| Nous avons vu comment l'ordinateur inférait avec
le processus de la réflexion, et comment il y prenait une place particulière, à mi-chemin entre l'outil
et le partenaire de dialogue (voir Difficile dialogue, notre article du numéro précédent). Cette analyse était clairement
orientée vers un certain type de raisonnement, celui de l'ingénieur ou plus généralement de la démarche
intellectuelle propre à la science appliquée. Dans le même temps, la démarche créative, et plus particulièrement
le domaine de l'expression graphique, n'a pas échappé à l'intrusion de l'ordinateur. L'utilisation
de ce nouvel outil est plus ou moins subalterne : l'utilisation d'un traitement de texte pour la rédaction
d'un roman et l'utilisation d'un logiciel de modélisation pour la création d'images de synthèse sont
deux utilisations de l'ordinateur comme outil, mais à des degrés différents. Certains domaines présentent
par leur nature même une barrière à l'utilisation de l'outil informatique (par exemple la danse ou
le théâtre, quoiqu'il me semble que l'ordinateur ait été utilisé pour la mise en oeuvre de certaines
chorégraphies ou mises en scène). Mais l'ordinateur est tout de même de plus en plus présent : peut-on
alors considérer qu'il influence la démarche créatrice non plus à la manière de l'outil qu'il devrait
être, mais comme un artefact d'un nouveau genre occupant une place intermédiaire entre l'outil et
le partenaire ?
L'ordinateur amène les possibilités novatrice
d'un outil supplémentaire, mais il engendre également, par la complexité de son apprentissage
et de sa mise en oeuvre, des idées préconçues sur les oeuvres qu'il permet d'élaborer (qui sont
empreintes de la culture informatique). Là encore, cette influence diffère suivant le domaine.
Dans le domaine de la création d'images de synthèse, où l'ordinateur n'est pas un outil, mais
l'outil (ou le média, comme le support est le média de l'expression graphique) l'influence est
intimement liée à la nature même de l'oeuvre de synthèse, et nous y reviendrons plus loin. Dans
d'autres domaines, comme la littérature, peut-on considérer que l'utilisation du traitement de
texte influe sur le contenu de l'oeuvre écrite ? Il n'est pas si certain que la réponse soit simplement
non. Dans la nouvelle l'Intransigeant(1), Isaac Asimov met en scène un auteur (nommé Abram
Ivanov, je pense que l'on peut affirmer sans grands risques qu'il s'agit de lui-même) qui fait
l'achat de l'un traitement de texte, et qui voit peu à peu le logiciel corriger automatiquement
ses fautes, puis anticiper ses tournures de phrases et ses fautes de style, puis finalement écrire
un roman pendant la nuit.
Sans aller jusque là, je vois déjà deux conditions
d'influence de l'outil sur la production de l'auteur : l'automatisation de la correction orthographique
favorise le laisser-aller de l'écriture, et en définitive l'appauvrissement de la langue (pour
un auteur affirmé qui débute sur ordinateur, c'est évidemment moins sensible que pour un débutant
qui a toujours utilisé l'ordinateur). Deuxièmement, l'ordinateur perturbe le rapport intime de
l'auteur avec l'écrit : le fait que l'on se sente parfois obligé de recourir à l'écrit (sur papier)
quand on travaille sur ordinateur montre qu'il y a un rapport entre le résultat (ce que l'on écrit,
donc le sens) et la technique (l'écriture), entre la mise en forme de nos pensées et la mise en
forme de leur transcription écrite. C'est ce rapport qui est perturbé quand on passe à l'ordinateur,
au profit de l'instauration d'un nouveau rapport d'interdépendance.
Le rapport du créateur à l'outil est commun
à toutes les formes de création artistique. Dans le domaine des arts graphiques, si l'on prend
l'exemple de la peinture dite classique, l'utilisation du pinceau est un facteur de conditionnement
du résultat produit : disons que le peintre exprime sa créativité dans les limites de la technique
de son outil. Qu'il réussisse à aller plus ou moins loin avec cette technique n'est pas le problème
; ce qui est important, c'est que non seulement l'outil conditionne l'expression de sa créativité
(la conditionne, mais ne la bride pas), mais également que les limites imposées par l'outil ne
sont pas toujours ressenties comme des limites. Partant de là, il est tentant de dire qu'en dehors
du talent, l'innovation apportée par un auteur consisterait en son exploration - et donc à la
conscience - des limites de ses outils. Je pense par exemple aux utilisations novatrices du pinceau
qui ont défini de nouveaux domaines de l'art pictural (pointillisme). L'exploration de la limite
d'un outil peut également conduire à la création d'un nouvel outil.
