Pulsions de chasse Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
Il court, court très vite. Il semble être poursuivi, à moins que ce ne soit qu'une impression. Il semble ne pas connaître les rues, pourtant il est du quartier. Il évite de s'attarder à des regards inutiles, s'attache à la cadence de ses pas sur le bitume, souffle bruyamment pour alimenter son corps. Débouchant sur le boulevard Ménilmontant, le Ménil, comme il l'appelle, Daniel arrive essoufflé mais ravi devant l'entrée majestueuse du cimetière du Père Lachaise. S'y introduire de nuit ne semble pas être un problème pour lui. A l'intérieur, tout est plus calme, même lui. Sa course a pris une allure de trot puis le voilà au pas, comme s'il se devait de respecter ces quelques os encore solides enfouis sous ces structures de pierres, ce charnier organisé, au norme d'une société.

L'avenue principale, il s'en moque. Du moins, il fait mine d'oublier les premières tombes. Son attention s'éveille seulement à partir de l'intersection avec l'avenue du Puit. A gauche, une tombe qui lui est familière, celle de Colette. Il vient souvent lui rendre hommage à cette Eve du passé. Il s'en rapproche à pas mesurés, dans un silence de cathédrale, voir de cimetière.

Arrivé à quelques mètres de la sépulture, Daniel s'arrête net. Il est venu pour Colette et pourtant il ne s'en approchera pas. Du moins pas tout de suite. Il oriente son regard sur les tombes voisines, en choisit une pour sa forme, et va se dissimuler derrière. La tombe de René de Buxeil a le privilège de le recevoir. Daniel n'est pas un fan de musique et encore moins pour le compositeur de ses papillons de nuit. De toute façon, ce soir, ce sont de toutes autres papillons qu'il est venu chasser. Il est en position, il n'a plus qu'à attendre.

Quelques minutes suffisent pour que son gibier apparaisse. Daniel n'en croit pas ses yeux, la légende était donc vrai. Une ombre grise féline vient de sauter devant la tombe de Colette, comme prévu. Une créature basse sur pattes de velours, à la furtivité gênée par un bouquet de fleurs qui encombre sa bouche de minet, aux poils ras mais souples, un peu siamois, à moins que ce soit gouttière, un chat vient de fleurir la tombe de Colette. Malheureusement, trop d'émotion, Daniel trépigne d'impatience et manque de tomber. Sa présence résonne dans le funeste lieu. La chatte, car c'est une femelle - Daniel l'a reconnue par le timbre de son miaulement - a découvert son chasseur. La chasse au cimetière peut commencer. La féline a bien compris que l'avenue du Puit ne serait pas le meilleur moyen d'évasion. Bondissant de pierres en marbres, de croix en tombes, la chatte s'enfuit dans le jardin des morts en direction du Nord Est. Elle croise à sa droite, Visconti, le compas dans l'œil, tandis que Daniel, lui aussi, est parti dans l'enfilade de marbres et de pierres, suivant la chatte à distance. Il la renifle. Il la suit à l'odeur.

 

La chapelle de Rossini pourrait être un refuge pour le gibier essoufflé, mais le chasseur est encore trop proche, il pourrait la voir se cacher dans cette tombe sans mort (puisque les cendres de l'auteur du Barbier de Séville ont quitté Lachaise définitivement pour rejoindre la belle Florence, une seconde mort en quelque sorte).

 

 

 

 

La poursuite continue. Le chat joue en alternance entre l'avenue principale et les tombes voisines. Juste après avoir passé celle du bourreau de Paris, le dépaysagiste Haussmann, la féline remarque que l'avance avec son poursuivants ne fait que diminuer et décide de changer de tactique.

 

 

 

 

Au lieu de rester sur la gauche de l'avenue principale, une fuite sur la droite sera sûrement plus efficace, se dit-elle ; le côté droit étant plus garni en végétation. Elle ne passera donc pas devant la splendide tombe d'Alfred de Musset, dont le saule replanté depuis peu suit à la lettre les recommandations du défunt.

 

 

 

Elle traverse à vive allure l'avenue principale pour se fondre dans la sombre obscurité du philosophe Victor Cousin. Son immense demeure sobre et sombre permet à l'animal de se dissimuler un instant.

 

 

Son poursuivant est encore de l'autre côté, inspectant le moindre mouvement. Il marque lui aussi une pause. Daniel a quitté sa posture humaine pour ressembler plus à celle d'un quadrupède, assoiffé de sang. La chatte, profitant de cette accalmie, longe Cousin jusqu'au buste de Ledru Rollin. Ce dernier, non content d'avoir donné au français le suffrage universel en 1848, s'est vu recevoir le présent d'avoir son nom placardé sur une avenue de Paris, le rendant plus célèbre que tous les actes qu'il a pu faire de son vivant.

Devant le visage sévère de ce gauchiste malheureux, la chatte faillit en craquant une brindille sous ses pas de velours. Il n'en fallait pas moins pour remettre le chasseur sur le droit chemin. Daniel se redresse d'un coup et traverse l'avenue principale en hurlant. Il a perdu un peu de distance sur son gibier qui zigzague désormais autour de Félix Faure et Thomas Couture. C'est sans doute les deux anges veillant sur la tombe de ce dernier qui effraient la chatte, stoppant nette sa fuite et hérissant son duvet soyeux.

Daniel profite de cette paralysie momentanée pour se jeter à corps perdu sur la féline. Le plongeon transperce l'air dans un bruit d'épée. Ses immenses paluches attrapent sèchement la chatte qui se débat à coup de griffes, de poils hérissés et de tous ces gestes insignifiants et ridicules que fait un condamné amené irrémédiablement à mourir. La lutte les fait reculer jusqu'au président de la troisième république.

 

















Mais la coquine a beau se débattre, la partie est terminée. Le rêve aussi. Daniel se réveille toujours au même moment. A cet instant crucial et sanguinaire où ses dents s'infiltrent dans la chaire de cette chatte, où le craquement des os donne le diapason, et où les cris de la féline le réveille en pleine nuit. Le lit est sans dessus dessous. Les draps à terre dévoile le corps nu de Daniel. Sa bouche, tétant l'oreiller, est pâteuse. Son corps est en sueur. Il bande.
 
OB
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