Nouvelle à suivre Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
Pour lire les chapitres précédents, reportez-vous au sommaire de la nouvelle...
 

 

Bien sûr que ça s'agitait ferme dans la banlieue, mais bon fallait pas exagérer, des poursuites en voiture y'en avait quand même pas mal, autant que dans tout bon roman policier qui se respecte, et ça n'étonnait plus trop les populations autochtones. Alors le démarrage en catastrophe de Malik dans sa Seat Ibiza ne détonnait pas particulièrement dans cette matinée paisible, surtout que celui-là, vous m'avez compris, avec tous ses petits trafics, ça lui arrivait plus souvent qu'à son tour de bondir de sa fenêtre et de démarrer sa caisse sans fermer la portière. Et puis sa voiture, on la repérait de loin, avec sa jolie couleur or foncé, peinture dix couches plus le vernis, jantes en alliage et pneus taille basse et tout le fourbi des élargisseurs d'ailes et des échappements chromés au service d'un poussif moteur espagnol à peine modifié. Malik démarrant en trombe, la belle affaire ! Le seul truc bizarre, c'était cet hippopotame en peluche qu'il serrait convulsivement contre son coeur...

 
*
* *
 

Evidemment, il était tout aussi banal que la fourgonnette banalisée de la police se lançât à la poursuite de Malik, tout gyrophare amovible sorti, complètement inconsciente de la destruction inéluctable de sa couverture, qui de toute façon avait été éventée dès le premier jour de planque par l'inspecteur Ponduc, celui-là même qui avait perdu sa carte de police devant les portes grises du véhicule. Le démarrage rageur de la camionnette laissa pantois les deux gosses qui s'amusaient à fignoler des inscriptions humoristiques sur la portière droite, au grand futur dam des services de nettoyage de la police qui ne sauraient jamais ce que Marcel du B4 avait de gros à offrir à Yasmina du C7. Peut-être un bouquet ? Qu'importe ! L'important pour nos deux inspecteurs était de coincer Malik et de ramener la perle.

C'était aussi le but de Melle Caruso et de Jean-Michel qui venaient tout deux de démarrer les moteurs de leurs voitures respectives, un splendide cabriolet Z3 pour la première et une 205 banale pour le second (récemment ornée il faut bien le préciser d'un magnifique inscription à la gloire des nichons de Josette, qu' y' a pas plus doux sur terre, paraît-il). Les deux véhicules s'inséraient dans la circulation avec toutes les précautions d'usage, et peut-être un rien de nervosité de la part de Jean-Michel (qui écrasa un teckel) et un rien de nonchalance pour Melle Caruso qui écrasa les doigts de pieds de deux loustics occupés depuis un petit moment à caresser la carrosserie de la belle avec dans les yeux la lueur de concupiscence de ceux qui vont bientôt passer à l'acte. Quant à notre ami journaliste Larick, il essayait désespérément de faire démarrer le scooter du journal, rétif à la sollicitation trop brusquée, ce qui après tout était plutôt positif puisque cela avait également découragé le voleur qui avait précédé Larick d'à-peine quelques minutes.

Et la poursuite commença, très classique.

La Seat Ibiza de Malik brûlait les feux, tournait abruptement dans les ruelles les plus obscures en faisant crisser ses pneus de manière tout à fait incroyable (d'ailleurs personne ne le croyait, tout le monde savait bien que Malik utilisait des enregistrements de bruits de moteur Ferrari et de feuilletons américains pour les pneus, enregistrements qu'il poussait à fond sur les multiples haut-parleurs de l'autoradio surpuissant qu'il avait passé de nombreux après-midis à tester sous les fenêtres de ses voisins depuis longtemps réduits à l'achat en quantité industrielle de boules quiès et autres calmants, elle est pas un peu longue cette parenthèse, bon je la referme), zigzagant entre les plots et les piétons qui barraient l'accès à certains trottoirs pourtant largement praticables, bousculant quelque peu quelques véhicules mal placés (en gros, sur la route) à la grande détresse de Malik qui pensait très fort à sa belle peinture, à ses belles jantes, à ses enlargisseurs d'aile patiemment ajoutés. Mais Malik pensait encore plus fort à la perle, à cette perle magique qui lui avait donné une virilité flambante prête à embrocher tout ce qui serait passé à sa portée (même un 2be3, tiens !) et qui surtout, surtout, pouvait lui rapporter beaucoup d'argent ; Malik s'efforçait d'ailleurs de ne plus penser en milliers, mais en millions. Et cette perle déféquée par un éléphant lointain, Malik l'avait cachée dans l'anus décousu de son hippopotame fétiche (ô subtil bégaiement de l'histoire !) et comptait bien l'emmener avec lui le plus loin possible de la meute de pète-couilles accrochés à ses basques.

