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C'était un vieil astroport perdu dans la banlieue sordide de Karthan, une ville de province de l'un des trois états de la planète Shaïnan VII. Un vieil astroport n'accueillant pratiquement que des planeurs, et quelques engins à propulsion rudimentaires. Pas question ici d'arrimer un de ces super transporteurs atomiques qui traversaient la galaxie comme on va chez le boulanger. Karthan attirait une faune interlope. On y croisait les plus timbrés des sportifs de l'espace, lancés dans des courses en solitaire autour des deux plates-formes marquant les anciennes limites du territoire humain. La population autochtone était composée de commerçants asociaux cherchant la solitude et que seule apaisait la rareté du chaland, de criminels en fuite, de familles pauvres en quête d'un morceau de terrain pas cher pour tenter d'y survivre. Tout ce petit monde cohabitait dans le plus grand calme et la plus grande ignorance les uns des autres, chacun ayant à cœur d'éviter les questions et, pour ce faire, évitant d'en poser.

Erwann Le Goff y débarqua seul, amené par l'astronef de ravitaillement mensuel. Comme on n'allait pas ouvrir l'astrogare pour un seul passager, on lui offrit d'emprunter les couloirs normalement réservés à l'équipage. Non que les formalités d'entrée à Karthan fussent fastidieuses - la police était pratiquement inexistante dans la ville -, mais cela lui permettait en outre de ne pas être enregistré nominativement. Il serait considéré par les ordinateurs de douane comme partie intégrante du fret, au même titre que les produits de première nécessité, médicaments, produits de toilette, papier hygiénique, livres, films, tabacs, alcools, et la provision de drogues en tous genres que le navigateur passait en douce dans des boîtes à chaussures. Erwann était en règle. Néanmoins, le fait d'échapper pour quelques semaines au contrôle des réseaux ôta de ses épaules comme un poids auquel il avait fini par s'habituer. Il se sentit libre et abandonné, comme un gosse de vingt ans que ses parents lâchent pour la première fois dans la jungle des planètes universitaires.

Mû par une impulsion qu'il ne s'expliqua jamais, il se détourna des hôtels de voyageurs, qui se manifestaient agressivement dès que l'on mettait le pied dans la ville. Il déclina les offres de chambres gratuites, construites à vos goûts en quelques minutes au sommet de hauts immeubles de bureaux, petit déjeuner offert pour peu que l'on acceptât de dormir entre des murs recouverts de publicité, dans des sacs qui n'étaient que des patchworks d'annonceurs, et d'être réveillé à la douce musique d'éternels slogans vous vantant les mérites de produits que vous aviez, de toutes façons, très peu de chances de trouver à Karthan. Il navigua entre les prostituées et les chauffeurs de taxi, refusant tous les services qu'on lui proposait, et s'enfonça dans les ruelles défoncées de la ville.

Lorsqu'il eut quitté l'éclairage malgré tout rassurant des environs immédiats de l'astroport, Erwann se sentit pressé par le temps. Karthan était situé très bas dans l'hémisphère sud de la planète. On était aux derniers jours de l'automne, et la nuit tombait rapidement sur cet astre à peine plus grand que Mars. Il n'avait presque rien emmené : un sac contenant deux ou trois rechanges, quelques provisions pour le voyage, et son matériel de reportage. Il avait entassé ce dernier sur ses vêtements, à la hâte, un peu honteux de ne pouvoir échapper à l'instinct professionnel. Après tout, il était venu ici en vacances, dans l'intention d'y retrouver une femme qui avait partagé sa vie pendant près de vingt-cinq ans : sa mère. Il possédait également une adresse : Emile et Pierre Sézières, de chez Sézières associés, libraires dans le centre ville.

Les frères Sézières faisaient partie de cette vieille génération d'intellectuels qui s'était plu à vivre au milieu du peuple. Issue elle-même de milieux populaires, elle avait gardé des habitudes et un langage particulier, qui faisait ressembler ses débats les plus élevés à des discussions de café du commerce. Erwann connaissait bien cette sorte de gens, pour avoir été élevé au milieu d'eux, et même par eux, à l'époque où sa mère, déchirée entre une adolescence qui refusait de la quitter et un instinct maternel qui l'avait surprise à l'aube de la trentaine, le trimbalait de meetings en réunions, écumant les cyber-cafés et les salles de visioconférence, persuadée qu'il était encore possible de stopper la diaspora de l'homme dans la galaxie et de le renvoyer à son milieu naturel. Voulant malgré tout le meilleur pour son fils, elle n'avait pas hésité à s'en séparer le jour où il fut reçu à l'école de journalisme de Harvor, sur Mégapol II, le complexe de planètes en pleine expansion par où transitait plus de la moitié du commerce des espèces intelligentes de la galaxie. Erwann avait maintenant quarante-deux ans. Il n'avait pas revu sa mère depuis dix-sept ans, et n'en avait plus de nouvelles depuis Noël dernier, soit huit mois standard. Dans le dernier message qu'il avait reçu d'elle, elle lui souhaitait de joyeuses fêtes et lui disait de ne pas s'inquiéter pour elle. Elle quittait Paris pour Karthan, où plusieurs de ses anciens amis avaient trouvé refuge lorsque, dix ans auparavant, l'homme était enfin entré en contact avec d'autres formes de vie, événement d'une portée sans précédent dont l'une des conséquences mineures avait été de ridiculiser les idéologies prônant le retour à la Terre.

Shaïnan VII ressemblait à la plupart des planètes terraformées. Très peu construite, elle s'était développée essentiellement autour de ses astroports. Les capitales d'états étaient de véritables cités de verre, où les bâtiments administratifs les plus extravagants côtoyaient des jardins somptueux et inaccessibles, directement transplantés depuis la Terre et conservés sous de gigantesques bulles de Plexiglas. Mais l'effort d'urbanisation s'arrêtait là. Les villes comme Karthan, sous territoire français, n'étaient que des amas de tôle et de béton qu'animaient anarchiquement des milliers de publicités de mauvais goût. Sorti de la vitrine clinquante de l'astroport, on errait au milieu d'un bidonville auquel les bâtiments délabrés, les constructions inachevées laissées à l'abandon, les trottoirs faits de gravats de toutes sortes, les chaussées à peine nivelées donnaient des allures de cités pour chercheurs d'or. On y trouvait peu de vitrines - du moins peu de vitrines encore intactes. Les quelques bars ne se signalaient que par d'énormes poubelles remplies de bouteilles vides encadrant une lourde porte blindée percée d'un minuscule judas. Quant à dénicher un hôtel de quartier ou une simple chambre d'hôte, c'était complètement illusoire. Refuser les hôtels de voyageurs, c'était donc, pour Erwann, se condamner à passer la nuit au fond d'un bistrot miteux s'il parvenait, à l'heure de la fermeture, à se faire oublier dans les toilettes ou sous une table. Ou peut-être pourrait-il trouver un de ces groupes de spaciosurfeurs qui squattaient les parkings publics et passaient la nuit autour d'un brasero à s'injecter dans l'organisme d'invraisemblables cocktails de drogues, souvent relevés d'une pointe de détergent bon marché. Il en profiterait pour se mettre au courant des derniers faits divers de la ville. Demain, il tenterait de dénicher la librairie.

 
A suivre...
 
FXS
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