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Toutânkhamon
ne se rappelait plus depuis quand il était resté un seul jour sans
prendre de la came. Il avait peint les vitres de l'unique fenêtre
de noir et avait gratté des sphinx et des hiéroglyphes avec une
aiguille pour faire entrer la lumière. Il avait abattu le stuc et
incisé en bas-relief, à même les briques nues, la nécropole de Saqqarah
avec sa pyramide. Au bas du mur gisaient tous les détritus ainsi
que les emballages des centaines de cd qu'il se procurait régulièrement,
comme mémento de la pollution mondiale. Sa garçonnière était tapissée
de croquis de cataclysmes et de visages féroces aux yeux injectés
de sang et aux bouches écartelées d'horreur.
"Providence"
de King Crimson résonnait comme fond continuel à sa vie et aux autres
compositions qu'il écoutait à toute heure du jour et de la nuit.
Sur sa porte, gravé en lettres gothiques,. on pouvait déchiffrer
le mot "Râ" au milieu du symbole du ying et du yang ainsi qu'une
série de tétragrammes.
- Touti!
La voix caverneuse
venait du couloir. Des coups secs sur la porte fermée. Des coups,
une voix, des coups encore, puis le silence. Son copain était en
manque, mais aujourd'hui il n'aurait pas pu l'aider. Aujourd'hui
sa mère était morte, pensa-t-il, et il lui faudrait aller aux funérailles...
la veiller, et parler aux vieilles, et manger aussi. Il voyait déjà
la table pleine d'assiettes de plastique et de cellophane. Il devrait
maintenant penser à comment se sent-on quand la mère meurt. Il n'était
pas vraiment triste, il ne lui avait pas rendu visite souvent ces
derniers temps, seulement pour lui demander des "quatrains".
Son père d'origine italienne avait répété à sa mère, en leitmotiv,
sa vie durant:
" Ma è mai possibile!
Tu da me vuoi solo quattrini! (1)
"Quatrains"
faisait cool, et la bande l'avait adopté. Mais sa mère n'était pas
vraiment morte aujourd'hui. C'est juste qu'il venait de lire Camus.
Et puis il voulait être orphelin et partir pour un long voyage intraveineux
vers des dimensions aux couleurs moirées, aux proportions dilatables,
aux vortex qui l'aspiraient irrémédiablement. Il était un explorateur,
un colon des profondeurs de l'âme humaine, le sacerdote des éléments
temporels négligés, le pharaon protecteur du culte de la nausée...
Elle était là
maintenant... en pieuvre, en rapace, en ventouse sur son agonie
endurcie. Il ne le savait plus si elle était vraiment là ou bien
s'il ne faisait qu'imaginer son corps osseux, nu et ses cheveux
lisses lui pendre sur le ventre. Il crut voir des puits verts qui
le fixaient et voulaient l'absorber en entier. Des gouffres où les
algues l'enliseraient. Il voulait s'y perdre, devenir humus, devenir
la personnification de l'irréalité, avec elle...
- Touti! Je
pars, aujourd'hui, je pars, j'ai décidé. Touti! Tu m'entends? Touti!
Regarde moi, j'ai dis que je partais pour de bon, cette fois, pour
de bon...
La lumière frappa
la chambre violemment lorsqu'elle ouvrit les battants de la fenêtre
en projetant l'ombre des hiéroglyphes d'un côté à l'autre de la
chambre. Elle était là, debout sur le parapet et elle ouvrit les
ailes sur l'espace infini, du haut du septième étage. Elle regarda
le ciel, il lui semblait si près déjà, elle pouvait presque le toucher
Elle volait maintenant, blanche, pure, dans cette lumière qui le
clouait sur le plancher. Il entendit des gens hurler dans la rue...
Il voulait
crier lui aussi avec eux. "C'est vrai que c'est beau un ange en
plein vol..."
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