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28 juin 1999, Paris, la place des Vosges éblouie
par un soleil timide, supporte comme chaque matin le passage incessant des parisiens partant au
travail. Dans cette masse anodine pédestre, certains se distinguent par leur frénésie athlétique,
d'autres plus attentifs à leur dépendance s'assurent de la bonne combustion de leur cigarette.
Tous effectuent ce trajet curviligne vers la bouche caverneuse du métro Bastille, direction laborieuse
pour une certitude quotidienne. Au milieu de cette place, dans ce jardin coloré, un couple se
quitte sans parole, sans hésitation, dans l'ignorance la plus complète, dans cette rivière d'âmes
qui s'engouffrent dans le bitume encore tiède. Un simple baiser posé sans délicatesse sur un coin
de lèvres à peine préparé, un regard fuyant sans vie ni charme s'attachant seulement à respecter
la normalité de cette séparation, un empressement prioritaire devant cette passion qui s'éteint.
Hervé reste debout, figé dans le sol, laissant partir sa compagne, Ida, vers ses obligations professionnelles.
Ses yeux absorbés par le frémissement des feuilles dans les arbres entament une douce rêverie
bucolique effaçant les blocs urbains qui l'entourent et le menacent. Derrière les remous d'une
branche, l'inspiration pourrait naître. Au détour d'une de ces terminaisons pourrait surgir l'essence
artistique manquante, lui permettant de revenir à son atelier. Il lui a encore promis de peindre.
Cette promesse, sans cesse répétée quotidiennement, ne sera sûrement pas respectée aujourd'hui.
Il baisse les yeux vers la terre claire du jardin
; autour les gens s'écoulent. Il ferme ses paupières pour contenir quelques larmes égarées. Son
avenir l'abandonne dans ces quelques molécules d'eau. La première glisse soigneusement le long
de sa joue droite, lui rappelant la navrante scène sexuelle d'hier soir. Plus de passion, plus
d'envie, rien qu'une étreinte physique sans intérêt. La seconde larme s'écoule contre les reliefs
du nez, résonant les paroles stridentes d'Ida sur son extrême passivité professionnelle. En moins
d'un an, sa vie, tout d'abord arc-en-ciel, s'est doucement mutée en un routine angoissante vidée
de sensation. En moins d'un an, son existence artistique s'est recroquevillée, réduite à la simple
expression d'un quotidien sans joie. Les origines de cet échec sont multiples, Hervé le sait bien
: une passion amoureuse à la dérive, un avenir professionnel incertain, une rivalité sociale interne
au couple ; Hervé, en perte de masculinité, accumule les signes avant coureur d'une bonne déprime.
Mille pensées sont venues s'agglutiner dans son esprit sauvage, oubliant les rues qu'il traverse,
les gens qu'il croise.
Il est presque midi, rien est fait, rien y fait,
Hervé ne peindra pas aujourd'hui. Echouant devant une vitrine d'agence de voyage, il se prend
au jeu de la rêverie itinérante devant un poster promotionnel. Au-delà du fond bleu azur d'un
paysage marocain timidement enfoui dans une liste de prix, Hervé se noie. La noyade, hypnose instantanée,
ralentit son rythme cardiaque, altérant la réalité de ses sens. Devant ce cliché, son corps s'immobilise,
ses bras se raidissant le long de son buste.
Bleu. Bleu, profondément bleu. Un regard interne,
il ne voit que du bleu. Une légèreté accompagne ses gestes, il vole sans mal dans cet océan aéré,
dans ce no man's land vierge de tension. Ses yeux se sont fermés sur la terre des hommes, seul
le bruit parisien résonne encore dans son crâne. Un vent traverse ses entrailles comme si son
enveloppe charnelle n'était plus qu'une fine pellicule d'or percée ça et là par l'existence. Ce
souffle chaud et érotique perturbe l'uniformité bleu de sa vision. Une boule enflammée vient de
pénétrer dans son champ aérien.
Dotée d'un mouvement majestueux, la boule s'ouvre,
déployant d'immenses ailes dorées, un Phœnix d'outre temps s'apprête à conquérir le sol. Sur ses
ailes, des plumes de sable, sur son dos, des oasis merveilleux, dans le fond de ses yeux, un bivouac
endormi. A mesure de son approche, ses dimensions sont de plus en plus inhumaine. Dépassant son
champ visuel, Hervé assiste à la disparition de cette oiseau mythique en une étendue infinie,
dorée. Un désert vient de concurrencer le ciel azuréen de ses songes.
Hervé, au pied d'une dune, hume cette pause
exotique. Ce paysage interne ne lui rappelle aucun de ses voyages, ni même son enfance oubliée
de Pied Noir. Une terre Saharienne tapisse pourtant sa chaire et son cœur. Sans bouger, il dépasse
cette dune, puis une autre, survolant les ailes du phœnix, à la recherche de ses yeux. Dans cet
univers sablonneux, quelques oasis apparaissent puis disparaissent, les dunes se fondent et se
défont. Accompagné d'un tourbillon, tempête de sable intellectuel, Hervé, atteint son but, alors
que le ciel se teint de pourpre. Devant lui, un bivouac, au pied d'une montagne, l'Atlas, sans
doute.
Plusieurs tentes composent cette caravane perdue
dans ce monde bicolore. Un feu illumine l'œil sombre du phœnix. La nuit est tombée sur l'Atlas,
Hervé s'est approché de cette unique lumière vivante. Traversant le campement abandonné, il atteint
l'âtre de cette cheminée naturelle. A ses cotés, une femme termine de peindre le bois servant
à la combustion. Trempant délicatement son pinceau dans une palette aux couleurs bleues et dorées,
elle boucle l'œuvre d'art qu'Hervé ne cesse de contempler. Au détour d'une lumière, un amas de
matière dorée éclaircie la toile, dans le sombre ciel, le bleu profond y règne en maître. Autour
de lui, qu'une immense fresque créée par une déesse. La finesse, l'adresse de son pinceau et la
consistance de ses couleurs font de cette mystérieuse inconnue une artiste déifiée. L'inspiration
mythique de cet oiseau éternel, l'intensité charnelle de ce paysage aux couleurs chaudes, la relaxation
imposée par cette fin de soirée, sont tant d'arguments à la méditation d'Hervé ; méditation perturbée
par la disparition de sa déesse, qui n'a laissé pour lui qu'une palette de couleurs posée dans
le sable. Il s'en approche et la prend délicatement comme si une vie était en jeu. Il ouvre enfin
ses yeux.
A terre, autour de lui, une foule de passants,
amusés par l'événement, s'intéresse à sa position horizontale sur le trottoir. " Ca va Monsieur
? Vous allez bien ? ", " Ah, il respire, laissez-lui de l'air !", " Ne bougez pas si vite, vous
êtes encore pale, laissez-moi vous aider ". Les paroles salvatrices d'une masse anodine d'âmes
ne sachant que faire de leur journée sont autant de flèches offensives détruisant le bonheur de
cette vision. Hervé se hâte de se relever et de quitter ce lieu urbain si destructeur d'inspiration.
Dans sa main gauche, une palette de couleurs, dans sa main droite, un pinceau, sur son visage,
un sourire simple.
A son retour à l'atelier, sans même hésiter,
il s'empare d'une toile et peint. Le pinceau et la palette de couleurs, miraculeusement siens,
sont les outils de sa réussite et de son évocation artistique. Le soleil a fait sa danse quotidienne
quand Ida rentre du travail, fatiguée et résolument persuadée de l'inactivité d'Hervé. La surprise
devant le chantier coloré annonce une soirée différente. Au travers de cette œuvre précoce, le
couple se retrouve autour d'une passion du passé, de ce temps où la peinture les réunissait, de
ce temps où la peinture les faisait s'aimer. Peu de paroles, mais beaucoup de sens, peu de toucher,
mais beaucoup d'envies, la nuit les accompagne dans leur lit. Ils retrouvent l'amour physique,
attachant, séquestrée depuis si longtemps pas un mental bloqué.
Au réveil, pas de réveil, Ida a oublié ses obligations,
son corps nu se détache des draps bleus du lit. Hervé contemple cette pause inspiratrice. " Ne
bouges pas, aujourd'hui, je te peins ". Obéissant à sa demande, Ida entre dans l'univers de son
ami, admire la combativité de sa peinture et la passion qui enflamme son âme. Elle se sent à nouveau
regarder, elle ressent enfin l'attention manquante qui s'était détachée de son être. Les yeux
d'Hervé, sombres pupilles dans cet univers clair, acquiescent ce moment de grâce, cet instant
d'osmose entre art et existence. Ida n'est pas allé au travail aujourd'hui, elle n'ira pas de
toute la semaine. Une semaine passionnelle, une semaine de renaissance, comme autrefois, ils referont
l'amour jusqu'à plus soif, sans attendre. A bout de souffle, ils redécouvriront leur corps, autour
de cette peinture, autour de ce pinceau, et autour de cette gamme de couleurs qui compose la palette
de la mystérieuse inconnue.
Quelques mois ont passé, Hervé est devenu l'artiste
qu'il avait toujours rêvé, exposant dans une galerie fréquentée de Paris. Ida a retrouvé l'amant
de sa jeunesse et l'ami confident de ses sens. L'hiver approche, l'ensemble artistique s'étoffe.
Un soir, seul, à l'atelier, devant une œuvre instantanée guidée par ses sens, Hervé fait une pause,
observe la toile. Dans un coin de celle-ci, en bas à gauche, sur à peine quelques centimètres,
sans avoir pris conscience de son acte, Hervé a dessiné le paysage de l'Atlas de ses songes. En
s'approchant de plus près, il revoit les plumes de sables, le corps de dunes et d'oasis, les yeux
sombres du bivouac, la chaleur des flammes et la mystérieuse femme qui le regarde, lui tendant
les bras. Dans son regard, un mélange de quiétude et d'attente, de satisfaction et de désir.
Il reste quelques temps à la contempler, puis
prenant un autre pinceau, une autre palette de couleurs, ils dessinent les objets manquants dans
ce paysage féerique. A chaque touche, les artefacts de la réussite se gomment de son existence.
Le pinceau disparaît, puis la palette de couleurs s'efface du monde humain pour renaître sur cette
toile encore humide. La mystérieuse femme a repris sa place devant le feu et peint le bois qui
s'enflamme. Sans regret, il sourit, elle lui a montré le chemin, désormais il sait quel regard
il faut porter sur la vie.
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