Ecriture et édition électronique Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
Vous avez peut-être tenu entre vos mains un exemplaire de ces nouveaux livres électroniques dont on nous promet qu'ils vont incessamment remplacer les livres traditionnels. Vous avez sans doute lu ou essayé de lire un texte long sur l'écran de votre ordinateur, et vous y avez réussi ou bien vous avez eu besoin d'un litre de collyre. Qu'importe ! Quand on voit la rapidité avec laquelle le CD a remplacé le disque vinyle, on ne peut douter que les prochaines années voient émerger le support numérique comme nouveau support majeur pour nos textes. Que ce support complète, s'associe, ou remplace le support papier, il est encore un peu tôt pour le dire, et c'est encore un peu dangereux, vu les réactions passionnelles que déclenche immédiatement la simple phrase "le support papier est condamné". Ce qui n'est certainement pas vrai...
Le support numérique ne va pas seulement changer le monde des lecteurs : il va changer celui des écrivains, comme nous l'avons évoqué dans nos différents articles sur la littérature et l'informatique. Et il va changer le monde des éditeurs. C'est déjà le cas dans le monde de la musique, qui voit les grands éditeurs de disque s'affoler autour des nouveaux standards numériques qui bouleversent actuellement la distribution et l'écoute de la musique. Cela sera sans doute aussi le cas à court terme de l'édition du livre.
 
Le support numérique va changer notre mode de lecture. Nous lisons déjà une grande partie de notre information quotidienne sur écran. On peut lire des romans sur un écran avec l'habitude. Les écrans plats et les nouvelles techniques d'affichage par cristaux procurent un confort de lecture encore plus grand. Toujours avec des écrans commencent à apparaître des mini-ordinateurs portables spécifiquement destinés à la lecture (des e-book, en anglais dans le texte). Ils ont le format des livres, l'apparence des livres et ils affichent les informations par pages que l'on peut virtuellement tourner. Ils apportent en plus toutes les nouvelles améliorations du support électronique de l'écriture, qui permet d'incorporer une information de plusieurs types (image, son), qui permet de nouvelles méthodes de parcours (hypertexte, incise instantanée) et encore de placer plusieurs textes en regard, etc, etc... Encore plus fort, le papier nanotechnologique de Neal Stephenson (voir l'âge de diamant) a trouvé sa première concrétisation avec le brevet d'une société américaine qui propose un film plastique contenant de minuscules billes noires d'un coté et blanches de l'autre, tournant sous l'effet des champs électriques pour créer sur des pages blanches des caractères noirs apparaissant comme par magie. Le futur de la lecture numérique est plein de promesses.
 
L'écriture va également incorporer les techniques du support numérique pour élargir ses horizons de recherche et d'expérimentation, que ce soit avec l'intégration des moyens multimédia (ce qui est déjà une réalité) ou l'adoption d'une navigation hypertexte (ce qui l'est moins). Le support numérique apporte de nouveaux potentiels à l'écriture, comme nous avons souvent cherché à l'illustrer dans ces colonnes.
 

Les textes rédigées par nos auteurs doivent être distribués au public avide de les lire. C'est l'éditeur qui a la charge de cette tâche ingrate et rémunératrice. En fait, l'éditeur est le maître d'oeuvre de la fabrication d'un livre, parce qu'il se trouve souvent aux deux bouts de la chaine : il imprime et distribue les livres, mais il cherche également les auteurs, les incite et les aide à écrire. Le rôle de l'éditeur n'est pas celui d'un simple marchand. Pour comprendre en quoi le paysage de l'édition traditionnelle va être bouleversé par le support numérique, il faut dès le départ séparer les fonctions de l'éditeur. L'éditeur est tour à tour conseiller littéraire, directeur de publication, directeur de collection, distributeur et marchand (c'est à dans notre petit monde surmédiatique et publicitaire, lobbyiste médiatique pour être clair).

Le conseiller littéraire est la maman de l'auteur. Il est impossible d'écrire un roman sans un regard extérieur qui permet de recadrer son travail par rapport à un objectif personnel. Un véritable conseiller littéraire permet non seulement d'effectuer ce travail, mais aussi de bénéficier d'une aide sur le strict plan de la qualité littéraire (c'est à dire de l'écrit). Au bout du compte, l'auteur améliore par le biais de ce jeu de miroir la qualité de l'expression de son objectif, et affine la manière d'atteindre son objectif, c'est à dire sa sensibilité artistique.

Le directeur de publication organise la fabrication du livre, avec toutes les responsabilités diverses que cela entraîne, de la composition (mise en page, correction...) à l'impression proprement dite. C'est le directeur de publication qui peut apporter au livre et à l'auteur une valeur ajoutée en mettant en oeuvre son expérience de la composition. Par exemple, un bon maquettiste ajoute au livre une clarté qui le rend infiniment plus attrayant.

Le directeur de collection sait créer une cohérence à partir des oeuvres de plusieurs auteurs. C'est au départ un travail de mise en commun qui peut partir d'un projet initial autonome ou bien d'une oeuvre type définissant le manifeste de la collection. Au bout du compte, c'est une structure d'écriture propre à canaliser le travail d'un auteur, et à jouer auprès de lui une partie du rôle d'un conseiller littéraire.

Le distributeur met en place la distribution du livre par l'organisation de réseau, de filières aboutissant habituellement aux libraires ou aux grands distributeurs. C'est l'aspect technique de la commercialisation du livre. Le marchand s'occupe quant à lui de la partie marketing, et cherche à augmenter la vente de l'ouvrage par toute une série d'artifices plus ou moins sains (i.e. par la publicité et le lobbying).

