué.

- Je suis le capitaine Machin, commandant en second de ce régiment ! réussit-il à hurler. Vous allez m'enlever immédiatement cette écharpe ! C'est contraire au règlement ! Où est-ce que vous vous...

- Tout de suite, mon capitaine, l'interrompis-je, voyant qu'il reprenait son souffle. Au revoir, mon capitaine.

Je remontai la vitre et indiquai à mon compagnon qu'il pouvait redémarrer. Dès que nous eûmes tourné le coin de la rue, je remis mon écharpe.

Je n'eus pas trop de peine à me raccommoder avec le capitaine Machin. Je le voyais accoudé au bar du mess des officiers tous les midis. Une semaine après, ma rhino-pharyngite était passée. Je m'accoudai au bar à côté de lui, et je m'excusai de ma négligence passée. Un ricard plus loin je manifestai ma compréhension pour sa rude tâche. Maintenir la discipline, ce n'est pas toujours facile. Deuxième ricard. "Laissez, capitaine, la tournée est pour moi".

Quand j'arrivais à mon bureau, le brigadier-chef Gorce m'attendait devant la porte. C'était un type très sympathique, plus jeune que moi, venu de la banlieue de Limoges, et dont sa double maîtrise de Langues Étrangères Appliquées ne lui avait valu, suivant le principe de sous-exploitation propre à l'Armée que j'ai exposé plus haut, qu'une place au secrétariat du bureau Communication. Il y subissait la tyrannie des deux sous-officiers du service, une horrible sorcière hystérique et intouchable, car elle était l'amante (il faut vraiment croire que les militaires ont des goûts effrayants) de l'ancien Général commandant l'État-Major, et du mégalomane dont j'ai déjà parlé (j'ai oublié de dire qu'il était barbu, ce qui n'a aucune importance). J'avais réussi, quelques mois après mon arrivée, à l'affecter à mon service grâce à mes bonnes relations avec le colonel. Je lui avais expliqué que l'urgence de mon travail demandait un renfort. De plus, si mes connaissances me permettaient de sélectionner les articles pertinents, était-ce du ressort d'un officier de les découper et de les coller sur des feuilles ? Ma démarche suivait en fait deux motivations parallèles. Premièrement : avoir moins de travail pour pouvoir passer plus de temps à travailler ma maîtrise sur l'ordinateur de mon bureau. Deuxièmement : sortir Gorce, qui était un garçon sympathique, de sa pénible situation et marquer du même coup mon territoire auprès des deux petits tyrans du secrétariat. Le colonel se rangea à mes arguments, dont je ne doute pas qu'il comprît, en fin hidalgo, la subtile part d'ironie.

Gorce, qui avait beaucoup d'humour, me recevait tous les matins au garde à vous devant la porte du bureau, bombant exagérément le torse, d'un sonore : "Mes respects, mon lieut'nant !", auquel je répondais en général par une sentence du genre: "Arrête de déconner ! T'as commencé à regarder les articles ?". En face de mon bureau, il y avait des douches, destinées en principe au personnel qui aurait fait du sport pendant la journée. Dans toute l'année, je n'y ai vu qu'un vieux commandant qui, une fois par semaine, prenait sa douche puis déambulait, une serviette nouée à la taille, dans les couloirs, en particulier devant le bureau de madame B.. J'allais dire bonjour à mon chef direct, le capitaine le pus gentil et doux de l'armée française (donc totalement inadapté), je posais mon képi et mon manteau dans mon bureau pour bien montrer que j'étais là, puis j'allais prendre ma douche et me raser. Ma serviette séchait toute la journée sur le radiateur de mon bureau.

Il était huit heures. Je lisais la presse pour compléter la sélection de Gorce, puis je lisais les articles qui m'intéressaient, je discutais avec mon assistant tout en l'aidant au collage. À neuf heures, Gorce revenait de l'imprimerie. Je faisais le tour de la dizaine d'officiers qui avaient le privilège d'être destinataires de la revue de presse. Un quart d'heure après, j'étais à mon bureau. Je m'occupais alors pendant une heure du grand projet du bureau communication : la plaquette pour le cocktail annuel du Général. Comme il nous fallait son aval pour le moindre détail, je ne pouvais guère avancer. À dix heures et demie, ma journée de travail était terminée. Je restais à l'État-Major jusqu'à cinq heures, à lire, taper mon mémoire, faire des pauses pour visiter mes amis et rôder dans les couloirs.

 
 

VIII - Le plan d'urgence

Chaque année avait lieu un exercice d'urgence sur l'ensemble de la région militaire. Pendant trois jours, nous revêtions nos treillis, nous arborions des badges d'identification et un souffle d'activité paraissait devoir ébouriffer nos bérets. L'État-Major recevait des officiers de réserve bedonnants. On faisait la guerre, quoi.

Nous-mêmes, les élèves-officiers, n'étions pas appelés à participer à ces opérations, sans doute trop délicates pour des débutants. Du côté de Strasbourg, on travaille par exemple sur le scénario d'une attaque du Pacte de Varsovie par le flanc est, avec feu d'artifice à l'arme nucléaire. Je me disais qu'à Limoges, on avait le temps de voir venir les Russes. Surtout qu'on était en 95 et qu'il n'y avait plus de guerre froide. Ni de Pacte de Varsovie d'ailleurs. Alors ? Une attaque du FIS algérien par les Pyrénées ? Une rébellion des chasseurs girondins ? Un débarquement corse ?

Brûlant de curiosité, je demandai à mon capitaine, qui était gentil, quel était le scénario prévu pour notre région cette année (qui simulait de fait notre mission stratégique la plus probable dans les prochaines années). Il me le confia, sous le sceau du secret (mais je suis accrédité, je peux tout vous raconter) : appui de la protection civile suite à un débordement de la Loire.

La Loire n'avait pas débordé encore au vingtième siècle. Je comprenais mieux la mélancolie de la garnison de Limoges.

 
 

IX - La dernière bataille de boules de neiges

Le soir, nous allions parfois boire un verre dans un des bars pour jeunes de la ville. C'était très bon enfant. Nous étions tout étonnés de nous voir habillés normalement, avec des jeans, des tennis, des couleurs. On avait l'impression paradoxale d'être déguisés. On s'était fait des amies, dont la présence, la gentillesse nous soulageaient de notre claustration quasiment homosexuelle. On buvait modérément, parlions beaucoup.

Une nuit, en rentrant dans la caserne toute endormie (les pauvres recrues, réveillées à l'aube, dormaient profondément), nous étions encore plus gais que de coutume. La neige tapissait les voitures devant le bâtiment des dortoirs où nous nous étions garés. Je ne sais plus qui a commencé. Nous nous sommes mis à nous poursuivre en nous lançant des boules de neige. Cela a duré un bon quart d'heure. On riait aux larmes. Personne n'est venu. Nous sommes allés nous coucher. J'étais heureux.

 
 
DH
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