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Le jour se lève
sur le Sine-Saloum. Nous sommes en Afrique depuis plus de six heures,
et nous en découvrons seulement les premiers paysages. Atterrissant
de nuit à Dakar, nous n’avions fait qu’apercevoir la silhouette
grotesque des baobabs, et celle de ces épineux si particuliers,
qui poussent en forme de cône renversé, comme décapités.
C’est
par le nez que nous avions recueilli nos premières impressions.
Des fragrances d’épices, de foin, de charbon envahissant les banlieues
de la capitale. L’odeur de l’incendie. Le pays tout entier semblait
passé à la rôtissoire. Chaque brin d’herbe, chaque rameau, chaque
bout d’écorce, au grill de ce maudit soleil régnant en tyran et
dont, même la nuit, de lourdes vagues de chaleur marquent le passage.
L’aurore nous
cueille donc sur les rives de l’un des rares fleuves du Sénégal.
Ses reflets verts ne parviennent pas à briser l’impression dominante.
Brun. Vous allez rire, c’est le seul mot qui, pour le moment, me
vienne à l’esprit. Brun comme la terre trop sèche. Comme les tronc
déplumés des arbres qui parsèment la plaine – et à les voir aussi
clairsemés, on devine la bataille impitoyable qu’ils livrent sous
terre, les uns contre les autres, pour maintenir leur espace vital.
Brun comme le ciel, immaculé, couleur de poussière, et comme le
limon que charrie le fleuve.
Pourtant, en
en sillonnant les eaux, nous découvrons une vie grouillante. L’Ile
aux Oiseaux, qui essaie de mériter son nom, regorge d’échassiers
: hérons, grues huppées ou cendrées, flamants, et d’autres dont
j’ignore le nom. Martins-pêcheurs par dizaines, aigrettes, hirondelles
surprises dans leur exil d’hiver. Des pélicans aux allures de ptérodactyles.
Et des hordes de moustiques. Paludéens, en plus. Nous naviguons
dans un labyrinthe de palétuviers. A chaque instant un nouveau chenal
s’ouvre devant l’étrave de la pirogue. Notre pilote n’en a cure.
Il nous dirige de l’air mystérieux et arrogant des initiés. Nous
lui demandons s’il a une carte. " Nan, répond-il, avec les marées,
ça change tout le temps ! " Un peu angoissé, je lui demande comment
il fait pour s’y retrouver. Il se marre : " Je descends le courant,
c’est tout. Le Fleuve aussi il y va, à la mer. " Et pour revenir
? " Pourquoi, vous voulez revenir ? ". Bon. Il ne reste plus qu’à
faire confiance, quoi.
Soudain, je remarque une mince bande blanche courant le long des
racines des palétuviers. C’est l’occasion de me rattraper. " Et
oui, c’est vrai que les marées remontent jusqu’ici. Regardez, elles
laissent un dépôt de sel, là ! " " Ah, non, rétorque le guide. Ca,
ce sont les huîtres de palétuviers. " " Ca se mange ? " " Bien sûr
! " " Et comment ? " " On les fait cuire. Comme pour une fricassée.
" J’avale péniblement ma salive. Serait-ce le mal de mer ? J’ai
un peu la nausée, tout à coup. Mais ça n’est pas le mal de mer.
En tout cas, ça n’est rien en comparaison de ce qui nous attend
à la sortie de ce gigantesque delta. Le pilote a décidé d’aller
déjeuner sur une île au large, et s’embarque sur l’océan comme s’il
conduisait un chalutier. La pirogue tangue et roule, plonge le nez
dans des creux qui atteignent parfois deux mètres, se fracasse contre
la vague avant de la remonter de face, embarquant au passage des
paquets de mer. Le copilote saisit une vieille gamelle et écope
tranquillement, en regardant ailleurs. Et dire que ça n’est qu’une
ballade pour touristes ! Et dire que les pêcheurs travaillent sur
le même genre d’embarcation ! Juste un peu plus loin au large ...
De nuit ...
Après l’Ile
aux Oiseaux, voici l’Ile aux Coquillages. Joal-Fadiouth. Plantée
au beau milieu du fleuve, elle doit son nom aux milliards de coquilles
qui en forment le sol. La légende locale rapporte que les premiers
habitants, des récoltants d’huîtres, en jetaient tout simplement
la carcasse à leurs pieds pour s’en débarrasser. Au fil des siècles,
c’est à se demander si le sol est fait d’autre chose. Nous y arrivons
à marée haute. Il est encore possible de traverser dans de petites
pirogues poussées à l’aide d’une longue perche. L’une d’elle nous
attend sur la berge de sable, derrière une pancarte rédigée à la
main et annonçant : " Embarcadère pour touristes ". Au retour, Le
fleuve se sera entièrement retiré, et son lit servira de terrain
de foot aux gamins du village. Nous emprunterons alors un immense
ponton de bois, battu par les vents, tremblant sous le pas, et que
les jeunes traversent comme des bolides sur des vélos rouges ornés
de fanions, essuyant au passage les jurons des anciens.
