Pattes Retour aux mots croisés
Régression EM
 

Il courait comme le vent. On ne savait pas très bien où il allait, peut-être ne le savait-il pas lui-même. Il marchait sans cesse. Il le disait souvent : la marche est l'unique forme de danse qui vaille la peine d'être mise en mouvement. Sa fine silhouette, ses longues jambes, tout cela ne semblait avoir une cohérence que dans le déséquilibre du déplacement.

Il ne tenait pas en place, il ne restait pas assis plus de quelques minutes. Ses amis disaient en riant que rien ne pouvait le faire tenir tranquille. Mis à part quelques plongées dans le sommeil, aussi brusques que profondes, et son mutisme tétanisé dans tous les moyens de transports mécaniques, son corps ne tolérait pas l'immobilité. Quand bien même il devait s'astreindre à cette patience qui consiste à écouter quelqu'un, assis face à lui, dans le cadre formel d'une institution hiérarchisée, ses mains et ses jambes, involontairement, trahissaient par des tremblements manifestes son incapacité à se contraindre. Lorsque que la position ne pouvait à son sens être tenue plus longtemps, il s'affaissait brusquement, ne disait plus rien et compensait la parfaite impassibilité de ses membres en laissant son esprit se déplacer librement, sans aucune relation avec le lieu qui aurait dû l'occuper. C'était pour lui la seule façon d'endurer le non-mouvement.

Inquiétude, au sens littéral de celui qui ne peut rester quiet, tranquille, immobile, c'était donc un homme inquiet. Sans doute par rien de particulier, si ce n'est la douleur ténue et tenace du jour. Les quatre lettres mystiques et mystérieuses qu'on proposait systématiquement aux angoissés de toute nature ne l'avait pas intéressé au-delà de l'attrait d'un folklore désuet. Il trimballait avec une nonchalance nerveuse ce grand organisme encombrant, ne supportant pas qu'un œil étranger puisse s'y attarder. Son inquiétude, c'était finalement le statisme, l'équilibre des forces. Il pensait que ce qui n'invente plus de différence n'est pas loin de la mort, il voulait retrouver le déséquilibre. Il voulait surtout qu'on cesse de s'intéresser à lui, qu'on le laisse un peu se déplacer seul et en silence.

Souvent, il passait en silence, essayant de dissimuler la taille de sa carcasse en se courbant. Il devint évident que les dimensions de son corps l'oppressaient, et qu'il cherchait à le tasser, le réduire pour qu'il se fît plus discret. Il devint plus vif, plus fuyant, se baissant chaque jour d'avantage pour échapper aux regards, pour se faire oublier, lui et les gigantesques dépliures qui lui servaient de membres. Il se courbait, donc, il n'était plus capable de se montrer debout, entier. Bientôt, nous ne fûmes qu'une poignée à pouvoir l'apercevoir, nous ne sommes que quelques-uns uns à continuer à suivre ce voyageur qui pourtant n'est jamais allé très loin.

Cela fait près de quatre années maintenant que mon ami E*** marche à quatre pattes.

 
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