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Ce matin-là,
lorsque Youssef eut terminé de lire la lettre, il se laissa aller
en arrière en poussant un soupir de soulagement. Il avait enfin
payé sa dette.
Il s'agissait
d'une commande venant de France pour transporter un colis de Lomé
à Abidjan, d'où il partirait par avion jusque Paris. Un colis encombrant
: deux mètres de long, un mètre dans sa plus grande largeur, soixante
centimètres de haut. Le cercueil contenant les restes d'Hervé Latour.
Sa mort remontait
maintenant à plus d'un an. Le fait n'étonnait pas Youssef outre
mesure. Il avait bien fallu tout ce temps à sa famille pour venir
à bout des barrages administratifs et diplomatiques du gouvernement
togolais. Il ne s'étonna pas davantage d'avoir été choisi pour ce
travail. Il avait partie liée avec Latour depuis sa jeunesse. Il
remercia le ciel pour lui avoir envoyé un signe aussi clair et incontestable
qu'il avait purgé sa peine.
Youssef était
sorti des prisons de ce pays six mois auparavant. Quatre autres
mois s'étaient écoulés avant qu'on ne lui rende son navire. Sa clientèle
avait fui. Il vivait comme il pouvait, ayant réduit son équipage
de moitié, et arrondissait ses revenus grâce à la pêche. Il réservait
le gaillard d'arrière de "La huitième fille II" à cette activité,
revendait le poisson frais à ses quelques passagers et sur les marchés
traversés pendant les escales.
Lorsque, revenant
de Guinée, il avait mouillé dans le port de Lomé, un an plus tôt,
une compagnie entière l'attendait de pied ferme. On avait séquestré
son bateau. On l'avait enfermé dans une prison obscure de l'arrière-pays.
On l'avait soumis aux pires interrogatoires. L'officier qui les
menait lui avait tout d'abord exhibé une photographie du passager
qu'il avait embarqué trois jours auparavant. Le connaissait-il?
Savait-il qui était réellement cet homme? Savait-il qu'il était
recherché par toutes les polices du pays, qu'il était condamné à
mort pour haute trahison? Youssef avait nié, bien sûr. Bien sûr,
cela n'avait servi à rien. On n'avait pas voulu le croire. On avait
cherché à lui faire avouer sa complicité dans l'évasion du sergent-chef
Samba Bambaka. Et, en y mettant un peu de bonne volonté, on avait
réussi. Au bout d'une semaine, Youssef aurait avoué n'importe quoi.
Et puis, un
beau matin, on avait changé de disque. Tandis que Youssef, ayant
signé des aveux complets, n'espérait plus qu'une action de son consulat
pour garder la vie sauve, on lui avait fourré sous le nez une nouvelle
photo. Il avait immédiatement reconnu l'homme, avec un cri de surprise
et, d'une certaine manière, de soulagement. Son mauvais ange. Tout
s'expliquait. Comme il en avait eu l'intuition, son ange blond était
derrière tout ça.
Alors avait
commencé un nouvel interrogatoire. L'affaire Bambaka semblait totalement
oubliée. Il ne s'agissait plus que de faire dire à Youssef il ne
savait quoi à propos de documents secrets qui se seraient trouvés
à bord de son navire. Youssef n'avait rien compris aux questions
qu'on lui posait. Son ange s'appelait Hervé Latour, et avait apparemment
trempé dans des histoires louches avec l'ancien gouvernement. Il
aurait enfermé des pièces de la plus haute importance dans la cabine
132 de "La huitième fille II". Or, le coffre de cette cabine
était vide. Où donc étaient passé les documents?
Youssef ignorait
tout de ce qu'on lui demandait. La cabine 132 était louée à vie
à un riche Allemand, qui faisait régulièrement la route de Marseille
à Lomé, et se montrait rarement. Ressemblait-il à la photo? Non
! Non ! Son Allemand avait le poil rare et à tendance noire, portait
une courte moustache en brosse, avait le visage bouffi, ...
Tout cela ne
prouvait rien, il s'en rendait compte. Un faux crâne, une fausse
moustache, un peu de teinture, des boules de caoutchouc coincées
entre la gencive et la joue. Tout de même, se pouvait-il ...
Il se pouvait.
Youssef, maintenant, en était convaincu. Tout au long de ces années,
son mauvais ange ne l'avait pas quitté d'une semelle. On avait fini
par le relâcher, devant son ignorance. Il était décidément trop
insignifiant pour être l'objet d'un incident diplomatique. On l'avait
rendu à son pays. Le bateau n'était arrivé que bien plus tard.
Et aujourd'hui,
voilà qu'on le chargeait de convoyer le corps de Latour. Oui. La
boucle était bien bouclée. A soixante ans, Youssef pouvait respirer.
Enfin. La vie recommençait.
(Youssef)
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