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Pékin.
J'imagine un
chinois, le crâne rasé autour de la natte tressée, avec un pantalon
de toile roulé à mi-mollet, un sabre courbe à la main. Il est révolté,
ou bien bourreau.
J'imagine un
lettré habillé de soie au bord d'un canal calme. Il porte un chapeau
à bouton d'ambre et une feuille couverte d'encre. Ses traits tirés
trahissent sa fatigue tandis qu'il se hâte vers la Cité Interdite.
J'imagine un
adolescent, presque un enfant, habillé de bleu et d'un foulard rouge,
brandissant un livre avec un enthousiasme appris, avec dans les
yeux la lueur affolé d'un animal piégé.
J'imagine un
tireur de pousse, misérable, mais que l'espoir naissant d'une révolution
rend heureux.
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Je ne suis pas
chinois.
C'est absolument indéniable, au milieu de tous ces hommes et de toutes
ces femmes qui me fixent comme s'il n'avaient jamais vu de visage
aussi curieux que le mien, comme si mon nez était un roc, un cap,
etc., comme si mes jambes poilues dépassant d'un short trop grand
étaient celles d'un Yéti descendu de sa cachette. La curiosité que
nous déclenchons à l'aéroport de Pékin ne se démentira plus, nous
sommes définitivement étrangers.
Nous voyageons désormais face au miroir tendu par les regards chinois
: dans ce voyage, nous ne pouvons être les observateurs neutres d'une
réalité que nous visitons, nous sommes partie prenante de cette réalité,
comme incarnations de l'Elément Etranger.
L'histoire de la Chine est celle d'un empire fermé ; les voyageurs
sont les représentants d'un autre monde, au sens littéral du terme,
et donc d'un autre monde forcément mineur, puisque la Chine est l'image
du Ciel, c'est à dire le seul monde terrestre véritable image du monde
céleste. Que l'Empereur ne se dérange même pas pour l'ambassadeur
d'Angleterre ou que l'on confine les occidentaux colonialistes dans
des concessions, le rapport à l'étranger est toujours empreint d'une
certitude : nous sommes le monde, et vous n'êtes pas à votre place.
Même lors de l'ouverture douloureuse de la Chine au monde extérieur,
même lors de l'instauration de la variante chinoises des credos internationalistes,
cette certitude n'a pas varié d'un iota. Voilà pourquoi nous soulevons
à notre modeste échelle une telle curiosité. |
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| Et nous voilà
donc à Pékin, parmi la foule des chinois qui vaquent
à de mystérieuses occupations. Pas si mystérieuses,
à les observer : notre première promenade dans ce quartier
sans grande originalité décape quelques unes de mes
idées reçues. |
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La Chine est
un pays relativement riche. Nous ne ressentons pas le décalage
terrible du visiteur d'un pays comme le Pérou ou Madagascar.
Nous retrouvons un mode de vie identique au notre. Nous avons par
exemple l'adaptation urbaine comme point commun avec les chinois.
De nombreux points communs, mais ce mode de vie est-il vraiment
identique au notre ?
Ici, je me heurte à une culture étrangère.
Je n'avais visité jusqu'à ce jour que des pays culturellement
issus du vieux fond européen assimilateur (et colonialiste).
La Chine est ma première rencontre avec un fond culturel
très différent : ce qui fait le prix de cette découverte,
c'est de constater la fusion de ce fond culturel avec un mode de
vie étranger. Ici, le mode de vie a été importé
par tranches d'un occident envahissant, mais pas le rapport au mode
de vie, qui est culturel. Ici, dans cette rue de Pékin que
rien ne distingue d'une rue de Paris, mis à part la multitude
de petits détails qui sont l'essence même de la différence,
je ressens le profond clivage d'une culture étrangère.
Ma première claque : les chinois me dévisagent. Ma
seconde, bien plus terrible : dans ce décor où je
m'efforce de trouver des éléments familiers, la différence
est bien plus grande que je ne l'imaginais.
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Bien sûr,
la vie de tous les jours ne diffère pas de la notre, mis
à part la différence entre le rapport ruralité
/ cité, qui modèle ici comme ailleurs la vie des habitants.
Dans la ville, nous croisons des paysannes qui sont aussi étonnées
par la ville qui les submerge que par les étrangers qu'elles
voient tout à coup : l'une d'entre elles me touche le bras
et toutes s'enfuient en riant. Non, la vie ici n'est guère
différente de la notre, avec sans doute quelques années
de décalage. Les chinois de tout âge jouent aux échecs
dans la rue, le long des trottoirs. L'évolution de la société
est sans doute la même : cités drainant la population
rurale, changement de mentalité des jeunes générations.
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Ce que je connaissais
de la Chine, cequi m'avait préparé à une différence
que je croyais être de pure forme est bel et bien là,
comme ce dazibao d'un quartier populaire. Toits en pagode, vélos,
urbanisation démesurée, grouillement, tout est là,
en définitive peu différent de ce que je prévoyais.
C'est pour cela que nous sommes destabilisés : la différence
est ailleurs.
Elle est dans ce regard interrogatif d'un vieil homme accroupi au
fond d'une cour misérable, étonné de voir ces
étranges visages blancs se tendre vers lui. Elle est dans
le regard réprobateur de cette vieille femme à qui
l'on coupe les cheveux dans la rue, et qui est dérangée
par mon étonnement pourtant ingénu.
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Elle est dans
le commerce de cette marchande ambulante qui vend des oeufs poilus,
des oeufs fécondés cuisinés juste avant l'éclosion,
où l'on croque pêle-mêle les restants de jaune
et de blanc et les petits membres mous du poussin.
Elle est dans une multitude de choses qui se gravent en accéléré
dans mes souvenirs et qui m'étouffent un peu. Ou elle n'est
peut-être pas là... Elle n'est peut-être pas,
tout simplement.
Plus tard, je
bois un thé aux chrysanthèmes dans la maison de thé
que fréquentait Lao She, l'auteur du Tireur de pousse.
Ce livre qui m'a touché n'abolit-il pas toutes les différences
que j'avais cru imaginer ? La suite de mon voyage apportera peut-être
une réponse...
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| PmM |
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