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J'ai tué des hommes.

J'ai tué des hommes lents aux costumes grenus ; j'ai tué des hommes secs vêtus du cuir épais des gardiens de troupeaux. J'ai tué des hommes jeunes, fatigués au matin, et des vieillards alertes en route vers la nuit. J'ai tué pour de l'argent des hommes apeurés qui pleuraient devant la lame. J'ai tué par haine des hommes qui me haïssaient, et je croyais alors poignarder un miroir. J'ai tué par plaisir des hommes surpris de voir leur sang couler. J'ai tué presque sans raison des inconnus quelconques. J'ai tué une femme qui m'aimait.

Je m'appelle Aguilar, et je n'ai qu'une serre aiguë, mais coupante et solide. Je m'appelle Aguilar, et mon nom est gravé sur le manche terni du couteau que je porte.

Je vis dans les quartiers sombres et vieux de Buenos-Aires, et je connais l'étreinte mortelle de la danse et du combat. Deux corps vacillants, enlacés, virevoltent dans l'ombre : rompre l'embrassement, c'est libérer mon bras et sa promesse d'acier ; c'est aussi libérer le sien et peut-être mourir. Tous les soirs, dans des salles de fumées, autour des tables et des verres salis, je danse le prélude et l'enivrement de l'acte souverain et sublime. Dans ma poche un serpent mortel aux crochets repliés, tout tendu du ressort qui l'anime.

Ce soir encore je tuerais un autre homme, pour l'argent qu'on me donne, et pour son cri étouffé au déclic du couteau. Il ne verra pas ma main blanchir et mon bras s'armer : il est aveugle.

 
***
 

La fumée de ma cigarette tremble dans la lumière de ce quartier que je connais trop peu. A cette heure insolite de la nuit, le sol encore chaud exhale d'étranges odeurs. A cette heure, sur des parquets que je connais bien tournent des couples et se nouent les haines qui s'achèveront en combat d'acier brillant. Mais ici personne ne passe et seule une fenêtre éclairée me rassure : il est là, et bientôt il passera devant le gardien avant de venir à ma rencontre. Il va quitter cette maison de pierres et de livres, et prendre ce chemin qu'il sait, et taper de sa canne les obstacles rassurants et les formes connues. A l'endroit le plus sombre - qu'il ne redoute pas - je l'attendrai pour une accolade silencieuse et mortelle.

La grande porte de bois sombre s'ouvre et j'entends le bruit sec de la canne, le bonsoir du gardien, le pas prudent de l'infirme sur le sol inégal. Je vois sa silhouette déformée par les lumières rares : il marche sur une ligne courbe et connue de lui seul ; je vais couper ce fil qui l'attache à la vie. Il est vieux et aveugle : aura-t-il seulement peur quand il sentira ma main sur sa bouche et quand il entendra fugacement le sifflement de l'air sur la lame qui plonge ?
Le voici qui s'approche, et je vois sa main lourde sur la canne, la chaîne de sa montre, le grain de son costume. Je vois les lunettes opaques qui cachent ses yeux morts…

 
***
 

A deux mètres d'Aguilar, le vieil homme ralentit et s'arrêta. Il eut un geste vague de la main, une crispation du visage.

" Homme au couteau… ". Un silence. " C'est toi, n'est ce pas ? ".

La voix égale était à peine interrogative. Un petit moment passa, Aguilar ne bougeait pas plus que les pierres du renfoncement où il s'était caché, l'aveugle oscillait imperceptiblement sur ses pieds immobiles.

" Oui, tu es là… j'entends le bruit de tes ongles qui crissent sur le bois, ton cœur d'assassin qui bat trop fort et le froissement des billets que l'on t'a donnés. " Aguilar serra nerveusement son couteau.

