Mât Retour aux mots croisés
Mât NA
 

Quelques uns s’étaient regroupés au pied du trinquet. Ils venaient de contrées diverses, animés d’intentions diverses. Marchands, voyageurs secrets ou en visite vers leurs parents, courriers et marins routiniers de ces traversées froides et rapides. Hommes d’affaires et hommes de foi. On voyait d’un bout à l’autre du pont des familles qui riaient et titubaient, arrimées au bastingage. Chaque enfant serraient la main du père dont la démarche et l’allure se voulait sûre. Certaines femmes formaient de petits groupes qui semblaient converser à voie basse dans les craquements des poutres et le fracas des rafales.

Un oeil expérimenté eut peut-être reconnu l’origine et la classe de chacun de ses êtres par ses vêtements, par son visage. Mon regard crispé ne discernait que le caractère profondément sibérien des masses sombres qui arpentaient lourdement les planches du vaisseau. Et sinon, comment me serais-je senti aussi à l’aise parmi eux, malgré le bois glissant et les glaçons dérivant à quelques coudées seulement des écoutilles ? La Sibérie est le pays le plus massif et le plus dense au monde. Ne vous y attardez jamais longtemps si vous avez quelque part un autre lieu qui espère après vous.

Au début de l’hiver, lorsque la steppe et les forêts sont averties du grand froid à venir par les premières gelées, épaisses comme une neige, la terre étale sa torpeur omnipotente et devient océan. L’air se cristallise, sa légèreté est lévitation. Comme l’océan se fait banquise, se fixant résolument aux rochers de la côte, l’air du désert sibérien se solidifie en un vide solidaire du givre et des touffes d’herbes sèches. Peu à peu, tout cela ne fait qu’un, énormément léger et entier.

La lumière conspire à geler le temps et l’espace en un galop suspendu, comme un poumon saturé d’air vif : elle ne chauffe pas et n’éblouit pas : elle éclaire à l’extrême, sans une ombre. L’air, prisme en tétragramme, la réfracte en profondeur, si bien qu’un être qui se trouve dans cette terre en cette saison, respire aisément et peine à peine à agiter les bras : les atomes sont immobiles dans l’air vide. Tout mouvement est inutile ! Ne pas cligner des yeux ! Laisser la lumière qui est air et matière s’engouffrer dans ses bronches et ses pupilles. Impossible de crier, les sons ne franchiront pas le cratère de mes lèvres. Impossible d’expirer, comme un cheval furieux, roulant droit devant, face au vent, incapable d’inspirer.

Par les plus belles nuits, je veux dire celles-là qui cachent ses étoiles et ses lunes, par les nuits ouvertes et couvertes, sans signe ni repère, siège du tout est possible sur l’obscurité, la femme ou l’homme, debout sur la steppe, toutes voiles au vent, oubliera de retourner sur ses traces. C’est être à son cinquième point cardinal : le centre.

Moi qui vous écris, j’y retombe à chaque fois et j’oublie l’histoire que je voulais vous dire. Le trois-mâts aux cent voiles précédait, sans écart ni virement, la piste blanche et turquoise, sillage indélébile, étendu comme un filet de poupe. Le gréement était parfaitement réglé. Le volume plein et puissant des voiles remplissait l’âme de qui les contemplait depuis le pont de dessus. Tout en haut sur la gîte, la braise de pipe du gabier marquait la supériorité de la pomme de grand-mât sur la quille et les vagues.

L’équipage et les passagers jouissaient de ce bord tiré d’une traite, par vent de travers bâbord. Gonflés de l’assurance et de la force invisible du souffle qui fait se lever les moutons puis les brise sur l’étrave du navire. Ils seront éternels jusqu’à l’arrivée au port de Baïkalsk. Le ciel étoilé leur adressait cet heureux présage depuis Irkustk : une comète filait, immobile, vers le NORD. Le capitaine avait juré qu’il ne se laisserait pas distancer !

Qui sont les impardonnables géniteurs de ce marmot sans cervelle ?!

- Dites, Cap’taine, sékankon arrive de l’autre côté du lac ?, me demanda-t-il, sottement.

Une vague monstrueuse, haute comme une pyramide de léviathans équilibristes, surgit du fond des eaux par le portant et vint s’affaler de toute sa hauteur sur la fière embarcation, arrachant haubans, mâture et gabier. L’instant d’après, le vaisseau trempé était un pittoresque canot aux dimensions démesurées, sans grâce ni aviron. A son bord, trempés eux aussi, les êtres giflés cherchent des yeux le rivage souverain. O susceptible Baïkal ! Vaniteux îlot sur l’immense Sibérie, qui voudrait usurper le titre de Mer quand l’océan terrestre qui l’accueille en son sein a seul le goût de sel et le goût de l’ailleurs.

Flanqué de l’inusable sifflement martelé sur l’échelle horizontale — deux fils d’Ariane parallèles — le train vient de rallier Orient et Occident. L’obélisque isolé à l’aube de l’Oural a jailli à travers les tempes des voyageurs avides . A présent, ils dorment ; parfaitement !

 
(c) Copyright 1997 Irkustsk State University
 
ohoui@kafkaiens.org vos réactions ahnon@kafkaiens.org
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés