Saint Pétersbourg Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Saint-Petersbourg en février. Coluche aurait dit : "C'est comme l'Australie en kangourou, ça, faut pas faire." Trop de pittoresque d'un coup.

L'aéroport exhibe ses vides. Pas de monde pour peupler l'immense hall en stuc marron. On sent du militaire. On rentre la tête dans les épaules. On attend un aboiement genre "Gardahu, soldat Machin de base, en colonne couvrez !" Pas de siège. Pas de fauteuil. Pas de plantes pour casser la perspective du brun, pas de plafond à moins de cinq mètres au dessus du sol et, sur le visage de la femme qui contrôle nos visas, pas de sourire, pas de grimace, pas trace d'ennui. Pas un mot. Derrière ses gestes mécaniques roulent les vieux engrenages de la Procédure.

Dans le bus qui nous mène en ville, les gens sourient à peine, en cachette, de nos vêtements extravagants, bonnets de laine blancs, bleus, parkas de montagne aux couleurs de ... parkas de montagne. Comme à Paris, les gens ne parlent pas. Comme à Paris, ils reviennent de l'enterrement d'un proche dont ils n'ont pas hérité, hormis peut-être le poinçonneur qui s'amuse de nos contorsions pour nous faire comprendre.

Pourtant, il manque quelque chose. Nous roulons sur une route large et encombrée. Pourtant, il manque de la vie. Il fait moins dix. Ciel bleu pétant, champs éclatants de neige, comme aux plus beaux jours de Noël. Pourtant il y manque je ne sais quelle étincelle.

 

Comme avant d'entrer dans Paris, ou dans n'importe quelle ville de notre joli monde occidental, nous traversons des litanies de barres en béton rose, vert, bleu, de n'importe quelle couleur pourvu qu'elle soit délavée, où s'entasse un nombre indéterminé d'êtres humains. Quelques spécimens très jeunes jouent dans la neige sale de ce qui s'appelle sans doute, comme dans nos jolies villes occidentales, "espace vert". D'autres spécimens très âgés traînent de vieux sacs en plastique rose et blanc pleins d'on ne sait quoi de trop lourd. Nous passons un rond-point orné d'une haute colonne en béton, gris foncé cette fois (un monument officiel), couronné d'une étoile dorée. Nous arrivons métro Moskovskaïa, aux portes de Saint-Petersbourg.

La station est un véritable petit marché, avec, séparant ses couloirs par le milieu, des dizaines d'étalages construits de quatre poutres en fer entre lesquelles on a tendu des plaques de plastique. On y vend des cigarettes, des cartes postales, de l'alcool, des allumettes, briquets, souvenirs et colifichets, babioles à trois kopecks dans un fourmillement, un piétinement incessant qui recouvre le sol de neige fondue crasseuse, un murmure assourdissant. La guichetière n'est pas plus aimable que la femme de l'aéroport. Derrière les tourniquets, la Terre s'ouvre en un puits vertigineux parcouru à grande vitesse par un escalator titanesque, un garde en uniforme à chaque bout. Au bout de cette plongée nous débouchons dans une salle en marbre vert toute en longueur, dont les grands côtés sont percés chacun de quatre lourdes portes en fer, hostiles, comme gardiennes d'un terrible secret. Roulement lourd d'une masse inouïe sur un sol dur. Grincement suraigu du métal sur le métal, frottement métallique des portes coulissant. Nous montons dans le métro.

Dans ce pays dont nous ne connaissons ni la langue ni l'alphabet, notre seul repère est le nombre et la forme des lettres. A la sortie du métro, le froid nous laisse un bref répit, quelques minutes de sursis avant de nous mordre à travers le pantalon, les gants, sur le visage, avant de nous paralyser la mâchoire et le bout des doigts. Au bord des routes défoncées, sillonnées par les rails ternes des tramways, près des immeubles noirs de crasse, sur les trottoirs recouverts d'une croûte irrégulière de glace, encombrés de morceaux de glace, de blocs d'une neige dure et grise, des hommes engoncés dans des manteaux de fourrure et des chapkas, des femmes en fichus vendent, enfermées dans des sortes d'aquarium aux parois doublées d'un verre glauque, quelques roses magnifiques.

Saint-Pertersbourg la nuit. Rues d'un noir d'encre, à peine troué par des réverbères trop rares, trop jaunes. Nous nous rendons à pied jusqu'à la Perspective Nevski, peuplée de boutiques invisibles, de restaurants qu'on devine, cachés derrière les doubles-vitrages et l'épaisseur des murs, sans enseigne. Dans un restaurant proche des beaux quartiers dont le hall ressemble à s'y méprendre à celui de l'aéroport, nous dînons d'un bortsch et d'une demi-bouteille de vodka, au milieu des parvenus du post-communisme, dans une ambiance sinistre de cabaret qui fait résonner le marbre des murs comme les parois d'une chambre froide. Trois grandes tablées de russes répandent bruyamment dans ce faux luxe leur gaieté obscène, réfugiée au dernier étage de cet hôtel comme au sommet d'une forteresse, tandis qu'en bas, la misère mène contre le froid un combat déjà perdu. Nous revenons à l'hôtel par des rues défoncées, où des casernes font face à de hauts immeubles éventrés, entrailles répandues dans des cours sales, sur les trottoirs. Nous passons devant un bâtiment pur constructivisme, tout en angles et en béton, sans une courbe. Supprimez l'art, et le monde ressemblera à ça…

Et puis, le lendemain, le ciel a disparu, remplacé par une cotonnade gris-blanc uniforme rayonnant d'une pâle lumière de néon, s'effritant sur la ville en un saupoudrage diffus mais perpétuel.