Accroché au volant, Varland s'efforçait de suivre le rythme fou de la Seat, tandis que Ronnaf ne cessait de se péter les dents sur le Saint-Christophe en fonte forgé que l'inspecteur Ponduc avait accroché au pare-soleil. Ça jurait ferme dans l'habitacle, Varland évitait de justesse une vieille avec un cabas, mais ne faisait pas autant de sentiments pour quelques voitures innocemment garées en stationnement interdit. Il se croyait un peu dans Arkanoïd, et espérait très fort le triple bonus sous la forme d'une arrestation bien méritée. Dans le rétro, il voyait une béhème bleue le suivre souplement, avec au volant la rouquine les cheveux au vent, fauchant ça et là quelques coeurs et quelques corps dans un style chaloupé et implacable. Il y avait aussi une 205 qui suivait la rouquine avec un style nettement plus martial, nettement plus percutant. D'ailleurs, l'étalage d'une marchande des quatre-saisons, un panneau de signalisation propriété de l'Etat, un vieillard hors-d'âge, une deux-chevaux malencontreusement situé au milieu de la chaussée, une poubelle, une moto-crotte de la ville, son conducteur et enfin quelques chiens à mémères n'y avaient pas résisté.

Soudain, tout s'accéléra : surgissant d'un chemin à peine carrossable entre deux terrains vagues, un scooter fou - en lequel les plus perspicaces de nos lecteurs auront reconnu le scooter du journal de Larick, miraculeusement démarré et conduit à travers des raccourcis innommables par le susdit - traversa brutalement la route en dérapant de la roue arrière devant le nez de Malik, qui poussa un juron absolument intranscriptible et tourna simultanément son volant, provoquant une terrible embardée de la Seat. Malheureusement pour l'apprenti gangster, sur le chemin qu'empruntait bien involontairement sa voiture se trouvait un car de police qu'il percuta sans grâce dans un fracas propre à rameuter tous les pandores des environs. Pandores, qui pour une fois arrivèrent sur les lieux de l'accident avant les pompiers, vu que la plupart étaient coincés dans le car de police retourné.

 
*
* *
 

Tandis que Melle Caruso et Jean-Michel, les dents grinçantes et les poings serrés, contemplaient de loin le carnage, au-delà du cordon policier protégeant l'amas de tôles et de peinture dorée, Ronnaf et Varland donnaient toutes une série de directives aux pompiers et aux renforts policiers. L'extraction de Malik, assez délicate, avait permis de constater que le fourgue était encore vivant, malgré le dé en peluche géant qui s'était enfoncé dans sa gorge et le haut-parleur de vingt-cinq kilos qui lui avait brisé les côtes. Dans un demi-coma, on l'évacuait maintenant vers l'hôpital de Vaulx-en-Velin. Dans la ferraille, ni Ronnaf, ni Varland ne réussissaient à trouver la perle. Cet échec, ajouté aux dégâts commis par l'équipée sauvage et aux blessures argousines des occupants du bus renversé rendait l'ambiance un peu morose : dans son ensemble, la maréchaussée tirait un peu la gueule.

Et Larick ? Il vagissait faiblement dans une flaque de boue, après que son scooter incontrôlable se soit encastré dans un tas d'ordures. Mais personne ne s'intéressait à lui.

Et Youki ? Il faisait à présent les délices de Lucienne de la cité des hortensias. En passant avec sa maman à coté des lieux de l'accident, elle avait ramassé l'hippopotame éjecté de la voiture (il n'avait pas sa ceinture), l'avait soigné et le dorlotait maintenant dans sa petite chambre du 7ème étage de la tour B.

 
*
* *
 
Le réveil de Malik promettait d'être difficile...
 
PmM
Oh Oui ! vos réactions Ah Non !
Voir les autres textes de cet auteur - Envoyer ce texte à un ami
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés