Le Peuple des Brumes Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Le mauvais temps sévissait dans la région depuis l'aube, ce qui avait contraint le chauffeur de notre car à ralentir son allure. Je ne sais pas où nous l'avions déniché celui-là, mais son engin nous en faisait voir de toutes les couleurs dans les routes sinueuses et mal entretenues au nord de Yangshuo, dans le sud de la Chine.

Le but de l'expédition était la découverte de quelques minorités insignifiantes dans cette forêt qui commençait à ressembler plus à une jungle qu'à un paysage asiatique. Heureusement, quelques rizières nous rappellaient parfois que nous étions bien en Chine et que notre chauffeur ne s'était donc pas complétement trompé de route. Nous étions grognons, irritables et sûrement irrités. Les paysages défilaient sans qu'aucune image ne me sautât aux yeux, quand soudain, au détour d'un virage plutôt bien négocié (pour une fois), nous découvrîmes leur territoire.

Rapidement, le chemin s'arrêtait dans un village sans âme aux allures d'attrape_touristes, entouré d'un cirque de rizières fuyant dans les brumes.

 
Il nous en fallait beaucoup plus pour arrêter notre fougue. Il faut dire qu'après cinq heures de route, les esprits s'étaient échauffés et repartir aussi près du but aurait été catastophique pour notre équilibre mental. Il nous fallait rebondir, partir à l'aventure, connaître ce peuple perdu dans ces montagnes de brumes. Gravir la colline avoisinante, quelle bonne idée !

 

D'autant plus que de charmantes guides nous l'indiquaient. Habillées à l'européenne et armées d'ombrelles style Prisunic, tel était notre premier contact avec les autochtones. Mais qu'importe ces détails matérialistes, ces amazones de pluie nous indiquaient bien plus qu'un chemin, une porte vers le peuple des brumes.

La pluie ne nous aidait pas vraiment dans notre ascension et bientôt le groupe s'étalait sur plusieurs centaines de mètres. Parfois nous devions laisser nos empreintes dans le creux des multiples ruisseaux dévalant la colline ; non pas par le plaisir, ou pour une postérité jubilatoire réservée aux touristes mégalomanes, mais seulement par obligation, lorsque le chemin réduit à sa plus simple expression disparaissait pour quelques mètres, derrière un bananier.

Plus nous nous élevions, plus nous pouvions constater le résultat de notre effort. Ce panorama qui s'offrait à nos yeux, relançait nos vieilles carcasses dans la marche forcée derrière les guides, qui malgré leurs vêtements de ville, nous distançaient facilement. Elles avaient hâte d'être en haut pour prévenir le village de notre venue. Elles avaient ramené du gros gibier, semblaient-elles se dire quand j'essayais au détour d'un regard d'en traduire la substance. Puis, bientôt, le chemin devint plus nette, et la végétation laissa d'un coup apparaître notre objectif : leur village.

Je crois que c'est à ce moment précis que le terme, "peuple des brumes", me vint à l'esprit.

 

 

Il ne me quitta pas tout le long de la journée. Le village n'avait rien d'exceptionnel en soi. Seulement, il s'inscrivait dans un tout qui le dépassait. La brume omniprésente régnait en maître et semblait faire corps avec les maisons et les rizières. Cette brume nous accompagnait dans les ruelles, dans nos rencontres. Car le village se réveillait au son de nos voix occidentales, bruyantes et moqueuses. Nous étions les coqs dans une basse cour. Leurs hommes étaient partis travailler aux champs, il ne restait plus que les femmes et les enfants pour nous accueillir. Un accueil chaleureux, intéressé parfois, mais coloré de surprise et de peur.

Les enfants nous observaient comme si nous étions des ogres ou des farfadets.

Nos poils les surprenaient, nos barbes les intimidaient. Mais, le repas pouvait commencer dans la bonne humeur. Nous assistions à la préparation de nos mets. Un agréable moment, tous autour du feu, à ne cesser de regarder à droite et à gauche pour savoir quel ingrédient allait s'ajouter à la liste de nos conquêtes gustatives. Puis la maîtresse de maison commença l'orchestration culinaire, avec un charisme et une dextérité qui nous laissèrent sans voix. Elle avait le visage d'une enfant mais la volonté et le caractère d'un chef.

Nous n'étions pas les seuls spectateurs. Un gamin assis à côté de nous sur un tabouret restait là hypnotisé soit par notre présence, soit par le maniement expert des baguettes de la cuisinière qui

 

 

 

amplifiait encore plus nos crampes dans l'estomac. Le gosse mal assis, mal à l'aise, ne pouvait tenir en place. Nos grandes tailles devaient sans doute l'influencer. Il n'était même pas aussi haut que trois pommes.

Nous devions repartir. Il fallait quitter le peuple des brumes pour d'autres ethnies, plus haut dans la vallée. D'autres périples nous attendaient là-bas.

 

Mais au moment de les quitter, je décidai de faire une pause pour noter quelques mots sur mon carnet. Oh, sûrement pas ceux que je vous lis maintenant, embellis par le temps. Je notais seulement une phrase, une marque éternelle dans ce voyage, un repère :

" 9 juin 1999 - Après la pluie, la brume et son peuple"

 

 

OB

 

 
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