Si l'outil classique conditionne l'expression de la créativité, comment pourrait-il en être autrement
avec l'ordinateur ? Pour revenir à la littérature, l'utilisation du traitement de texte conditionne
certainement l'écriture elle-même, de manière peu perceptible pour l'instant, mais qui ne peut
qu'augmenter au fur et à mesure de la généralisation de l'utilisation de l'ordinateur (aujourd'hui
outil annexe, demain outil universel de consultation de texte, d'images, de support d'écriture...).
Dans le domaine de la création graphique informatisée,
il en va tout autrement. Le conditionnement de l'outil est présent de manière beaucoup importante
dans le travail créatif. C'est là que l'on peut véritablement dire que, à l'instar de la place
de l'ordinateur dans la démarche scientifique, l'ordinateur dépasse sa qualité d'outil. Il n'y
a plus utilisation d'un outil mais dialogue avec un partenaire.
Ce qui conditionne la créativité que l'on peut
exprimer avec l'aide de l'outil/ordinateur, c'est d'abord que l'ordinateur n'est pas seulement
le média/outil (pour milieu) mais aussi le support final de l'oeuvre. Le pinceau est un outil
qui permet de peindre sur une toile : l'ordinateur et l'écran ne sont qu'une seule et même entité
: on ne sert pas de l'ordinateur et de son langage/logiciel pour manipuler les pixels de l'écran
(du moins quand on a dépassé le tracé de son premier polygone en ombrage de Gouraud), mais on
sert de l'ordinateur et de son écran comme d'une fenêtre virtuelle sur le monde que l'on crée.
En définitive, il y a fusion des moyens d'extériorisation de la créativité.
Un fantasme commun des oeuvres de science-fiction
est la connexion directe de l'homme et de la machine, qui permettrait de s'affranchir de l'interface
que représente le langage / logiciel / matériel (cochez la bonne proposition, en fait les trois
sont bonnes). Ce n'est pas un hasard : l'artiste rêve de sculpter directement le monde de sa Création,
de projeter directement la gamme d'émotions intellectuelles qui traversent son esprit sur la "matière"
de son oeuvre. Avec l'ordinateur, on approche cela parce qu'on envisage de manière unique le moyen
et la fin. On imagine des actions et l'on voit immédiatement leurs résultats. A l'instar de la
souris que l'on ne sent plus, que l'on ne regarde plus et qui nous permet pourtant de manipuler
les objets sur l'écran, le langage de programmation (qu'il soit écrit ou métaphorique) devient
un outil transparent avec lequel on manipule directement la matière de sa création.
L'ordinateur ajoute également de nouveaux domaines
d'expressivité : cela va au-delà de nouvelles techniques. Il ne s'agit pas de l'équivalent de
la découverte d'un nouvel instrument pour appliquer la peinture mais plutôt d'une nouvelle manière
de tenir le pinceau. Par exemple, la génération fractale de textures permet d'obtenir des effets
graphiques intéressants dans la reproduction de surfaces rocheuses (ce n'est qu'un petit exemple...),
et améliore les techniques picturales basées sur la superposition de petites touches de couleur
créant l'illusion de la texture (technique utilisée couramment en peinture). Petit à petit, au
fur et à mesure des innovations techniques, le champ d'application de ces nouvelles méthodes d'expressivité
s'agrandit jusqu'à englober l'ensemble des techniques de l'art graphique : l'ordinateur dépasse
son rôle d'outil, et devient un outil à forger les outils (allez, je lâche le mot, c'est un méta-outil...).
Et plus on avance dans ce processus, plus il devient évident que l'ordinateur conditionne la créativité,
puisqu'il en détourne une part à son usage propre. Il serait faux de dire que parce que l'ordinateur
apporte des possibilités nouvelles, son usage augmente la créativité de ceux qui l'utilisent.
De même que sur Internet la forme pseudo-interactive masque souvent une vacuité du fond, l'intrusion
de l'ordinateur dans la création est souvent prétexte à une utilisation automatique de ses capacités,
sans recherche véritable d'apport artistique, sans réflexion sur le sens de son utilisation. Un
peu comme si l'on barbouillait une toile à coups de pinceau répétitifs sans chercher plus avant
l'expression d'une émotion humaine.
En définitive, l'utilisation de l'ordinateur
dans le processus de création repose sur une dualité qui le rend bien différent d'un simple outil.
L'ordinateur permet d'augmenter le champ des domaines d'expressivité par l'apport de techniques
nouvelles de création, mais il conditionne l'expression de la créativité par sa nature même de
méta-outil, et parce qu'il réalise le fusion de l'outil et du support. La difficulté que représente
sa maîtrise lui donne une place à part, restreint le nombre d'artistes à même de l'utiliser, mais
confère une valeur toute particulière à ceux qui y parviennent.
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