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A deux mètres
d'Aguilar, le vieil homme ralentit et s'arrêta. Il eut un geste
vague de la main, une crispation du visage.
" Homme au couteau…
". Un silence. " C'est toi, n'est ce pas ? ".
La voix égale
était à peine interrogative. Un petit moment passa, Aguilar ne bougeait
pas plus que les pierres du renfoncement où il s'était caché, l'aveugle
oscillait imperceptiblement sur ses pieds immobiles.
" Oui, tu es
là… j'entends le bruit de tes ongles qui crissent sur le bois, ton
cœur d'assassin qui bat trop fort et le froissement des billets
que l'on t'a donnés. " Aguilar
serra nerveusement son couteau.
" Ne crois pas
que l'on m'ait prévenu… ". " Je savais ta venue avant que l'on ne
te paye et j'imagine si bien ta figure que je pourrais lui donner
un nom, ou plusieurs… ". L'infirme
posa ses deux mains sur la canne.
" Ecoute-moi pourtant, avant de me tuer… "
" J'ai lu tant
de livres que mes yeux en sont morts… J'ai lu tant de livres que
je crois parfois connaître l'avenir : combien de fois ai-je lu cette
scène sordide de l'assassin à la solde de quelques édiles craignant
pour leurs prévarications menacées par un vieillard trop près de
la mort pour se soucier d'être complaisant ? "
" J'ai
parfois l'impression de ne plus distinguer la réalité de ce que
je vis ou de ce que le monde vit, et la réalité des livres qui sont
devenus ma seule lumière… " Le
vieil homme au visage fixe tendait la main vers l'assassin figé
sur le bois rêche de la porte.
" J'ai lu tant
de confessions et de récits… j'ai parfois l'illusion de connaître
les ressorts de l'âme humaine, et d'en deviner sans me tromper les
conséquences… Je n'ai plus de vue, je n'ai plus qu'une voix, et
cette voix fait qu'on t'envoie… C'est une histoire que j'ai déjà
lue… "
" D'ailleurs,
n'a-t-on pas écrit que les lettres jetées au hasard de livres innombrables
écriraient toutes les histoires, les anciennes, les futures, celles
que nous vivons, celles qui n'arriveront jamais et tant d'autres
encore ? ". Il y eut un silence, l'aveugle semblait contempler une
énigme familière.
" Alors peut-être
que chaque histoire à venir ou chaque passée est écrite dans un
livre, écrit par un homme ayant la conviction de l'originalité ?
Et peut-être que le destin de l'homme est écrit ou a été écrit par
un homme quelque part dans un livre peut-être poussiéreux ? "
Dans le recoin
obscur de la porte où il se terre, Aguilar a perdu confiance. Il
écoute le vieil homme parler depuis de longues minutes. Il n'est
pas impressionnable, car il n'éprouve souvent que peu de sentiments.
Mais ce vieil homme dans la lumière jaune, appuyé des deux mains
sur la canne qui le soutient, avec ses yeux morts qui donnent l'impression
d'interroger le ciel ou le sol ! Aguilar pense à cette femme à la
voix rauque qui chantait l'autre soir le malheur et le destin :
le grincement du bandonéon, les soupirs de la guitare, la voix cassée
qui prédit la mort. Et puis la mort qu'il avait donnée un peu plus
tard à un homme qu'on lui avait désigné. Un de plus.
Et la voix, encore cette voix, qui lui chantait maintenant à l'oreille
une histoire de chemin, de chemin de la vie que l'on emprunte pour
ne plus revenir, une histoire de choix que l'on fait à tout instant
ou bien au moment la plus crucial. Une croix, un carrefour ? Aguilar
desserre sa main et laisse son couteau tomber au fond de sa poche.
Le vieil homme
ne dit plus rien, mais il ne semble pas attendre. Il est immobile
comme un arbre aux feuilles frissonnantes. Puis il tend la main
devant lui, comme pour montrer du doigt la poitrine ou le cœur de
son assassin.
Aguilar s'enfuit
en courant.
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