| Plantée au sud-est de Cuba, étendant ses frontières
sur les deux tiers de lîle dHispaniola, voici la République Dominicaine. Cernée par la
légende. Hispaniola, lîle de la Tortue, la Jamaïque, Maracaïbo, Puerto Rico. A lombre
du Jolly Roger. LOlonnois, Drake, Jean Bart, Henry Morgan, Barbenoire. Lanarchie, le chaos,
la liberté, prodigues en vies quon brûle dans des grands feux. Ne criez pas aux clichés. Ce
pays, cest lâme des Caraïbes. Les maisons se succèdent, sentassent, semmêlent
dans le joyeux charivari de leurs habitants, dans le vacarme du merengue, sous un soleil plus brillant
que partout ailleurs, vertes, bleues, jaunes, roses. La couleur est omniprésente, on y pense tout
le temps, on ne voit quelle. Ca nest pas seulement la nature, qui rutile de fleurs et
scintille doutremer, comme en Martinique. Cest surtout Santo Domingo, Santiago, Puerto
Plata, San Pedro. Cest la ville. La couleur sature lespace.
Si vous allez dans la capitale et que vous cherchez
le centre ville, vous ne le trouverez pas. Il fuit. Vous traverserez des banlieues aux rues défoncées,
tracées au gré des amas de maisons en parpaing ou en bois, sans carreau, qui donnent limpression
de nêtre pas finies, avec leurs occupants qui sinterpellent, courent de lune
à lautre, font la sieste dans leur ombre ouverte aux regards. Vous verrez défiler des quartiers
peints de couleurs criardes, coupés çà et là par une bâtisse espagnole, jaune et brune, et des
arrière-cours en friches brandissant un palmier, un citronnier ou un pamplemoussier. Vous chercherez
le coeur, un coeur bien de chez nous, produit de linformatique, pensé et conçu selon cette
logique binaire utilitariste, propre, lespace utilisé au maximum, les bâtiments rectilignes,
blanc ciment, gris automne, vert orage, hygiéniques. La vérité, cest que les Dominicains
ont gagné la bataille de la technologie.
Là-bas, la nature est trop forte. La ligne droite
et la rentabilité cherchent une réalisation. Mais dans la banlieue-coeur de Santo Domingo, on
comprend que cest lanarchique foisonnement vital qui possède cette terre. Notre verticalité
cède le pas à lhorizontalité, nos lentes croissances programmées au bouillonnement, nos
finalités au recommencement. Les maisons défilent, assemblages de bric et de broc, de ciment de
parpaing de peinture de tôle, au petit bonheur, avec un ensemble dans la disparité qui sature
loeil. La vision rassurante de quelque quartier daffaires, centre de lactivité,
des rouages de la machine émergeant quelque part, en ordre, organisme dacier qui ferait
entendre sans un accroc son doux ronronnement de cerveau du pays, de principe vital, tout ça nest
quillusion. Il est là, sous nos yeux, le principe vital. Dans cet entassement de tôles et
de couleurs sous lequel, contre toute probabilité, les hommes se rassemblent, dansent, discutent,
parlent fort et entretiennent à leur façon cet univers où la chaleur et la pluie rongent nos jolis
modules électroniques à la même vitesse quelles font pousser les bananiers.
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