Le support numérique va modifier les différentes fonctions de l'éditeur. Ce qui est évident, c'est que la commercialisation du livre va être changée par la nature même du support. L'immatérialité du numérique fait disparaître le besoin d'une chaine de distribution et de transport. Même si l'on imagine que les livres numériques soient contenus dans un support matériel (par exemple une espèce de disquette ou de cartouche), les éditeurs pourraient supprimer le transport entre la maison d'édition et le libraire en transmettant l'ouvrage par voie électronique (à charge pour le libraire de réaliser la "mise en bouteille"). Bien sûr, la solution la plus évidente est l'immatérialité totale, et le réseau de distribution est tout trouvé : il s'agit d'Internet. Dans la mesure où l'on voit naître sur le réseau les mêmes pratiques que dans la réalité (publicité, lobbying, marketing), il est facile d'imaginer (et cela existe déjà) un monde virtuel de librairies en ligne, de marchands d'oeuvres numériques, de sites de conseil plus ou moins franchement liés aux éditeurs... Ici comme dans la réalité, nous pourrons alors avoir les mêmes référents de confiance (voir notre article sur la pertinence de l'information sur Internet) pour déterminer ce que nous croyons et ceux qui nous abusent, ce qui nous fait envie et ceux qui nous manipulent.

Paradoxalement, la fabrication du livre numérique n'est pas profondément changée. Certes l'impression disparaît, et avec elle disparaissent un certain nombres de contraintes. Mais la composition et le maquettage restent des métiers à part entière, et des composantes à part entière de la fabrication du livre. Taper un texte et le diffuser sur Internet n'en fera pas forcément une oeuvre viable. La mise en page est un élément déterminant de la qualité de l'oeuvre finale. A ce propos, on peut noter que le niveau de qualité typographique atteint par le langage HTML standard est encore largement insuffisant pour l'heure actuelle (exemple flagrant : la non justification du texte, ou la non prise en compte des spécifités de ponctuation des langues différentes de l'anglais). Le métier de directeur de publication reste d'actualité, même si certains domaines comme la correction orthographique ou grammaticale sont technologiquement à l'étude.

Les métiers de conseiller littéraire et de directeur de collection ne sont pas liés au support mais à l'oeuvre. Ils ne sont donc pas menacés directement par l'apparition du support numérique. Mais ils vont acquérir une importance accrue parce que le numérique bouleverse le paysage général de l'édition électronique : le travail du conseiller littéraire ne va pas changer, mais ses méthodes de travail vont évoluer.

Le paysage général de l'édition électronique va changer, c'est certain. Déjà, les grandes maisons d'édition créent des filiales dédiées au domaine numérique. Le changement fondamental de la chaîne de fabrication et de distribution va obliger les maisons d'édition à modifier non seulement leur chaîne de production logistique mais également à redéfinir le rôle des intervenants qui travaillent en amont et en aval de cette chaîne.
La nouvelle chaine logistique de distribution numérique sera probablement internet ou le méga-réseau (couplage internet / télévision / téléphone) qui le remplacera. En aval, les distributeurs seront probablement aussi dématérialisés que les ouvrages qu'ils vendront. Les libraires évolueront en mettant en avant la spécificité du service qu'ils apportent, c'est à dire le conseil ET le contact humain. Dans l'absolu, si les livres deviennent tous numériques, on peut imaginer une librairie du futur comme un cybercafé actuel, avec des vendeurs vous conseillant les ouvrages à télécharger sur le réseau. La distribution de masse se fera par contre essentiellement sur le réseau, parce que l'intérêt économique des groupes qui réalisent cette distribution se satisfaira d'une distribution qui minimise les coûts.

En amont, le métier de conseiller littéraire sera plus que jamais au coeur de l'édition. En effet, si la chaîne de production est tellement simplifiée que n'importe qui peut écrire et distribuer un livre numérique, qui sera le garant de la qualité de l'ouvrage final ?Je ne veux pas dire qu'il n'y a pas de bon ouvrage en dehors des maisons d'édition, mais simplement que dans la masse des livres publiés, la maison d'édition est un garant qui nous permet de nous assurer de l'adéquation d'un livre à ses propres désirs de lecteur. Cela est vrai à la fois de la maison d'édition et / ou de la collection (d'où l'importance que vont garder les directeurs de collection) : voyez par exemple les livres de la Série Noire. Ce rôle de référent de confiance va être renforcée parce que la facilité d'édition va ouvrir la porte à la publication de milliers d'ouvrages qui n'avait jusqu'à présent même pas franchi l'étape de la publication à compte d'auteur. La simplicité de l'édition numérique va sans doute engendrer une dilution de la qualité générale des ouvrages publiés.

L'éclatement des fonctions de la maison d'édition et le peu de moyens nécessaires pour gérer les mécanismes de l'édition électronique vont sans doute contribuer à l'apparition de conseillers littéraires travaillant en free-lance, ou même de directeurs de collections virtuelles. Sur le réseau se croiseront alors les recommandations des anonymes et des spécialistes reconnus, dans une cacophonie croissante qui ne sera pas nécessairement plus riche, et où il sera difficile d'extraire l'information la plus intéressante.

En définitive, l'apparition du support numérique va bouleverser le paysage de l'édition, mais pas en éliminant ses acteurs traditionnels. Ce sont les différentes fonctions des ces acteurs qui vont être redéfinies, dans le sens d'une plus grande importance de tous ce qui est proche de l'oeuvre elle-même, au détriment de ce qui est purement mercantile. Dans le même temps, une forte concurrence pourra s'établir sur ces différentes fonctions parce que la disparition du support matériel rendra moindre l'investissement personnel nécessaire. Bien que cela ait pour conséquence directe une dilution de la qualité, cela devrait éliminer la sélection économique des auteurs que nous connaissons actuellement et mettre en place un nouveau modèle d'autopublication et d'autopromotion.

 
 
PmM
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