Dans la joie tranquille d'être au bout du monde, nous abordons l'île Vassilievsky, où la ville entière ressemble à un musée poussiéreux. La cathédrale Saint-Isaac, bombant son dôme doré, ne se laisse pas approcher sans révéler des fissures, des craquelures rongeant son luxe et la pollution de ses murailles de pierre. L'énorme colonne Alexandre meuble impérieusement l'immense place du Palais, traversée de quelques calèches. A l'est, l'ancienne caserne des gardes du corps. Au sud, le bâtiment de l'ancien Etat-Major semble dégager de ses bras écartés l'espace autour de la merveille, du trésor pétersbourgeois, tout de vert et de blanc, enfoui sous la dentelle de ses arbres enneigés, le Palais de l'Ermitage. L'intérieur, où seule règne la splendeur, où chaque fenêtre révèle un jardin douillettement revêtu de neige, l'immensité glacée de la Neva au bout de laquelle l'oeil extrait de la brume la flèche d'or de le basilique Pierre et Paul, l'intérieur de l'Ermitage vous enlève l'âme du corps et l'envoie planer au dessus de tout. Collections de tables en faïence à motifs mythologiques, automates hauts comme deux hommes, merveilles d'horlogerie offertes à Catherine II, tableaux des flamands, Rubens, Van Dyck, de l'école italienne, de Vinci, Raphaël, Caravage, Le Titien, Véronèse. Un Goya. Des milliers et des milliers d'autres, au milieu desquels on voudrait se perdre, des vasques de malachite, de lapis-lazuli, de jaspe. Des salles immenses ou intimes, des lustres de cristal, plafonds peints, murs rouges absorbant la lumière venue du ciel par une verrière monumentale, salle du trône, toute blanche et or, dont l'espace vous écrase. Une autre, aux tentures rouges, colonnes en malachite dont le vert resplendit. Et puis le reste de la ville, le Palais de Marbre, le jardin d'été, Saint Sauveur sur le Sang Versé" avec ses dômes multicolores, les parcs où la neige s'accumule à hauteur du genou, la Neva qui s'effiloche en un labyrinthe de petits canaux gelés où, dans des trous de glace, barbotent quelques canards engraissés par les touristes.

 
Et puis encore … La forteresse Pierre et Paul, l'intérieur luxueux de la basilique, des tombeaux des Romanov contrastant avec les extérieurs, un peu tristes, un peu écaillés, la prison aux cellules désolées, peintes en vert et brun, un lit en fer au milieu, dans un coin une table en fer, le pauvre éclairage d'un soupirail, sans un sou de romanesque, décor du Zéro et l'Infini, qui donne au prisonniers des statures de héros.
Dans un parc non loin de là, des enfants jouent sur la glace, sur la glace de la Neva un homme se promène. Le monastère Smolny, dressant son paradis bleu de sérénité sur une centaine de mètres de façade, sur une cour gardée par des militaires.
Militaires dans la ville, par centaines, par milliers, de quinze à quarante ans, en manteaux et chapkas de parade, verts, bleus, noirs. Rues puantes de Saint-Petersbourg, les plaques d'égout fument une vapeur nauséabonde, ça sent la pollution, l'ail, la crasse, la merde, le froid. Marchés miséreux, quelques étalages portant le nom de marché et deux pauvres oranges, des tissus sales et déchirés, de vieilles pendules ternies, trois chaises de paille, la misère d'un vide-grenier vide. On a l'odeur sur ses vêtements, sur sa peau, dans le nez, tapissant ses intérieurs muqueux. La ville grouille de casinos et de machines à sous. Sur cette cité grandiose, splendide et tombant en ruines plane l'ombre du totalitarisme déchu, mais mal déchu dirait-on, il a crevé, il crève encore sur pieds. Il n'y a pas eu le vent destructeur de la révolte, les épurations et leur cortège d'horreurs, de sang, le feu qui ravage, qui détruit, qui nettoie. On sent rôder la racaille, la misère, le malheur. On sent une absence d'appuis, un égarement, une errance, une hébétude. L'odeur de la jungle dans une bergerie désertée par ses bergers, dont les chiens sont devenus les loups. Pas de bonheur dans les rues. Juste la misère et l'effondrement et, derrière tout cela, comme un frémissement qu'on ne s'explique pas.
 
FXS
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