République Dominicaine
 
COMME UN TABLEAU DE FERNAND LEGER
 
Plantée au sud-est de Cuba, étendant ses frontières sur les deux tiers de l’île d’Hispaniola, voici la République Dominicaine. Cernée par la légende. Hispaniola, l’île de la Tortue, la Jamaïque, Maracaïbo, Puerto Rico. A l’ombre du Jolly Roger. L’Olonnois, Drake, Jean Bart, Henry Morgan, Barbenoire. L’anarchie, le chaos, la liberté, prodigues en vies qu’on brûle dans des grands feux. Ne criez pas aux clichés. Ce pays, c’est l’âme des Caraïbes. Les maisons se succèdent, s’entassent, s’emmêlent dans le joyeux charivari de leurs habitants, dans le vacarme du merengue, sous un soleil plus brillant que partout ailleurs, vertes, bleues, jaunes, roses. La couleur est omniprésente, on y pense tout le temps, on ne voit qu’elle. Ca n’est pas seulement la nature, qui rutile de fleurs et scintille d’outremer, comme en Martinique. C’est surtout Santo Domingo, Santiago, Puerto Plata, San Pedro. C’est la ville. La couleur sature l’espace.

Si vous allez dans la capitale et que vous cherchez le centre ville, vous ne le trouverez pas. Il fuit. Vous traverserez des banlieues aux rues défoncées, tracées au gré des amas de maisons en parpaing ou en bois, sans carreau, qui donnent l’impression de n’être pas finies, avec leurs occupants qui s’interpellent, courent de l’une à l’autre, font la sieste dans leur ombre ouverte aux regards. Vous verrez défiler des quartiers peints de couleurs criardes, coupés çà et là par une bâtisse espagnole, jaune et brune, et des arrière-cours en friches brandissant un palmier, un citronnier ou un pamplemoussier. Vous chercherez le coeur, un coeur bien de chez nous, produit de l’informatique, pensé et conçu selon cette logique binaire utilitariste, propre, l’espace utilisé au maximum, les bâtiments rectilignes, blanc ciment, gris automne, vert orage, hygiéniques. La vérité, c’est que les Dominicains ont gagné la bataille de la technologie.

Là-bas, la nature est trop forte. La ligne droite et la rentabilité cherchent une réalisation. Mais dans la banlieue-coeur de Santo Domingo, on comprend que c’est l’anarchique foisonnement vital qui possède cette terre. Notre verticalité cède le pas à l’horizontalité, nos lentes croissances programmées au bouillonnement, nos finalités au recommencement. Les maisons défilent, assemblages de bric et de broc, de ciment de parpaing de peinture de tôle, au petit bonheur, avec un ensemble dans la disparité qui sature l’oeil. La vision rassurante de quelque quartier d’affaires, centre de l’activité, des rouages de la machine émergeant quelque part, en ordre, organisme d’acier qui ferait entendre sans un accroc son doux ronronnement de cerveau du pays, de principe vital, tout ça n’est qu’illusion. Il est là, sous nos yeux, le principe vital. Dans cet entassement de tôles et de couleurs sous lequel, contre toute probabilité, les hommes se rassemblent, dansent, discutent, parlent fort et entretiennent à leur façon cet univers où la chaleur et la pluie rongent nos jolis modules électroniques à la même vitesse qu’elles font pousser les bananiers.

 
FXS
 
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