" Ne crois pas que l'on m'ait prévenu… ". " Je savais ta venue avant que l'on ne te paye et j'imagine si bien ta figure que je pourrais lui donner un nom, ou plusieurs… ". L'infirme posa ses deux mains sur la canne.
" Ecoute-moi pourtant, avant de me tuer… "

" J'ai lu tant de livres que mes yeux en sont morts… J'ai lu tant de livres que je crois parfois connaître l'avenir : combien de fois ai-je lu cette scène sordide de l'assassin à la solde de quelques édiles craignant pour leurs prévarications menacées par un vieillard trop près de la mort pour se soucier d'être complaisant ? "
" J'ai parfois l'impression de ne plus distinguer la réalité de ce que je vis ou de ce que le monde vit, et la réalité des livres qui sont devenus ma seule lumière… " Le vieil homme au visage fixe tendait la main vers l'assassin figé sur le bois rêche de la porte.

" J'ai lu tant de confessions et de récits… j'ai parfois l'illusion de connaître les ressorts de l'âme humaine, et d'en deviner sans me tromper les conséquences… Je n'ai plus de vue, je n'ai plus qu'une voix, et cette voix fait qu'on t'envoie… C'est une histoire que j'ai déjà lue… "

" D'ailleurs, n'a-t-on pas écrit que les lettres jetées au hasard de livres innombrables écriraient toutes les histoires, les anciennes, les futures, celles que nous vivons, celles qui n'arriveront jamais et tant d'autres encore ? ". Il y eut un silence, l'aveugle semblait contempler une énigme familière.

" Alors peut-être que chaque histoire à venir ou chaque passée est écrite dans un livre, écrit par un homme ayant la conviction de l'originalité ? Et peut-être que le destin de l'homme est écrit ou a été écrit par un homme quelque part dans un livre peut-être poussiéreux ? "

Dans le recoin obscur de la porte où il se terre, Aguilar a perdu confiance. Il écoute le vieil homme parler depuis de longues minutes. Il n'est pas impressionnable, car il n'éprouve souvent que peu de sentiments. Mais ce vieil homme dans la lumière jaune, appuyé des deux mains sur la canne qui le soutient, avec ses yeux morts qui donnent l'impression d'interroger le ciel ou le sol ! Aguilar pense à cette femme à la voix rauque qui chantait l'autre soir le malheur et le destin : le grincement du bandonéon, les soupirs de la guitare, la voix cassée qui prédit la mort. Et puis la mort qu'il avait donnée un peu plus tard à un homme qu'on lui avait désigné. Un de plus. Et la voix, encore cette voix, qui lui chantait maintenant à l'oreille une histoire de chemin, de chemin de la vie que l'on emprunte pour ne plus revenir, une histoire de choix que l'on fait à tout instant ou bien au moment la plus crucial. Une croix, un carrefour ? Aguilar desserre sa main et laisse son couteau tomber au fond de sa poche.

Le vieil homme ne dit plus rien, mais il ne semble pas attendre. Il est immobile comme un arbre aux feuilles frissonnantes. Puis il tend la main devant lui, comme pour montrer du doigt la poitrine ou le cœur de son assassin.

Aguilar s'enfuit en courant.

 
***
 

L'aveugle a entendu le bruit précipité de la fuite. Il devine qu'il ne va pas mourir, il sait qu'il va pouvoir continuer à explorer les méandres labyrinthiques des mythes et des livres qui nourrissent sa vie depuis bien des années. Il sait même ce qui va arriver à Aguilar : il l'a peut-être écrit voici quelques années dans une nouvelle. Comme tous les voyous de Buenos-Aires qui fuient la ville, Aguilar va partir vers le Sud, vers les estancias où il pourra vivre sans qu'on lui pose de questions, en gaucho compagnon d'un quelconque Martin Fierro. Il sait qu'Aguilar continuera à tuer, pas parce que c'est un vice ou une obsession, mais parce que sa nature d'homme grossier et querelleur ne s'accommode pas des obstacles humains.

Il est même prêt à parier que là-bas, dans le Sud, dans une boutique autrefois rouge vif, Aguilar se moquera d'un homme convalescent, qu'il le provoquera à un duel, et qu'ils sortiront tous deux dans la lumière du Sud pour accomplir le destin de cet homme.

PmM
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