Et puis c’est
l’inévitable passage par le Lac Rose. Dans un pays accablé, martelé,
craquelé par la sécheresse, nous ne visitons que de l’eau. Encore
que cette eau-là soit particulière, puisqu’on la dit plus salée
que la Mer Morte. Ce que confirme l’expérience. Le contact en est
étrange, comme huileux. Poisseux. Pas vraiment liquide, c’est certain.
Laissez-vous aller à faire la planche. Vous vous trouvez maintenu
à la surface par une main invisible, ou plutôt comme mu par un ressort.
A hauteur de poitrine, l’impression de densité est très désagréable.
On se sent oppressé dans cette soupe corrosive qui vous provoque
des démangeaisons. A hauteur de menton, il faut serrer les dents
pour ne pas paniquer.
Enfin, Gorée.
L’Ile aux Esclaves. Oh, bien sûr, le promontoire qui abrite les
canons offre une très jolie vue sur L’Océan à l’ouest, sur les tours
de Dakar à l’est. Qu’elles sont fleuries, les rues de Gorée, aux
mille et une couleurs des bougainvilliers. Qu’il fait bon se rafraîchir
à l’ombre de l’église, et admirer la blanche villa de Sengor ...
Au détour d’une de ces si charmantes ruelles, nous passons sous
un porche de bois. Assez large pour laisser entrer, mettons, une
carriole attelée de deux chevaux. Assez haut pour que ladite carriole
puisse contenir des hommes de bonne taille qui se tiendraient debout.
Bien serrés les uns contre les autres. Pour ne pas qu’ils tombent.
Derrière le porche se trouve une cour recouverte de sable. Pas bien
grande, allez. Contre le mur opposé monte un charmant escalier double,
qui donne accès aux bâtiments administratifs. Les murs sont peints
en rose. Le tout vous a des airs de fermette du sud de l’Europe.
Sans doute parce qu’elle abritait des Européens. Au premier étage,
du moins.
A celui du dessous, des portes étroites donnent dans de petites
pièces. Obscures. Trop basses. Etranges inscriptions à leur entrée.
Hommes, femmes, enfants. Infirmes. Et là, sous la cage de l’escalier,
une autre porte. Récalcitrants. A gauche, la salle de pesée. Au
dessous de 60 kg, la salle d’engraissage. On ne tire pas un bon
prix d’un homme si maigre, au marché de Port aux Princes. Et puis,
mieux vaut être sûr qu’ils supporteront la traversée.
En face, entre les deux volées de marches, un petit couloir mène
à une autre porte de bois. De loin, lorsqu’elle est ouverte, on
ne voit que le bleu de l’Océan, qui brille comme un mirage. C’est
à cet endroit que les bateaux accostaient. On raconte encore qu’à
l’époque, en 1848, le coin pullulait de requins, attirés par les
innombrables têtes brûlées qui tentaient de regagner leur pays à
la nage.
Le retour sur
Dakar est silencieux. Je soupire. Pendant un instant, au sortir
d’une de ces salles si noires, j’ai eu comme un éblouissement. Dans
cette petite cour éclaboussée de soleil. Comme un vertige, une voix
qui me disait : " Je suis déjà venu ici. Mes genoux ont déjà foulé
ce sable. A cet endroit même, un homme m’a frappé, et j’ai courbé
l’échine. Je suis déjà mort ici ".
De Dakar ne
reste qu’un souvenir confus. L’idée d’un grand désordre. Partout
où nous passons, la foule est énorme, l’activité fébrile. Tout le
monde semble être dehors. Dakar ressemble à une ville éventrée,
ayant vomi ses habitants sur les trottoirs. On n’arrive pas à imaginer
que les immeubles soient habités. Ils paraissent n’être là que pour
marquer les rues. Le bruit, la chaleur, la pollution, tout nous
incite à fuir, à retrouver les chemins de la brousse. Aux alentours
de la ville, poussés par le vent, des milliers de sacs en plastique
s’accrochent au sol, au moindre caillou, aux brins d’herbe fanés,
aux branches des premiers arbres. Le bruit s’apaise. La nuit tombe.
Pourtant, les Sénégalais continuent d’arpenter les bas-côtés des
routes, bien après que nous ayons quitté les dernières agglomérations.
Comme en cohorte, ils vont d’un pas tranquille vers quelque endroit
mystérieux, le sourire aux lèvres. Au milieu d’eux, dans la poussière
soulevée par le flot des voitures, passent des femmes aux allures
de reines.
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